Syndicalistes et intellectuels

Retour sur l’expérience Labor Notes aux États-Unis

Par Mis en ligne le 16 septembre 2014

Fondé en 1979, Labor Notes n’était au départ qu’une revue. Mais, le col­lec­tif a très vite étendu ses acti­vi­tés en publiant des livres et des bro­chures, orga­ni­sant des confé­rences à tra­vers tous les États-Unis et mon­tant un site inter­net. Depuis 35 ans main­te­nant, le projet Labor Notes conti­nue ainsi de faire vivre les luttes syn­di­cales et le mou­ve­ment ouvrier états-uniens. Fournissant au quo­ti­dien des don­nées, des fiches pra­tiques, des retours d’expérience aux mili­tants syn­di­caux, Labor Notes a encou­ragé l’apparition de nou­veaux lieux, objets, formes de contes­ta­tion de l’exploitation capi­ta­liste. Contournant l’inertie de cer­taines cen­trales syn­di­cales, le site fonc­tionne comme une boîte à outils pour les mili­tants de base qui cherchent à s’informer au cœur de leurs luttes mais aussi à prendre du recul sur leurs actions locales. De par sa lon­gé­vité et son poids, son éner­gie et sa vision des luttes, Labor Notes repré­sente une expé­rience qui mérite d’être connue plus lar­ge­ment. La connexion qu’elle pro­pose entre syn­di­ca­listes, tra­vailleurs mais aussi cher­cheurs ou acti­vistes ne peut qu’inciter à repro­duire cette expé­rience en France.

En tant que mili­tant-e, l’un des plus gros défis aux­quels on est confronté-e, c’est le sen­ti­ment des col­lègues que rien ne peut chan­ger. Le pou­voir, on ne peut pas lutter contre.

On essaie donc tou­jours de les convaincre que c’est pos­sible – et l’une des méthodes dis­po­nibles, c’est de leur mon­trer que ce sont des gens comme eux qui ont monté des syn­di­cats, ou qui y ont repris le pou­voir, ou qui ont remis le patron à sa place.

Pour ce faire, le meilleur outil dont on dis­pose, c’est Labor Notes. Nous avons demandé à plu­sieurs mili­tant-e-s com­ment ils uti­lisent cer­tains aspects de notre acti­vité pour remo­ti­ver et former leurs cama­rades.

Ron Lare s’en sert pour secouer les travailleurs/​euses de la grande usine Ford dans la ban­lieue de Détroit. Il envoie des articles sur une liste de dif­fu­sion et orga­nise une réunion tous les mois dans un café où il dis­tri­bue des exem­plaires gra­tuits de Labor Notes.

Il a col­la­boré avec d’autres col­lègues pour écrire des articles sur notre blogue à propos de petites vic­toires syn­di­cales. « On connaît tous le phé­no­mène du « je pen­sais que j’étais le seul qui ceci ou cela, etc. », explique Lare. Labor Notes leur a montré que ce n’était pas le cas. »

Autre avan­tage du paquet men­suel : « ça revient à inter­valles fré­quents et régu­liers : on sait jamais si on rédi­gera un tract le mois pro­chain, mais on sait que Labor Notes sera là. On sait que le numéro bras­sera très large, suf­fi­sam­ment pour inté­res­ser dif­fé­rentes sortes de per­sonnes. Et à moins qu’il y ait des photos de votre boîte en une, ça peut faci­le­ment passer sous le nez du contre­maître. Il regarde, ça l’intéresse pas, il voit pas l’effet que ça pour­rait avoir. »

Un exem­plaire pour chaque délé­gué-e syn­di­cal-e

De nom­breux indi­vi­dus et fédé­ra­tions syn­di­cales reçoivent un paquet men­suel qui peut com­prendre de 5 à 225 exem­plaires (c’est le cas des Milwaukee Teachers). Des membres ou des délé­gué-e-s vont récu­pé­rer les exem­plaires à la per­ma­nence ou quelqu’un les dis­tri­bue.

La fédé­ra­tion 1037 des Communications Workers, qui repré­sente près de 11 000 employé-e-s du ser­vice public et d’ailleurs dans le New Jersey, va encore plus loin et abonne chacun-e de ses 348 délé­gué-e-s, qui reçoit Labor Notes chez lui/​elle. (Ils/​elles ne paient pas 30 dol­lars l’abonnement, on leur fait une remise.)

