La droite a gagné la bataille ideologique

Mis en ligne le 08 février 2008

A l’instar de leurs homo­logues amé­ri­caines, les élites fran­çaises ont réussi à impo­ser leur pensée électeurs.

Par Susan George membre du conseil scien­ti­fique d’Attac

Ainsi, en France en l’an 2007, l’on peut faire voter les gens contre leurs inté­rêts. Cela fait de longues années que ça marche comme un charme aux Etats-unis mais je croyais les fran­çais plus aptes à la résis­tance. Inspirée par le Non à la Constitution en mai 2005, j’avais écrit [dans Nous Peuples d’Europe] com­bien je me sen­tais fière d’appartenir à un peuple aussi intel­li­gent. Je ne regrette tou­jours pas ma citoyen­neté française–au moins les gens ici votent, et même mas­si­ve­ment, alors que la moitié des amé­ri­cains, croyant sans doute ne rien pou­voir chan­ger, res­tent chez eux.

Mais tout de même, quel chan­ge­ment en deux ans ! Est élu et bien élu quelqu’un qui a dit ce qu’il fera et qui fera en effet ce qu’il a dit. Il fera de beaux cadeaux aux entre­prises trans­na­tio­nales du CAC-40, aux grandes for­tunes, et, dans une moindre mesure, aux classes moyennes-supé­rieures. Tant pis pour les autres.

Selon notre nou­veau Président, l’économie fran­çaise se serait enli­sée, il lui fau­drait deve­nir plus « com­pé­ti­tive » ; elle doit res­sem­bler davan­tage à l’économie amé­ri­caine, la plus néo-libé­rale du monde. Au nom de la « com­pé­ti­ti­vité », les citoyens fran­çais doivent renon­cer aux 35 heures, aux allo­ca­tions et pro­tec­tions de tous ordres, au « Welfare State » ; bref, à tous les acquis depuis les années 1930. Et ils l’ont cru !

L’economiste amé­ri­cain Marc Weisbrot explique qu’il n’y a aucune raison pour que les habi­tants d’un pays quel­conque, s’il est déve­loppé et jouit d’une pro­duc­ti­vité élevée, réduisent leur niveau de vie ; il montre que le taux du chô­mage des jeunes est à peu prês le même aux USA et en France, que les amé­ri­cains ne sont nul­le­ment « plus riches » que les français.

Bien sur, les élites uti­lisent l’argument de la concur­rence inter­na­tio­nale pour obli­ger les gens à accep­ter des sacri­fices, mais cela signi­fie uni­que­ment qu’on les laisse faire et non pas qu’il y aurait néces­sité éco­no­mique. C’est pour elles la méthode la plus effi­cace pour cana­li­ser les richesses vers le haut de la pyra­mide sociale–c’est à dire vers elles-mêmes–et ça marche à tous les coups. Chez nous aussi, hélas.

La mon­dia­li­sa­tion néo-libé­rale, c’est en der­niêre ana­lyse la vic­toire de l’idéologie de ceux que j’appelle les « gram­sciens de droite » parce qu’ils ont com­pris le concept « d’hégémonie cultu­relle » forgé par le pen­seur mar­xiste Antonio Gramsci, mort dans une prison fas­ciste ita­lienne en 1937. La classe domi­nante triomphe lorsqu’elle est arrivé à faire penser les gens comme ils « doivent » penser. Si l’on arrive à occu­per la tête du peuple, nul besoin de coercition–les coeurs, les mains–et les votes–suivront.

En Amérique, de grandes fon­da­tions pri­vées dépensent depuis des décen­nies des sommes astro­no­miques [bien plus du mil­liard de dol­lars] pour que la pensée de cette droite se répande, s’insinue dans toutes les ins­ti­tu­tions, devienne le « sens commun ». Pour légi­ti­mer ses idées, elles financent les intel­lec­tuels, les centres de recherche, les publi­ca­tions, les col­loques, les bourses….elle est pré­sente à tout ins­tant et par­tout dans la vie cultu­relle. Autrement dit, elles paient l’eau dans laquelle nagent les pois­sons et les pois­sons n’en savent rien.

De ce fait, vingt-cinq années apres l’intronisation de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan, les fran­çais, a priori si intel­li­gents, tombent dans le même pan­neau. Si les élec­tions légis­la­tives nous assènent un autre coup sem­blable, l’élite inter­na­tio­nale pavoi­sera encore plus qu’aujourd’hui ; l’élite fran­çaise aura tout son temps et un bou­le­vard devant elle.

Qu’une seule voix de gauche ait pu encou­ra­ger, par souci de pureté, de revanche, que sais-je encore, par l’abstention ou par le vote blanc-nul ce résul­tat me dépasse et me navre. Il n’y a pas de combat desor­mais plus urgent que celui de la connais­sance si ce n’est celui de l’unité.

Dans cette bataille, Attac, dont j’ai été pen­dant six ans vice-pré­si­dente et dont la devise est « asso­cia­tion d’éducation popu­laire tour­née vers l’action » a toute sa place. Aujourd’hui, cette asso­cia­tion s’est dotée d’un Conseil d’administration renou­velé et éner­gique et repart du bon pied après une crise dont les auteurs portent à mon sens une res­pon­sa­bi­lité his­to­rique. Cette crise, dont le point d’orgue fût la fraude aux élec­tions internes de juin 2006. nous a para­lysé pen­dant de longs mois. Heureusement, depuis jan­vier nous repre­nons le flam­beau et l’offensive. Nous allons com­battre sur le front a la fois de la connais­sance et de l’action.

La connais­sance n’est pas un luxe ni le fait d’une quel­conque mino­rité. Elle est un droit pour tous, et un ins­tru­ment indis­pen­sable de lutte et de libé­ra­tion. Plus on la par­tage, plus elle est féconde, plus elle aug­mente. Elle est le car­bu­rant du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste. Pour chan­ger le cours des choses, il faut com­prendre, s’armer de faits, d’arguments, d’analyses et être capable de démon­ter ceux d’en face.

C’est ce que le peuple fran­çais a saisi en mai 2005 lors de l’immense débat natio­nal sur la Constitution euro­péenne. C’est cet élan qu’il faut retrou­ver immé­dia­te­ment en vue des élec­tions légis­la­tives ; c’est ce tra­vail patient qu’il faudra consen­tir pen­dant tout le règne du roi du mensonge.

A chacun d’y contri­buer à sa manière.

Source : Libération

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