Altermondialisme, un débat nécessaire

Mis en ligne le 08 février 2008

Ce 26 janvier, à l’appel du Forum social mondial, se tiendront des actions décentralisées dans le monde entier, en lieu et place des sommets mondiaux et continentaux qui s’étaient succédés jusqu’ici depuis 2001. Il faut le dire cependant, la Suisse ne donnera pas l’exemple de mobilisations significatives, après l’interdiction et la répression de la manif du 19 janvier à Berne, organisée par l’Alliance pour une résistance globale. Seule intervention d’une certaine consistance : un rassemblement à St Gualle le 19 janvier, ainsi que l’Autre Davos, organisé en salle par Attac, samedi 26 janvier prochain, au Volkshaus de Zurich. En Suisse romande, cette échéance n’a suscité en revanche aucune initiative notable. Pourquoi une telle absence ?

Par Jean BATOU

De mai 1998 (manifestation contre la 2e Conférence ministérielle de l’OMC) à mai-juin 2003 (manifestation contre le Sommet du G8 à Evian), en passant par juin 2000 (conférence et manifestation de l’Appel de Bangkok), Genève, puis Lausanne, avaient joué un rôle de premier plan dans l’essor du mouvement altermondialiste, servant même de point Également ’appui à des initiatives internationales. Au début 2003, la jeunesse était aussi descendue massivement dans la rue contre la guerre en Irak, amenant Pascal Couchepin à dénoncer Genève comme la métropole « de l’idéologie antimondialiste » (Le Matin, 7 juin 2003). Et pourtant, au lendemain des incidents qui ont marqué l’anti-G8 de 2003, cet élan a été durablement stoppé. Que s’est-il donc passé ?

Dans l’immédiat, on a pu croire que la répression brutale de la dernière phase de l’anti-G8 de 2003 (gaz lacrymogènes, grenades assourdissantes, matraques, policiers masqués avec barres de fer, balles en caoutchouc, menottes, photos de « casseurs » sur internet, etc.), avait contribué à démoraliser et à disperser un mouvement très jeune et largement spontané. Les autorités de la région avaient mis 30 000 hommes sur pied de guerre pour protéger les Global leaders, elles n’allaient pas en rester là… Le 5 juin 2003, le Conseil d’Etat genevois prenait ainsi un arrêté sans précédent : « Toute manifestation ou tout rassemblement sur la voie publique est interdit sur l’ensemble du territoire de la République et canton de Genève, avec effet immédiat ». Le vert Robert Cramer avait justifié cette grave décision sur un ton paternaliste : « La récréation est terminée ».

Face à une opinion publique de mieux en mieux disposée envers l’altermondialisme, mais aussi face à un nouveau cycle de mobilisation de la jeunesse, la droite rongeait son frein, invoquant les dangers de « casse » pour réclamer l’interdiction préventive de l’anti-G8. Indiscutablement, le Forum social lémanique était dans son collimateur et l’on s’interroge toujours sur les circonstances dans lesquelles une cinquantaine de personnes ont pu se livrer en toute impunité à des destructions en ville, à la veille de la grande manifestation internationale du 1er juin… Le député libéral Mark Muller, aujourd’hui Conseiller d’Etat, alors Président de la Chambre genevoise immobilière, ne notait-il pas rageusement, au lendemain des événements, que Genève « avait vécu ces derniers mois sous un régime de terrorisme intellectuel de la gauche » (Le Temps, 7 juin 2003). L’heure de la revanche avait sonné.

Quatre ans et demi plus tard, le climat a profondément changé. L’altermondialisme et le mouvement anti-guerre n’irriguent plus de la même façon le débat public, et les mobilisations sociales sont au point mort. Il serait cependant hasardeux d’attribuer un tel changement à la répression de l’anti-G8 de 2003. En effet, le même déclin relatif se vérifie aussi ailleurs, certes avec des calendriers un peu différents. Il témoigne donc d’un phénomène plus général, dont il faut comprendre les raisons si nous entendons contribuer à donner un second souffle aux mobilisations internationales contre le capitalisme néolibéral. Quelles sont-elles ?

Notons que les mobilisations contre les sommets du WEF de Davos, de l’OMC, du FMI et de la Banque Mondiale, de l’Union Européenne, etc., de même que les contre-sommets de Porto Alegre, Mumbai, Caracas, Bamako… ont pris du retard sur l’adversaire. Tout d’abord, elles sont rarement parvenues – sauf peut-être en Amérique latine – à embrayer sur des mouvements sociaux larges et militants, en position de résister aux effets des politiques néolibérales, mais aussi d’élever progressivement leur niveau de conscience et d’organisation à la hauteur de leurs tâches. Ensuite, elles n’ont pas été accompagnées d’un débat politique clarificateur, en termes de projet de société, s’exposant par-là à une récupération lancinante par les logiques du « moindre mal », flanc gauche du social-libéralisme, voire de l’écolo-libéralisme…

Il est donc urgent de participer à la réflexion sur les fondements de l’évolution du capitalisme actuel, non réductible aux choix politiques de dirigeants ultra-réactionnaires (Bush, Berlusconi, Sarkozy, etc.), mais répondant à des tendances profondes (primat des logiques financières, accroissement de l’exploitation du travail et du pillage des ressources naturelles, montée de l’autoritarisme, de la violence et de la guerre, ainsi que des logiques impériales). Au-delà, il faut aussi débattre des lignes de force d’une alternative de société en termes de rupture avec le système et non d’aménagement de celui-ci. Ces questions seront au centre du Congrès interrégional de solidaritéS en novembre prochain, ainsi que du Congrès local qui le précédera à Genève ce printemps.


Source: Europe solidaire, sans frontières – Également paru en éditorial dans le périodique suisse « solidaritéS » n°121 (23/01/2008), p. 3.


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