Adieu Madiba

Par Mis en ligne le 06 décembre 2013

Dans la lutte

Né dans une famille « royale » de la com­mu­nauté Xhosa (Cap Oriental), Mandela fait partie d’une petite élite afri­caine. Il s’engage dans des études de droit dans la seule uni­ver­sité sud-afri­caine qui accepte des Noirs et s’implique poli­ti­que­ment avec l’ANC.

En 1948, le nou­veau gou­ver­ne­ment sud-afri­cain ins­ti­tu­tion­na­lise les pra­tiques de dis­cri­mi­na­tion qui deviennent l’apartheid. Autour de Johannesburg, le poumon du pays avec les mines où s’entassent des mil­liers de semi-esclaves, Mandela se retrouve à la tête de grandes mani­fes­ta­tions. Il rallie l’opposition autour de la Charte de la liberté et de ses reven­di­ca­tions simples et lim­pides : la démo­cra­tie pour tous, le droit de vote pour la majo­rité afri­caine et l’abolition des lois racistes. Par la suite, la lutte s’intensifie. La police assas­sine près de 70 per­sonnes à Sharpeville (1961).

Devant cela, Mandela met en place un appa­reil mili­taire dont les actions visent les sym­boles du régime. Le 5 août 1962, il est arrêté par la police, avec l’appui de la CIA amé­ri­caine qui estime que l’ANC est une orga­ni­sa­tion « pro­com­mu­niste ». Lors de son procès, Mandela frappe l’imagination de la nation : « Toute ma vie j’ai com­battu contre la domi­na­tion blanche et contre la domi­na­tion noire. J’ai chéri l’idéal d’une société libre et démo­cra­tique dans laquelle toutes les per­sonnes vivraient ensemble en har­mo­nie et avec les mêmes oppor­tu­ni­tés ». Il est condamné à la prison à vie en 1964.

Matricule 46664

Mandela et les chefs de l’ANC sont alors relé­gués dans une prison sur Robben Island en face de la ville du Cap. Le régime appro­fon­dit l’apartheid en expul­sant des mil­lions de pay­sans afri­cains de leurs terres ances­trales.

Mais en 1976, de grandes émeutes éclatent dans les « town­ships » (bidon­villes). À Soweto, des mil­liers de jeunes confrontent la police en bran­dis­sant la photo (inter­dite) de Mandela. Inquiet, le gou­ver­ne­ment offre à Mandela d’être libéré à condi­tion qu’il accepte de deve­nir le « roi » du Transkei, un ter­ri­toire que le régime a « cédé » aux Noirs dans le cadre du sinistre sys­tème des ban­tous­tans. Il tient tête et reste en prison. En 1977, le Conseil de sécu­rité de l’ONU condamne l’apartheid et demande la libé­ra­tion de Mandela.

La marche vers la libé­ra­tion

Au début des années 1980, les grèves para­lysent le pays qui devient ingou­ver­nable sous la conduite d’une nou­velle géné­ra­tion de syn­di­ca­listes et de lea­ders com­mu­nau­taires et reli­gieux.

Le Mozambique, l’Angola, le Zimbabwe main­te­nant indé­pen­dants abritent l’aile mili­taire de l’ANC qui réus­sit quelques opé­ra­tions spec­ta­cu­laires. Dans le monde, un vaste mou­ve­ment anti-apar­theid dénonce la com­pli­cité des puis­sances occi­den­tales. Désespéré, l’apartheid tente de régio­na­li­ser la guerre. Même là, le vent tourne, notam­ment lorsque l’armée ango­laise avec l’aide de Cuba inflige à l’armée sud-afri­caine une sérieuse défaite en 1988.

Devant ces reculs, la partie « réa­liste » du régime encou­ra­gée par la com­mu­nauté des affaires décide de négo­cier. Encore une fois, on offre à Mandela la liberté, en autant qu’il dénonce la lutte armée et qu’il laisse tomber l’idée de déman­te­ler l’apartheid. Mais le vieux chef tient tête.

Le dos au mur, le régime cède et le 11 février 1990, Mandela est libre. Une foule innom­brable l’acclame au Cap dans les pleurs et la joie. Dans le monde des mil­lions de per­sonnes voient l’impensable. L’apartheid est offi­ciel­le­ment aboli par le gou­ver­ne­ment blanc. Une page est tour­née.

La tran­si­tion

Sans concé­der sur les prin­cipes, Mandela négo­cie en affir­mant que la lutte armée, c’est fini. Il encou­rage la com­mu­nauté inter­na­tio­nale à appuyer une tran­si­tion paci­fique devant mener à une réelle démo­cra­tie, et non à un simu­lacre de par­tage de pou­voir comme le pro­posent le régime. Malgré les tue­ries com­mises par des poli­ciers et des mili­ciens d’extrême droite, le pro­ces­sus de négo­cia­tion tient bon et mène aux élec­tions du 27 avril 1994 aisé­ment rem­por­tées par l’ANC.

