La crise et au-delà de la crise

Mis en ligne le 05 octobre 2008

La crise actuelle est mon­diale même si elle est « visible » sur­tout aux États-Unis. De par la mon­dia­li­sa­tion des mar­chés, elle risque de « conta­mi­ner » les prin­ci­paux pays capi­ta­listes en Europe, au Japon et au Canada. Mais les impacts de cette crise seront sans doute plus dra­ma­tiques là où des cen­taines de mil­lions d’humains sont déjà enfon­cés dans une pro­fonde crise qui les menace même dans leur exis­tence. Ainsi depuis quelques mois, 300 mil­lions de per­sonnes de plus sont frap­pées par la famine dans le sillon des aug­men­ta­tions de prix des den­rées ali­men­taires. On voit donc que la crise actuelle n’est pas seule­ment uni­di­men­sion­nelle, liée aux spé­cu­la­tions ban­caires et hypo­thé­caires de Wall Street. En fait, il serait plus juste de parler d’une crise « glo­bale», qui risque de pré­ci­pi­ter le monde dans une vaste régres­sion. À moins que …

Par François Cyr et Pierre Beaudet

Retour en arrière

Certes, la crise actuelle n’est pas la pre­mière dans l’histoire du capi­ta­lisme. Régulièrement, « cycli­que­ment » disent les experts, la com­pé­ti­tion, la course aux pro­fits, l’exploitation des per­sonnes et des res­sources, inhé­rentes au capi­ta­lisme, pro­duisent des impasses. Pendant de longues périodes de temps, ce qui avait été construit est défait. Les citoyens, les gou­ver­ne­ments, les entre­prises ne sont plus sol­vables. Les plus gros mangent les gros qui mangent les moyens qui mangent les petits. Au ving­tième siècle, tout cela a débou­ché sur la grande crise des années 1930. Face à cela, les domi­nants ont répondu par la vio­lence, dont la conquête du tiers-monde et la guerre entre les prin­ci­pales puis­sances. Autrement, les domi­nés ont résisté et imposé, avec des luttes immenses, aux élites un com­pro­mis qui a conduit à la défaite du fas­cisme et au « grand com­pro­mis » qu’on a appelé le key­né­sia­nisme. Après des décen­nies de crise donc, le monde est res­sorti de la noir­ceur : c’est ce qu’on appelé les « trente glo­rieuses » (1945-75), pen­dant les­quelles beau­coup de gens (pas tous) ont connu une amé­lio­ra­tion de leurs condi­tions de vie dans une rela­tive sta­bi­lité sociale.

L’érosion

Mais comme cela est tou­jours le cas, le capi­ta­lisme porte des contra­dic­tions qu’il ne peut dépas­ser. Menacées de mort si elles n’augmentent pas leurs pro­fits, les entre­prises doivent réduire leurs coûts et aug­men­ter le taux d’exploitation. Au tour­nant des années 1970-80, elles ont cher­ché à réduire les coûts sala­riaux par une pre­mière phase de « mon­dia­li­sa­tion ». Avec l’administration Reagan aux États-Unis, c’est le retour à la « nor­male», c’est-à-dire, au capi­ta­lisme « dur et pur ». Ainsi, les attaques contre les droits acquis, le retour de la guerre froide, les pri­va­ti­sa­tions tout azimut ont peu à peu rem­placé le key­né­sia­nisme par le néo­li­bé­ra­lisme, une nou­velle façon de régu­ler l’accumulation du capi­tal. Les salaires ont baissé, les condi­tions de tra­vail se sont dété­rio­rées et les grandes entre­prises ont accé­léré leur « can­ni­ba­li­sa­tion » des petites et moyennes entre­prises. Face au tiers-monde, cette poli­tique a eu des effets dévas­ta­teurs dans le contexte d’États fra­giles et soumis aux pres­crip­tions très dures de la Banque mon­diale et du FMI.

Triomphe appa­rent

Au début des années 1990, la guerre froide a pris fin per­met­tant aux intel­lec­tuels de ser­vice de pro­cla­mer la vic­toire défi­ni­tive du capi­ta­lisme. Washington a alors changé sa poli­tique étran­gère pour amor­cer une nou­velle conquête du monde (sous Bush papa et Clinton). Le néo­li­bé­ra­lisme s’est trans­formé en une gigan­tesque avan­cée des sec­teurs finan­ciers, au détri­ment de l’économie réelle. Banquiers, bour­si­co­tiers, vul­gaires cri­mi­nels en cols blancs se sont lancés dans une série d’opérations spé­cu­la­tives, créant ainsi la série de bulles qu’on a vues défi­ler depuis 15 ans. La bulle « techno», la bulle « ban­caire», la bulle « éner­gé­tique», la bulle « des res­sources » sont en fait la même et unique bulle qui repré­sente les efforts des ins­ti­tu­tions finan­cières, aujourd’hui domi­nantes, de jouer dans une sorte d’économie-casino décon­nec­tée du monde de la pro­duc­tion. Pour faci­li­ter cela, les gou­ver­ne­ments des prin­ci­paux pays capi­ta­listes ont « libéré » ces ins­ti­tu­tions de tout contrôle, et ont même encou­ragé les classes popu­laires et moyennes de par­ti­ci­per au « casino » en ques­tion. Tout au long des années 1990, les bulles ont éclaté à plu­sieurs reprises, sur­tout dans des États fra­giles, en Amérique latine, en Asie, en Russie. Les signes avant-cou­reurs étaient là et bien des éco­no­mistes le disaient et le répé­taient, « ça va explo­ser ».

