« La Banque du Sud est une alternative, pas celle des BRICS »

Par , Mis en ligne le 14 septembre 2014

Les enjeux finan­ciers du déve­lop­pe­ment n’ont plus de secrets pour Eric Toussaint. Fondateur en 1990 du Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM), ce poli­to­logue belge a notam­ment été asso­cié par le gou­ver­ne­ment de l’Équateur au lan­ce­ment de la Banque du Sud. Malgré la para­ly­sie actuelle de cet orga­nisme, M. Toussaint conti­nue de croire à ce projet initié en 2007 par sept États sud-amé­ri­cains comme une alter­na­tive pro­gres­siste à la Banque mon­diale. Il se montre en revanche scep­tique quant au projet de banque d’investissement annoncé par les cinq prin­ci­paux pays émer­gents.

Les BRICS annoncent vou­loir créer une alter­na­tive à la Banque mon­diale (BM). Une bonne nou­velle pour le déve­lop­pe­ment ?
Eric Toussaint : Vouloir créer une alter­na­tive à la BM serait en effet une excel­lente nou­velle, mais je ne crois pas du tout que ce soit le cas ici. Les cinq États qui consti­tuent les BRICS sont des pays capi­ta­listes émer­gents qui cherchent à pré­ser­ver leurs inté­rêts, dans la mesure où le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI) et la BM sont des ins­tru­ments contrô­lés par les grandes puis­sances tra­di­tion­nelles. La Nouvelle banque de déve­lop­pe­ment (NBD) se dif­fé­ren­cie, en pro­met­tant de ne pas mettre de condi­tion­na­li­tés, telles que des plans d’ajustements struc­tu­rels, à ses prêts et d’appliquer – mais le fera-t-elle ? – le prin­cipe : un pays-une voix. Ça ne suffit pas à en faire une alter­na­tive. Ce serait juste un moindre mal.

Si je résume : on échan­ge­rait une BM sou­mise à Washington par une NBD au ser­vice de l’impérialisme chi­nois ?
On peut parler, à la suite de l’économiste bré­si­lien Rui Mauro Marini, de sous-impé­ria­lisme, au sens que ces pays, Brésil et Chine en tête, inves­tissent mas­si­ve­ment dans les pays en déve­lop­pe­ment pour défendre des inté­rêts poli­tiques ou éco­no­miques propres, pas pour le déve­lop­pe­ment des réci­pien­daires des fonds. Ce qui les dif­fé­ren­cie du vrai impé­ria­lisme, comme celui des États-Unis, c’est qu’ils n’emploient pas – encore ? – de moyens mili­taires. À l’exception de la Russie.

Que serait, selon vous, une vraie alter­na­tive à la BM ?
L’annonce en 2007 de la créa­tion de la Banque du Sud (BdS) repré­sen­tait cet espoir. A la demande du pré­sident Rafael Correa, j’ai par­ti­cipé à la rédac­tion de la posi­tion équa­to­rienne lors de la créa­tion de la Banque du Sud, puis à un conseil des ministres des sept pays fon­da­teurs. L’Équateur et le Venezuela avaient une vision claire d’un éta­blis­se­ment devant servir l’emploi et l’intégration conti­nen­tale. Et des pro­jets très concrets, comme une indus­trie phar­ma­ceu­tique de pro­duits géné­riques ou la recon­nexion des pays d’Amérique du Sud par le rail, avec pro­duc­tion de maté­riel rou­lant, qui aurait aussi signi­fié moins de pol­lu­tion et des avan­cées indus­trielles et tech­no­lo­giques. La BdS, c’était encore une mon­naie com­mune et alter­na­tive, « le sucre ». Ou l’idée de trans­fé­rer des moyens des pays les mieux dotés en réserves de change vers les autres. C’était un projet d’intégration, qui tenait compte de l’intérêt des peuples et aurait pu s’élargir sans peine à l’Amérique cen­trale et à la Caraïbe, notam­ment car il se vou­lait trans­pa­rent – comptes publics, audits externes – et démo­cra­tique. Pour être alter­na­tif à la BM, il fal­lait être un exemple, et donc ambi­tieux. Ainsi, il était exclu que les fonc­tion­naires de la BdS béné­fi­cient d’une immu­nité judi­ciaire, contrai­re­ment à ceux de la BM… Malheureusement, ce projet est aujourd’hui para­lysé. Sept ans après sa fon­da­tion, la banque n’a octroyé aucun prêt !

