Yuval Noah Harari, Homo deus. Une brève histoire de l’avenir, Paris, Albin Michel, 2017

Par Mis en ligne le 14 octobre 2019

Le pro­fes­seur d’histoire israé­lien Yuval Noah Harari nous pré­sente une syn­thèse de l’histoire de l’humanité dans son œuvre inti­tu­lée Sapiens[1] et, du même souffle, il écrit son his­toire de l’homme devenu dieu. Homo deus pro­pose une série d’hypothèses sur ce que nous réserve l’avenir mais cet exposé, même s’il risque de plaire aux sur­vi­va­listes, néglige la réa­lité qui nous concerne direc­te­ment. Entre notre sortie de la pré­his­toire et notre pos­sible plon­geon dans un uni­vers tota­le­ment post-apo­ca­lyp­tique, il y a un monde qui cor­res­pond à l’humanité en chair et en os, absent de l’analyse d’Harari . La quête d’une société humaine, par-delà l’ordre actuel et inhu­main du monde, ne fait pas partie de son projet. Illustrons ce qui fait défaut ici, notam­ment en ce qui concerne Marx.

L’auteur s’enthousiasme du pro­grès sans limites de la science : « On y réflé­chit rare­ment, mais au cours des toutes der­nières décen­nies, nous avons réussi à maî­tri­ser la famine, les épi­dé­mies et la guerre » (p. 11). Harari recon­naît cepen­dant qu’encore aujourd’hui des famines peuvent frap­per dans cer­taines régions du monde, mais estime qu’elles auraient un carac­tère excep­tion­nel. Il en serait de même pour la guerre qui « est deve­nue pure­ment incon­ce­vable pour une partie crois­sante de l’humanité » (p. 25). Son credo scien­tiste lui fait voir la mort comme un pro­blème tech­nique que nous pour­rons résoudre. Sans vou­loir pré­dire d’une manière cer­taine l’avenir, Harari veut nous mon­trer ce qu’il pour­rait nous réser­ver.

Harari démontre, dans son Sapiens, de nom­breux exemples à l’appui, que ce qui carac­té­rise l’espèce humaine est sa capa­cité à coopé­rer avec un grand nombre de per­sonnes. Mais ses expli­ca­tions sur la conscience et l’intelligence ne men­tionnent pas ce que les socio­logues appellent les repré­sen­ta­tions col­lec­tives. Il aborde indis­tinc­te­ment reli­gions, idéo­lo­gies et croyances qui ne sont pour lui que des abs­trac­tions ima­gi­naires. Selon lui, nous croyons à des choses qui n’existent pas, ce qui consti­tue notre prin­ci­pal pro­blème.

Harari oublie que la pri­va­tion endé­mique, celle qui oblige les popu­la­tions à vivre dans un état chro­nique de sous-ali­men­ta­tion, est liée à la capa­cité de consom­mer, c’est-à-dire au pou­voir d’achat, aux prix des biens et des ser­vices. Bref, ce pro­blème concerne le fonc­tion­ne­ment du marché d’une éco­no­mie capi­ta­liste. Jean Ziegler, rap­por­teur spé­cial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, esti­mait à 100 000 chaque jour le nombre de per­sonnes qui meurent de faim ou des suites immé­diates de la faim[2]. Son constat est sans équi­voque : « L’équation est simple : qui­conque a de l’argent mange et vit. Qui n’en a pas souffre, devient inva­lide ou meurt. La faim per­sis­tante et la sous-ali­men­ta­tion chro­nique sont faites de main d’homme. Elles sont dues à l’ordre meur­trier du monde[3]. »

