Québec solidaire, version France

Entrevue avec Christophe Aguiton

Par Mis en ligne le 04 décembre 2013

Depuis des mois, la gauche fran­çaise tourne en rond. Le Front de Gauche, ini­tia­tive du leader socia­liste Jean-Luc Mélenchon et du Parti com­mu­niste (PCF) ne cesse de se tirer dans les pattes, ce qui fait mal, consi­dé­rant qu’il avait obtenu plus de 10 % aux der­nières élec­tions natio­nales. À côté des ex membres du PS et du PCF cepen­dant, le Front de gauche avait attiré une partie impor­tante de la « mili­tance sociale », et aussi des petits partis d’extrême-gauche frus­trés de ne pas être en mesure de se sortir de l’isolement. Or voilà que cette mou­vance, la « troi­sième ten­dance » si on peut dire, décide de se regrou­per. Le pro­ces­sus res­semble, sans être iden­tique, à ce qui s’était passé au Québec avec la fusion entre des mili­tants et des mili­tantes venant du mou­ve­ment des femmes, de l’altermondialisme, de l’écologisme avec des for­ma­tions de gauche. Dans l’entrevue qui suit, Christophe Aguiton explique. Les membres et lec­teurs des NCS vont se sou­ve­nir de Christophe qui est venu par­ti­ci­per deux fois à nos tra­vaux en 2011 et 2012. (Pierre Beaudet)

Regards​.fr. Comment est née cette idée de pro­ces­sus nommé « Ensemble » ?

Christophe Aguiton. C’est un pro­ces­sus qui a démarré pen­dant la cam­pagne pré­si­den­tielle de 2012. La dyna­mique de celle-ci a attiré des dizaines de mil­liers de per­sonnes vers le Front de gauche, mais elle a aussi posé deux pro­blèmes poli­tiques, à savoir : com­ment per­mettre à ces mili­tants ou simples citoyens de s’intégrer au Front de gauche ? Et par voie de consé­quence, quelle devait être la place des com­po­santes consti­tuées dans le Front de gauche ?

Ce débat a porté sur toute une série de choses : com­ment aller vers des adhé­sions directes au Front de gauche, quelle place donner aux assem­blées citoyennes, aux fronts thé­ma­tiques, etc. Et il a amené des res­pon­sables de plu­sieurs « petites » com­po­santes du Front de gauche, Convergence et alter­na­tives, Gauche uni­taire et la Fédération pour une alter­na­tive sociale et éco­lo­giste [FASE, ndlr] ainsi que des cou­rants s’intégrant à la cam­pagne élec­to­rale comme les Alternatifs et la Gauche anti­ca­pi­ta­liste à se réunir avec des mili­tants issus du mou­ve­ment social pour réflé­chir à ces ques­tions et tenter un rap­pro­che­ment poli­tique.

Des ren­contres ont donc eu lieu durant toute l’année 2012, dans un pro­ces­sus appelé « Tous ensemble », mais sans per­mettre de faire un réel saut qua­li­ta­tif. Plusieurs rai­sons à cela, cer­tains vou­laient donner la prio­rité à l’élargissement du Front de gauche et aux adhé­sions directes, d’autres vou­laient tester des rap­pro­che­ments pos­sibles avec le Parti de gauche, d’autres enfin vou­laient véri­fier la soli­dité des accords poli­tiques avant de se lancer dans un rap­pro­che­ment.

En paral­lèle, à la fin 2012, les cinq orga­ni­sa­tions ont com­mencé à se réunir entre elles, à éla­bo­rer des textes com­muns et ont publié un bul­le­tin, « Trait d’union ». Finalement les deux pro­ces­sus ont fusionné, ce qui a permis la tenue d’une réunion natio­nale le 15 juin 2013 qui a décidé de lancer le pro­ces­sus de rap­pro­che­ment entre ces forces – sauf pour la Gauche uni­taire qui s’est divi­sée en deux, moitié pour et moitié contre. Les 23 et 24 novembre, un nou­veau mou­ve­ment va donc se créer, pour une étape de tran­si­tion pen­dant laquelle les cou­rants consti­tuants conti­nue­ront à exis­ter.

Quelle est votre iden­tité poli­tique ?

Le mou­ve­ment qui va se créer est issu de trois cultures poli­tiques : une partie vient de la LCR ou du NPA, une autre de la culture com­mu­niste, avec l’Association des com­mu­nistes uni­taires et une troi­sième de la culture alter­na­tive, très pré­sente à la FASE et bien sûr chez les Alternatifs. Mais ce qui fait la force de ce rap­pro­che­ment, c’est l’existence d’accords poli­tiques qui ont été véri­fiés par la pra­tique com­mune de ces dif­fé­rents cou­rants sur de nom­breux ter­rains : l’internationalisme avec le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, l’écologie avec des luttes comme celle de Notre-Damedes- Landes, le fémi­nisme, la défense et la pro­mo­tion des pra­tiques alter­na­tives, le refus de toute hié­rar­chie et subor­di­na­tion entre forces poli­tiques et le mou­ve­ment social, la convic­tion de la néces­sité d’une refonte radi­cale des pra­tiques démo­cra­tiques, etc.

Quel rôle enten­dez-vous jouer dans le Front de gauche ? Quelle est votre valeur ajou­tée ?

Ce nou­veau mou­ve­ment peut appor­ter trois élé­ments impor­tants pour le Front de gauche. Tout d’abord un élar­gis­se­ment poli­tique grâce à une sen­si­bi­lité à des ques­tions qui ne sont pas ou peu por­tées par le PCF et le PG. Deux exemples pour être plus concret. Il s’est tenu à Bayonne, il y a un mois, une ini­tia­tive très impor­tante pour pro­mou­voir les pra­tiques alter­na­tives, sociales et éco­lo­giques, « Alternatiba » qui a réuni plus de 10 000 per­sonnes, venant du pays basque et au-delà ; le Front de gauche devrait s’impliquer mas­si­ve­ment dans ce type d’initiative et le mou­ve­ment en ges­ta­tion peut y aider. Et si l’on regarde les mobi­li­sa­tions inter­na­tio­nales les plus récentes, deux d’entre elles, en Turquie et au Brésil, ont porté sur des ques­tions urbaines, une thé­ma­tique mise en avant par le géo­graphe David Harvey sous le nom de « Droit à la ville » et qui pour­rait ins­pi­rer le Front de gauche ; là aussi le nou­veau mou­ve­ment pour­rait le faci­li­ter…

C’est ensuite l’insistance dans l’idée que le Front de gauche doit s’élargir poli­ti­que­ment mais aussi socia­le­ment, et que cela ne peut se faire par la simple crois­sance des partis consti­tuant le Front de gauche. Peu parmi les dizaines de mil­liers de per­sonnes qui se sont inves­tis dans la cam­pagne pré­si­den­tielle de 2012 rejoin­dront le PCF, le PG ou notre nou­veau mou­ve­ment. Il faut donc per­mettre des adhé­sions directes, revi­vi­fier les assem­blées citoyennes, etc. Et, enfin, l’existence d’une troi­sième com­po­sante peut aider à réduire les ten­sions qui existent dans le Front de gauche. Aujourd’hui, le Front est com­posé de deux partis impor­tants et de petites com­po­santes qui ne pèsent que très peu. Tout désac­cord entre le PCF et le PG se trans­forme alors en un bras de fer que per­sonne ne peut désar­mer. Le simple fait d’être trois com­po­santes impor­tantes devrait per­mettre de décris­per, et donc de sta­bi­li­ser, les rela­tions en interne.

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