Argentine

La dette extérieure et la « tromperie organisée »

Par Mis en ligne le 22 octobre 2014

Quand j’étais enfant, nous fai­sions un ballon avec du papier jour­nal et de vieux chif­fons et nous l’enveloppions avec de la ficelle pour qu’il résiste mieux aux coups de pied. Nous nous amu­sions aussi à bien d’autres jeux parmi les­quels il y en avait un que nous appe­lions « la trom­pe­rie orga­ni­sée ».

Quand quelqu’un disait quelque chose que nous pou­vions mettre en doute ou quand nous décou­vrions qu’il nous men­tait, nous lui disions que c’était une trom­pe­rie orga­ni­sée (car nous ne vou­lions pas nous faire avoir). Quand nous décou­vrions le men­songe, nous rece­vions un bonbon et, quand on ne le décou­vrait pas, nous devions payer un gage.

Pour le pro­blème de la dette exté­rieure, c’est un jeu assez sem­blable à celui-ci auquel jouent des per­sonnes de l’extérieur et de l’intérieur du pays que nous appe­lons « vau­tours » et où l’arbitre essaye de mettre le pays en échec et mat alors que les peuples concer­nés sont consi­dé­rés comme de simples spec­ta­teurs.

Le jeu de la trom­pe­rie orga­ni­sée n’est pas nou­veau dans le monde de la finance et de la spé­cu­la­tion. Il s’agit de dépla­cer les pièces du jeu en fai­sant croire aux pays appau­vris qu’ils sont les débi­teurs des pays riches et que les peuples doivent payer cette dette exté­rieure et éter­nelle sous peine de se retrou­ver en défaut de paie­ment, de subir des embar­gos et toute une bat­te­rie de sanc­tions.

Notre gou­ver­ne­ment se trouve encer­clé dans ce jeu de la trom­pe­rie orga­ni­sée. Comme il se rend compte qu’aucun juge des États-Unis n’émettra un état de faillite judi­ciaire en faveur de l’Argentine, il ouvre le para­pluie et dit comme tout le monde qu’il faut « hono­rer la dette sou­ve­raine ».

Pardonnez mon igno­rance mais à quelle notion se réfèrent-ils quand ils affirment qu’il faut hono­rer la « dette sou­ve­raine » : pour­quoi le pays devrait-il payer en même temps ce qui est légi­time et ce qui est illé­gi­time dans cette dette sans recher­cher ce qui est immo­ral, injuste et taché avec le sang du peuple ? Pourquoi payer une dette qui a déjà été payée plu­sieurs fois ? Qu’ont fait les gou­ver­ne­ments démo­cra­tiques quand ils ont cédé la sou­ve­rai­neté natio­nale à des tri­bu­naux étran­gers et que faire pour éviter ainsi cette trom­pe­rie?…

Cela fait plus de 30 ans qu’avec des orga­ni­sa­tions sociales et des per­son­na­li­tés, nous pro­po­sons de faire un audit sur la dette. Il est néces­saire de nous réfé­rer à Alejandro Olmos qui a porté pour la pre­mière fois un juge­ment sur la dette exté­rieure et au juge Ballestero qui, voici 18 ans, a envoyé sa réso­lu­tion du pro­blème au Congrès natio­nal pour qu’il recherche les dom­mages causés dans le pays par ce paie­ment. Depuis 14 ans, tout cela dort dans le som­meil des com­pli­ci­tés et reste enfermé dans un pla­card du Congrès.

La tra­gé­die, c’est que les gou­ver­ne­ments des pays endet­tés se sont trans­for­més en fidèles croyants du dieu Moloch auquel ils rendent un culte dans leurs temples en ins­tal­lant le rituel du paie­ment de la dette éter­nelle avec pour objec­tif d’être plus tard béné­fi­ciaires d’un para­dis fiscal et de pou­voir un jour béné­fi­cier de nou­veaux cré­dits pour payer les inté­rêts de cette dette exté­rieure et s’assurer ainsi qu’elle conti­nue à croître pour pou­voir conti­nuer à la payer afin de rece­voir un jour les indul­gences du capi­ta­lisme qui réclame de plus en plus de sacri­fices.