La Banque des BRICS connaî­tra-t-elle un meilleur sort ?
Parviendront-ils à se mettre d’accord sur des pro­jets ? On peut se deman­der si ces cinq pays ne s’associent pas sur­tout pour mon­trer aux puis­sances tra­di­tion­nelles qu’ils pour­raient le faire. En réa­lité, selon moi, ces cinq pays ont peu d’intérêts com­muns.

Ont-ils la sur­face finan­cière pour faire vivre une telle banque ?
Sans aucun doute ! La Chine, à elle seule, pos­sède plus de 3 000 mil­liards de dol­lars de réserves de change dont elle ne sait que faire. C’est énorme, presque deux fois le total des dettes publiques externes des pays en déve­lop­pe­ment. Une bonne part de cet argent est placé en bons du Trésor amé­ri­cain : la Chine est la pre­mière créan­cière des États-Unis. Le Brésil et la Russie, éga­le­ment, ont des réserves très impor­tantes. Seule l’Afrique du Sud aura de la peine à mettre les 10 mil­liards de dol­lars au capi­tal de départ de l’établissement[1].

L’investissement du Brésil dans la NBD ne signe-t-il pas l’acte de décès de la BdS ?
Celle-ci est déjà mal en point… Mais, avec ou sans le Brésil, l’Amérique du Sud pos­sède encore les moyens finan­ciers de démar­rer ce projet. Selon moi, Brasilia est le prin­ci­pal res­pon­sable du blo­cage. Le Brésil pos­sède sa propre banque de déve­lop­pe­ment, la BNDES, qui inves­tit énor­mé­ment à l’étranger. Son poids, en Amérique du Sud, équi­vaut à celui de la Banque inter­amé­ri­caine de déve­lop­pe­ment et aux prêts de la BM dans la région ! Le Brésil la pri­vi­lé­gie. Il n’a par­ti­cipé à la BdS que pour frei­ner un concur­rent poten­tiel.

Cet échec et les dif­fi­cul­tés finan­cières de l’Argentine et du Venezuela ne sont-ils pas le signe que le rêve d’indépendance latino-amé­ri­cain était hors de portée ?
Au moment où Hugo Chávez a pro­posé la BdS, le projet était tout à fait rai­son­nable ! L’erreur a peut-être été de penser qu’il fal­lait à tout prix mettre le Brésil dans le coup. La plu­part des pays du conti­nent ont quand même prouvé qu’ils pou­vaient s’éloigner du consen­sus néo­li­bé­ral. Des struc­tures nou­velles ont com­mencé à fonc­tion­ner, telle que l’Alliance boli­va­rienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA). Il y a aussi la déci­sion de l’Équateur, de la Bolivie et du Venezuela de se reti­rer du tri­bu­nal de la BM en matière d’investissement. Et l’augmentation des impôts payés par les entre­prises étran­gères qui exploitent les res­sources natu­relles. C’est insuf­fi­sant en regard du poten­tiel réel de ces pays et des défis à rele­ver, mais il est encore temps : il fau­drait une réac­tion forte dans les deux ans à venir. Des res­pon­sables gou­ver­ne­men­taux poussent dans ce sens. Sans quoi je crains que le sous-conti­nent n’aille vers de grandes dif­fi­cul­tés finan­cières. Un scé­na­rio sem­blable à celui de la crise de la dette de 1982 est dans l’air.

Y-a-t-il des signes avant-cou­reurs ?
Oui, les États-Unis se pré­parent à aug­men­ter les taux d’intérêts qu’ils ont mas­si­ve­ment bais­sés avec la crise de 2007-2008. Cela va ren­ché­rir le refi­nan­ce­ment de la dette au moment même où les reve­nus des États sud-amé­ri­cains sont mena­cés par une baisse de la demande mon­diale de matières pre­mières. Je crains que ces pays ne se rendent compte d’ici deux à trois ans qu’ils ont raté une magni­fique occa­sion, durant la décen­nie passée, de se doter d’instruments finan­ciers alter­na­tifs des­ti­nés à les blin­der contre des déci­sions prises par les pays du Nord.

[1] Ces 10 mil­liards s’additionnent aux 5 mil­liards à verser au fonds de réserve. Voir http://​www​.lecour​rier​.ch/​1​2​3​0​7​1​/​d​e​s​_​b​r​i​c​s​_​p​o​u​r​_​l​e​_​d​e​v​e​l​o​p​p​ement

Le Courrier, 16 août 2014

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