Le règne des voyous

Au début des années 2000, l’économie amé­ri­caine démon­trait déjà de sérieux signes d’épuisement. Au lieu de confron­ter les pro­blèmes, Bush junior et son inef­fable adjoint Dick Cheney ont pré­féré la fuite en avant, pro­fi­tant, si on peut dire, des évè­ne­ments du 11 sep­tembre 2001. On a alors assisté alors à une véri­table fré­né­sie du côté des mar­chés finan­ciers. Manipulant ces évè­ne­ments, les poli­tiques ont été gelé autour de la de la mili­ta­ri­sa­tion du sys­tème mon­dial et de la recon­quête du Moyen-Orient. Entre-temps, de véri­tables pré­da­teurs ont accé­léré leurs manœuvres empo­chant des mil­liards encore là sur la spé­cu­la­tion et la mani­pu­la­tion des mar­chés. Parallèlement, les États-Unis enre­gis­traient les plus for­mi­dables défi­cits de son his­toire. Le néo­li­bé­ra­lisme est devenu néo­con­ser­va­tisme, dans un mélange ter­rible d’attaques contre les droits sociaux et éco­no­miques, de mora­lisme réac­tion­naire et de vio­lences contre les classes popu­laires.

Une construc­tion et non une fata­lité

Les crises éco­no­miques ne sont jamais qu’économiques. Leurs conclu­sions reposent en der­nière ana­lyse sur les rap­ports de forces sociaux et poli­tique. Le grand virage amorcé depuis les années 1980 a été le résul­tat d’une offen­sive des domi­nants, et non comme la pro­pa­gande le pro­clame, le « triomphe du marché » et de la « main invi­sible ». Aujourd’hui que le projet néo­li­bé­ral et néo­con­ser­va­teur est sur la brèche, on constate le retour en force de cer­taines des pres­crip­tions key­né­siennes. Pour éviter le crash des bourses et des banques, Washington se retrouve en fait à impo­ser l’État au centre du sys­tème finan­cier, alors que la « reli­gion » du néo­li­bé­ra­lisme de Milton Friedman appa­raît comme tota­le­ment inopé­rante. Bien sûr, Bush cherche à socia­li­ser les pertes, après avoir pen­dant des années pri­va­tisé les pro­fits. D’où le mécon­ten­te­ment évident des classes popu­laires. « Ils nous font payer leurs crises ».

Pompiers-pyro­manes

Maintenant que la maison est en feu, les domi­nants, tels des pom­piers-pyro­manes, nous disent qu’il faut calmer le jeu. Le plus cynique est pro­ba­ble­ment Stephen Harper qui nous dit que tout va bien, au moment où des cen­taines de mil­liers d’emplois s’envolent en fumée et que la cre­vai­son de la der­nière bulle (celles des res­sources) frappe de plein fouet la bourse de Toronto tout en mena­çant sérieu­se­ment les épargnes dure­ment mises de côté par les classes moyennes et popu­laires sous forme de REER. Le pire est que de manière géné­rale, ce dis­cours d’éteignoir est repris par l’essentiel des médias, des partis poli­tiques et des élites intel­lec­tuelles qui refusent de remettre en ques­tion un sys­tème pré­da­teur, géné­ra­teur de crises dont les vic­times ne sont jamais ceux qui les ont pro­vo­qués. Le « sau­ve­tage » de Wall Street s’inscrit tota­le­ment dans cette approche. Dans le cadre de la pré­sente cam­pagne élec­to­rale cana­dienne, les deux prin­ci­paux partis, Conservateur et Libéral, s’alignent sur ce même registre, bien que Harper s’enfonce dans le déni («la crise ne menace pas le Canada»).

Néokeynésianisme ?

Récemment, des voix dis­si­dentes se sont tou­te­fois éle­vées aux États-Unis. Les mou­ve­ments sociaux et quelques per­son­na­li­tés poli­tiques comme le séna­teur Bernard Sanders pro­posent de rena­tio­na­li­ser les ins­ti­tu­tions finan­cières, et non de les reca­pi­ta­li­ser en leur lais­sant toute la marge de manœuvre. Il faut éga­le­ment mettre fin à la domi­na­tion de la finan­cia­ri­sa­tion, casser l’économie-casino en quelque sorte, et remettre les capi­taux, sous le contrôle de l’état, au ser­vice de l’économie réelle. Par exemple, au lieu d’exporter les capi­taux vers les zones de bas salaire et réim­por­ter les pro­duits dans le « sys­tème Wal-Mart», il faut dyna­mi­ser l’économie locale, régu­ler (à la hausse) les salaires, inves­tir dans les infra­struc­tures défi­cientes, revam­per l’éducation et la santé. C’est en partie ce que disent ici le NPD et le Bloc qué­bé­cois, mais on a l’impression que leurs pro­po­si­tions res­tent très modé­rées. Évidemment, le rap­port de forces semble très inégal. Les domi­nants res­tent arro­gants, confiants de pou­voir s’en sortir avec de nou­veaux « spins ».

Mais l’histoire pour­rait se répé­ter. En fait devant nous se posent deux grandes options. Ou bien les domi­nants vont rester sur leurs posi­tions, pro­ba­ble­ment en ame­nant le monde vers la confron­ta­tion, voire la guerre, de façon à forcer les domi­nés à accep­ter l’inacceptable. Ce serait en tout cas l’option de McCain et de Harper. Ou bien les domi­nés vont s’imposer, comme ils le font d’ailleurs en Amérique latine, pour impo­ser un nou­veau « new deal ». En tout cas, cette deuxième option ne vien­dra pas « magi­que­ment ». Elle va néces­si­ter une très dure et une très longue lutte.

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