Dans leur angoisse exis­ten­tielle et comme des croyants fidèles, les gou­ver­nants, les ministres, tous les hommes poli­tiques et les entre­pre­neurs prient, ges­ti­culent, déchirent leurs vête­ments et font des dis­cours en annon­çant que le pays est dis­posé à payer la « dette sou­ve­raine » malgré la faim de leur peuple. Dans la réa­lité, les consé­quences de cette situa­tion sont : la faim dans le peuple, la mor­ta­lité infan­tile, l’inflation qui dévore tout sur son pas­sage en pro­vo­quant une plus grande pau­vreté, le manque de res­sources pour la santé et l’éducation et l’augmentation de la vio­lence sociale et struc­tu­relle qui rend les inéga­li­tés plus criantes.

Le peuple sait très bien que le para­dis promis n’existe pas sauf pour les riches. Ils nous ont vendu la trom­pe­rie orga­ni­sée, comme l’a fait le Club de Paris dont le sport favori est de jouer au sac­cage des pays appau­vris.

Alors que le gou­ver­ne­ment est dis­posé à négo­cier l’inacceptable, cer­tains dans l’opposition poli­tique et éco­no­mique, pensent qu’il faut tout payer sans dis­cu­ter. Ce sont les croyants fidèles soumis au jeu de la trom­pe­rie orga­ni­sée qui espèrent que le Juge Griesa et les vau­tours vont pou­voir faire échec et mat sur le dos du pays. Il ne faut pas oublier ce qui est arrivé au Ghana à la Frégate Libertad, le bateau-école argen­tin, qu’ils ont presque envoyé par le fond avec l’embargo ; c’est là un exemple assez récent de ce qui risque d’arriver à la nation elle-même.

Pour cela, nous devons assu­mer les défis et ne pas accep­ter de demeu­rer simples spec­ta­teurs devant cette situa­tion. Nous devons aussi récla­mer le paie­ment de la dette inté­rieure.

Les peuples ont une grande capa­cité de résis­tance ; ils doivent être pro­ta­go­nistes et construc­teurs de leur propre his­toire et lutter pour deve­nir libres et sou­ve­rains. Nous devons convo­quer tous les sec­teurs sociaux du pays, sans dis­cri­mi­na­tions idéo­lo­giques et poli­tiques et réunir des forums dans tout le pays, dans chaque com­mu­nauté, dans les syn­di­cats, les églises, les uni­ver­si­tés et les mou­ve­ments étu­diants, et dans les orga­ni­sa­tions sociales, cultu­relles et poli­tiques, pour ana­ly­ser la situa­tion et créer de nou­velles ini­tia­tives face au laby­rinthe dans lequel s’est four­voyé le pou­voir et dont il ne sait com­ment sortir.

Il est néces­saire de mettre en place un audit de la dette exté­rieure et de convo­quer une consul­ta­tion popu­laire et le gou­ver­ne­ment devra alors se sou­mettre à cette consul­ta­tion, écou­ter d’autres voix et ana­ly­ser de pos­sibles alter­na­tives éco­no­miques pour affron­ter non seule­ment les vau­tours de l’extérieur mais aussi ceux de l’intérieur du pays. Car, l’unique dette sou­ve­raine à payer doit être défi­nie avec le peuple argen­tin.

Un Argentin célèbre[1] disait : « D’un laby­rinthe, on ne peut sortir que par le haut », il faut choi­sir pour le bien de tous et savoir que nous récol­te­rons ce que nous aurons semé. Le peuple doit arrê­ter de se sou­mettre à la trom­pe­rie orga­ni­sée.

[1] Leopoldo Marechal

Adolfo Pérez Esquivel est un artiste argen­tin engagé qui a reçu le Prix Nobel de la paix en 1980 pour son tra­vail de défense des droits humains.

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