Ça fait un choc aux nouveaux/​elles délé­gué-e-s qui viennent à leur pre­mière for­ma­tion. « Quand on com­mence par ce genre de démons­tra­tion de force, ils n’en reviennent pas, raconte le pré­sident Ken McNamara. Ils voient que nous n’avons rien à voir avec les syn­di­cats des­quels ils fai­saient partie avant. Nous, on construit un mou­ve­ment pour les membres, à la base… Et rece­voir Labor Notes tous les mois, ça ren­force ce qu’on a essayé de leur trans­mettre en quelques jours. »

McNamara ajoute que les textes que tout le monde peut lire « rendent plus dyna­miques les dis­cus­sions sur le moral géné­ral pen­dant les réunions. Il est très fré­quent que des membres men­tionnent des choses qu’ils ont lues dans Labor Notes. La der­nière fois, par exemple, on a eu une dis­cus­sion très animée sur Volkswagen. »

Vous ne pouvez pas prendre autant d’abonnements ? Chai Montgomery, chauf­feur de bus dans le sud-est du Michigan, fait impri­mer et agran­dir des articles de Labor Notes au format poster et les affiche sur le tableau réservé au syn­di­cat.

Faites-les lire !

Luisa Gratz est pré­si­dente du Longshore and Warehouse Union Local 26 (Fédération 26 du syn­di­cat des manu­ten­tion­naires et des maga­si­niers) et tra­vaille au conseil de dis­trict de Californie. Elle a com­mencé à lire Labor Notes il y a 35 ans, au moment de son lan­ce­ment. Depuis, elle pho­to­co­pie tou­jours les articles pour former les délé­gué-e-s et les conseillers/​ères.

Quand elle envoie l’annonce de réunion men­suelle, elle inclut tou­jours un article de Labor Notes. « Les articles, ils les lisent, dit-elle, et j’oriente sou­vent la dis­cus­sion pour m’assurer que c’est bien le cas. »

Elle uti­lise des articles qui révèlent « l’ineptie des char­ter schools[1] », qui per­mettent de mieux connaître son corps pour tout ce qui est santé ou sécu­rité au tra­vail, ou qui exposent les condi­tions de tra­vail chez Amazon (« c’est impor­tant pour celles et ceux qui tra­vaillent dans les entre­pôts ») et apprennent [à ses employé-e-s] à se défendre contre des plaintes pour insu­bor­di­na­tion.

« Ça me semble impor­tant de faire prendre conscience aux membres du conseil de dis­trict que le monde ne tourne pas autour de leur nom­bril, explique Gratz. Sans Labor Notes, je serais com­plè­te­ment perdue. »

Former des « fauteurs/​euses de trouble »

Lire les articles, c’est bien ; mais se réunir et s’organiser, c’est encore mieux. Des mili­tant-e-s venu-e-s de plu­sieurs dizaines d’endroits dif­fé­rents, de San Diego au Vermont, ont tra­vaillé avec Labor Notes pour orga­ni­ser des demi-jour­nées ou des jour­nées entières de for­ma­tion de « fau­teurs de troubles ».

Ces for­ma­tions regroupent des gens venus de syn­di­cats et de worker cen­ters (centres de tra­vailleurs) dif­fé­rents d’une manière inédite par rap­port au labor coun­cil[2]. On sou­ligne les points saillants des luttes locales, on enseigne des tech­niques mili­tantes, on prend des contacts.

À Portland, dans l’Oregon, la for­ma­tion orga­ni­sée par le Northwest Labor Notes Organizing Committee (comité orga­ni­sa­teur de Labor Notes pour le Nord-Ouest) a eu des effets très concrets : au prin­temps der­nier, ils/​elles ont fait venir des lycéen-ne-s, un membre du Chicago Teachers Union (syn­di­cat des ensei­gnant-e-s de Chicago) et Joe Burns, l’auteur de Reviving the Strike.

« Ç’a été l’occasion pour le syn­di­cat ensei­gnant local d’établir un lien per­son­nel avec le modèle de Chicago[3] », déclare Megan Hise, de Labor Radio. Dix mois plus tard, les ensei­gnant-e-s de Portland étaient prêt-e-s à se mettre en grève – et ils ont obtenu des ouver­tures de postes.

