La Chine et l’ordre du monde

Par Mis en ligne le 05 décembre 2013

La revue Agone (http://​agone​.org/​r​e​v​u​e​a​g​o​n​e​/​a​g​o​n​e​5​2​/​i​n​d​e​x​.html) publie une sélec­tion d’articles de la New Left Review dédiés à La Chine. Alors que s’ouvre aujourd’hui à Pékin le sommet Chine-Union Européenne, ce docu­ment s’avère extrê­me­ment utile pour appré­hen­der les réa­li­tés et les contra­dic­tions de la deuxième éco­no­mie mon­diale, À noter : huit des dix articles sélec­tion­nés sont l’œuvre de chi­nois dont la plu­part vivent encore en Chine.

Bien évi­dem­ment dans ce numéro spé­cial une place émi­nente est consa­crée au déve­lop­pe­ment éco­no­mique spec­ta­cu­laire de la Chine, notam­ment avec l’étude [1] de Hung Ho-Fung. Celui-ci revient sur la situa­tion et la place para­doxale de la Chine dans la crise mon­diale. En tant qu’atelier du monde, ce pays a déve­loppé une dépen­dance com­mer­ciale liée à la part de ses expor­ta­tions dans son PIB. Conséquence, les réserves de change sont uti­li­sées pour ache­ter de la dette amé­ri­caine.

Pour avoir des ren­de­ments jugés sûrs mais aussi et sur­tout dans une volonté déli­bé­rée de finan­cer le défi­cit amé­ri­cain et main­te­nir ainsi les débou­chés états-uniens pour le « Made in China ». Cette spi­rale infer­nale aura une fin car le défi­cit des USA ne peut se creu­ser indé­fi­ni­ment et la solu­tion théo­rique est connue avec le déve­lop­pe­ment pos­sible d’un immense marché inté­rieur. Mais l’auteur montre aussi que ce pro­ces­sus est lar­ge­ment bloqué par les diri­geants et les entre­pre­neurs des pro­vinces côtières : « Cette fac­tion domi­nante de l’élite chi­noise, en tant qu’exportatrice et créan­cière de l’économie mon­diale, a établi une rela­tion sym­bio­tique avec la classe diri­geante amé­ri­caine. »

Cette ques­tion est l’une des clefs de l’évolution future d’une Chine en pleine muta­tion et dont la réor­ga­ni­sa­tion post­maoiste n’est pas ache­vée. L’article de He Qinglian inti­tulé , La struc­ture sociale vacillante de la Chine, sou­ligne l’ampleur des contra­dic­tions qui s’accumulent. Le pro­ces­sus par lequel l’essentiel des hautes sphères du Parti com­mu­niste Chinois s’accaparent la richesse du pays ne va pas sans heurts et s’est tra­duit par une cor­rup­tion géné­ra­li­sée à tous les niveaux.

Longtemps le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme a pu s’appuyer sur un sou­tien presque una­nime de la sphère intel­lec­tuelle. Celle-ci dure­ment meur­trie par la Révolution cultu­relle jusqu’au milieu des années 1970 a été un point d’appui pré­cieux. Dans une vision très libé­rale, l’ouverture au marché mon­dial a ainsi été vécu comme le pré­lude à une démo­cra­ti­sa­tion du régime. Mais après presque trente ans de déve­lop­pe­ment capi­ta­liste, après Tian’anmen et devant la montée des inéga­li­tés et l’ampleur des dégâts éco­lo­giques l’émergence d’une « société civile » s’affirme chaque jour un peu plus. La retrans­crip­tion d’un débat [2] orga­nisé à Harvard autour de trois anciens diri­geants du mou­ve­ment de 1989 éclaire tout à la fois les enjeux d’alors et les tra­jec­toires intel­lec­tuelles des par­ti­ci­pants dans leur che­mi­ne­ment poli­tique.

Traiter sérieu­se­ment de la Chine, mas­to­donte éco­no­mique et démo­gra­phique, ne sau­rait passer par le seul prisme des ques­tions éco­no­miques et sociales. Une large place est aussi consa­crée à la ques­tion du natio­na­lisme et à des enjeux géo-stra­té­giques. Ainsi ce numéro s’ouvre sur un texte de Benedict Anderson qui réfute toute dif­fé­rence de nature entre natio­na­lisme occi­den­tal et orien­tal et s’achève par une inter­view de Wang Hui qui pointe l’instrumentalisation d’une cer­taine forme de natio­na­lisme par le gou­ver­ne­ment chi­nois.

À ces consi­dé­ra­tions géné­rales s’ajoutent le trai­te­ment de deux ques­tions épi­neuses dans le cadre de la République Populaire de Chine (RPC) : celui du Tibet et celui de Taiwan. Ce der­nier pays est une source de ten­sions diplo­ma­tiques majeures. Initialement défini comme la République de Chine légi­time et dis­po­sant du siège au conseil de sécu­rité jusqu’en 1971 date à laquelle le siège est revenu à la République popu­laire et Taïwan évincé de l’ONU. Il en ainsi aujourd’hui encore et il faut sou­li­gner la dépen­dance de fait de Taïwan vis-à-vis des États-Unis. Résumant la situa­tion Wang Chaohua écrit [3], « Dans ces condi­tions, ni la réuni­fi­ca­tion ni l’indépendance ne peuvent consti­tuer (du point de vue de Pékin, ou de Washington, ou des deux à la fois) des pro­po­si­tions nor­males ou légi­times. »

La col­la­bo­ra­tion entre Agone et la New Left Review se révèle donc par­ti­cu­liè­re­ment fruc­tueuse avec ce second numéro consa­cré à l’Empire du milieu. Loin d’une vision fan­tas­mée ou super­fi­cielle ce sont bien les modi­fi­ca­tions et les contra­dic­tions d’une société en pleine muta­tion qui appa­raissent tout au long des articles. À lire donc.

20 novembre 2013 

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