Nouveau pré­sident, Mandela joue la carte de la modé­ra­tion. Il accepte de lais­ser tomber la natio­na­li­sa­tion de grands conglo­mé­rats indus­triels et miniers et la redis­tri­bu­tion des terres (que pro­met­tait l’ANC). Sous la pres­sion du FMI, il main­tient la plé­tho­rique fonc­tion publique blanche et s’engage à rem­bour­ser la dette accu­mu­lée par le régime de l’apartheid. Ces reculs lui créent des pro­blèmes, y com­pris avec son épouse Winnie Mandela (le couple divorce en 1996). Il accepte éga­le­ment d’accorder l’impunité aux res­pon­sables des crimes commis à l’époque de l’apartheid, même si la Commission de la vérité et de la récon­ci­lia­tion révèle l’ampleur des vio­la­tions.

Trois ans plus tard, il cède le pou­voir à son proche col­la­bo­ra­teur Thabo Mbeki..

Le père de la nation

Mandela a ramené la paix en payant un coût élevé. Il quitte la pré­si­dence (1997) en lais­sant une situa­tion poli­tique stable. Mais le « grand com­pro­mis » empêche une recons­truc­tion éco­no­mique équi­table. La pau­vreté per­siste, en dépit de réformes qui per­mettent l’amélioration des condi­tions de vie dans les town­ships. Une nou­velle classe moyenne noire pro­fite du déman­tè­le­ment des ins­ti­tu­tions racistes pour accé­der à des postes de res­pon­sa­bi­lité dans le sec­teur public et privé.

Réalité triste et per­sis­tante, l’Afrique du Sud pos­ta­par­theid demeure le pays où les inéga­li­tés sociales sont les plus éle­vées au monde.

Loin du pou­voir et libre de ses dires, Mandela s’indigne. Il dénonce la crise du SIDA (1000 vic­times par jour) qui lui semble le résul­tat de la mal­ges­tion par le gou­ver­ne­ment Mbeki. Il par­court le monde pour dénon­cer l’injustice et l’ostracisme dont sont vic­times des États malai­més des grandes puis­sances comme la Libye et Cuba. Face aux États-Unis qui ont appuyé l’apartheid pen­dant long­temps, Mandela se fait conci­liant, même s’il confronte le pré­sident Bush à propos de l’invasion de l’Irak (2003).

Ubuntu

En 2004, Mandela qui a 85 ans annonce son retrait de la vie poli­tique. Cette retraite est plutôt théo­rique. Il s’active pour faire pres­sion sur le pré­sident du Zimbabwe, Robert Mugabe qui mène son pays à la ruine. Il se mani­feste for­te­ment contre la répres­sion israé­lienne dans les ter­ri­toires occu­pés et réitère son appui à la cause pales­ti­nienne.

Face aux enjeux sud-afri­cains, il pré­co­nise la phi­lo­so­phie de l’Ubuntu, une sorte d’humanisme afri­cain qu’il amal­game à la pensée de Gandhi pour construire le rêve d’une nou­velle nation « arc-en-ciel ». Lors des élec­tions de 2009, il appuie le can­di­dat de l’ANC Jacob Zuma, quoiqu’avec cer­taines réti­cences par rap­port aux his­toires de cor­rup­tion qui lui sont asso­ciées. Il rap­pelle la néces­sité de conti­nuer la lutte contre la pau­vreté et le SIDA pour la « construc­tion d’une société unie et non-raciale ».

L’histoire conti­nue

Depuis quelques mois, Madiba est entré dans sa der­nière sta­tion. Relativement serein et tant aimé par des mil­lions de gens, il part en paix. Néanmoins en Afrique du Sud et ailleurs, la tris­tesse est sin­cère.

Il n’y aura pas un autre Mandela. Il a été l’homme d’une cause, mais quelle cause ! Il s’est tenu droit. Il a dit non à la capi­tu­la­tion et au racisme, et en même temps, il a dit oui à l’unité et à la démo­cra­tie. Il n’a pas tout réussi, mais ce qu’il n’a pas fait sera moins retenu par l’histoire que ce qu’il a fait. Dans cette Afrique du Sud encore meur­trie, la flamme de la résis­tance brille tou­jours.

Des nou­veaux contin­gents de jeunes s’organisent contre le « néo-apar­theid » qui mar­gi­na­lise la grande majo­rité des Noirs. Le nom de Mandela reste dans le cœur de tous et chacun.

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