« Au prin­temps der­nier, 5 syn­di­cats ont déposé des pré­avis de grève », rap­porte Hise. Selon elle, la for­ma­tion a repré­senté « un espace impor­tant, qui nor­ma­li­sait l’idée de la grève, qui n’était plus perçue comme une chose ter­ri­fiante. Nous devrions être fiers d’avoir fait venir nos membres ici ».

Scotty Fairchild, agent de main­te­nance des jar­dins publics de Portland, ajoute : « on est sou­vent dans notre petite bulle. Quand on ren­contre d’autres gens, on apprend que cer­tains groupes obtiennent gain de cause, et on peut apprendre d’eux com­ment ils y sont par­ve­nus. »

Formateurs

Labor Notes étend ses acti­vi­tés de for­ma­tion directe et de conseil. 50 formateurs/​trices et conseillers/​ères font désor­mais partie du pro­gramme Labor Notes Associates, pro­po­sant leurs ser­vices sur des sujets allant des bases de la délé­ga­tion syn­di­cale aux cam­pagnes de rené­go­cia­tion des conven­tions col­lec­tives, en pas­sant par l’élection de nouveaux/​elles délé­gué-e-s.

Pat Kane, tré­so­rière de la New York State Nurses Association (NYNSA, asso­cia­tion des infirmiers/​ères de l’État de New York), a fait partie d’une liste qui a été élue en 2011 et était déter­mi­née à construire une « nou­velle NYNSA ». Mark Brenner, de Labor Notes, leur a prêté main forte, tant au niveau de la cam­pagne que de la phase de tran­si­tion.

« Il com­pre­nait vrai­ment pour­quoi nous nous bat­tions et quels étaient nos objec­tifs, explique Kane. Il nous a aidé-e-s à éta­blir des prio­ri­tés, à mettre au point un plan stra­té­gique. Quand nous nous dis­per­sions, il nous aidait à garder le cap. »

En ce moment, les formateurs/​trices de Labor Notes tra­vaillent avec l’Amalgamated Transit Union (syn­di­cat des trans­ports rou­tiers et publics) pour monter un pro­gramme de créa­tion de per­ma­nences syn­di­cales au niveau natio­nal.

La grande confé­rence

L’expérience la plus mar­quante n’est peut-être pas celle dont parle Ken McNamara, mais bien la confé­rence qu’organise tous les deux ans Labor Notes.

McNamara a ramené 25 per­sonnes à la confé­rence de 2014, et toutes ne sont pas syn­di­quées : deux sont membres d’une orga­ni­sa­tion com­mu­nau­taire, deux sont des mili­tant-e-s étu­diant-e-s. Il veut que les allié-e-s du syn­di­cat en sachent autant que ses membres sur le pou­voir poten­tiel des travailleurs/​euses.

80 membres ont déposé des dos­siers pour les bourses locales. McNamara a fait le compte des gains : « les réunions de branche, comme les jeunes travailleurs/​euses dans notre pro­gramme « Next Gen » ; et puis les ren­contres infor­melles. C’est très utile au niveau pra­tique, les gens apprennent beau­coup de choses nou­velles. Mais c’est aussi une for­mi­dable bouf­fée d’adrénaline. Il faut par­ta­ger l’expérience de Labor Notes avec plus de gens, pour se sentir rajeu­nir.

Jane Slaughter est une fon­da­trice de Labor Notes.

Le texte ori­gi­nal en anglais est consul­table sur le site de Labor Notes. Les notes sont du tra­duc­teur.

[1] Aux États-Unis, les char­ter schools sont des écoles laïques à ges­tion privée béné­fi­ciant d’une très large auto­no­mie dans l’enseignement et dans les pro­grammes sco­laires, et dont le finan­ce­ment est public.

[2] Le labor coun­cil est une sorte d’union syn­di­cale dépar­te­men­tale, regrou­pant dif­fé­rents syn­di­cats au niveau ter­ri­to­rial.

[3] En 2012, le Chicago Teachers Union a lancé l’une des grèves les plus sui­vies des 40 der­nières années.

Terrains de luttes, 11 juin 2014

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