Le capi­ta­lisme est le fon­de­ment de cet ordre, mais Harari ne croit pas qu’un nou­veau monde est pos­sible. Dans ses ouvrages, il nous montre que tout change sauf le sys­tème capi­ta­liste qui, lui, est éter­nel. Harari ne voit pas non plus pour­quoi les dépenses mili­taires mobi­lisent des richesses qui pour­raient servir à des fins plus humaines. À ce sujet, l’analyse de Louis Gill est fort éclai­rante : « Le capi­tal a besoin du mili­ta­risme qui est pour lui une force d’entraînement même s’il est simul­ta­né­ment pour lui une dépense para­si­taire[4] ». C’est pour­quoi, dans le cadre du capi­ta­lisme, les objec­tifs de réduc­tion de la pau­vreté et de la mal­nu­tri­tion sont sans cesse repor­tés. Il s’agit donc d’un pro­blème struc­tu­rel et poli­tique, ce que ne par­vient pas à saisir Harari.

Pourtant, déjà en 1973, l’agronome René Dumont n’a pas eu peur de penser à des solu­tions afin de remon­ter à la racine du mal : « Sortir de l’économie de marché sans tomber dans le Goulag ni le chaos ne sera pas facile. Mais il faut y aller sous peine de mort. On ira donc par essais, erreurs et cor­rec­tions, avec la plus grande déci­sion. Essai et non rup­ture. Les socié­tés de pensée ont pré­paré 1789 : une tâche ana­logue nous attend[5] ».

Harari évacue à la fois le mar­xisme, Marx, le com­mu­nisme et la révo­lu­tion. Il lance à ce propos une remarque décon­cer­tante : « Marx oubliait que les capi­ta­listes savent lire » (p. 70). Il croit que les capi­ta­listes, après avoir lu Marx et pour éviter ses pro­phé­ties révo­lu­tion­naires, ont amé­lioré le sort des ouvriers et des ouvrières. Or l’histoire sociale nous montre que cela est faux et que si le capi­ta­lisme s’est adapté dans les pays indus­triel­le­ment avan­cés, c’est grâce aux luttes du mou­ve­ment ouvrier et non au « bon vou­loir » des capi­ta­listes.

Harari com­pare le com­mu­nisme à une reli­gion et, de ce fait, passe com­plè­te­ment à côté de l’importance de la cri­tique mar­xiste. Il ne voit pas ce qui se cache der­rière l’argent qui devient pour lui une simple affaire de tis­sage de toile et une fic­tion comme les autres. Il faut relire Marx au sujet de l’argent dans les Manuscrits de 1844. Contrairement à Harari, Marx éta­blit des liens expli­cites entre l’argent et la notion de repré­sen­ta­tion sociale. Harari, de son côté, tente de sauver le capi­ta­lisme : « La cri­tique du capi­ta­lisme ne doit pour­tant pas nous aveu­gler sur ses avan­tages et ses réa­li­sa­tions » (p. 240). Selon lui, le capi­ta­lisme a réussi à sur­mon­ter la famine, les épi­dé­mies et la guerre. Il est source de bien­faits pour l’humanité. D’ailleurs, il ne peut y avoir d’autre pos­si­bi­lité : « Aujourd’hui, il n’y a pas de solu­tion de rechange sérieuse au package libé­ral de l’individualisme, des droits de l’homme, de la démo­cra­tie et du marché libre » (p. 290). Harari ne voit pas ce qui fait pro­blème dans ce « package ».

Toujours dans son Homo deus, Harari demeure fas­ciné par le trans­hu­ma­nisme et ses pos­si­bi­li­tés dys­to­piques inouïes qui vont du clo­nage à l’eugénisme pour culmi­ner dans la sin­gu­la­rité. Son enthou­siasme l’amènera même jusqu’à faire de Marx un par­ti­san du trans­hu­ma­nisme, car, selon lui, si ce der­nier vivait encore aujourd’hui, il s’intéresserait sûre­ment au génome humain (p. 297). Cette fas­ci­na­tion presque mala­dive nous fait penser aux Règles pour un parc humain de Peter Sloterdijk[6] qui réduit la visée huma­niste à une affaire de domes­ti­ca­tion et lui pré­fère un usage tech­nique sans limites et anti­dé­mo­cra­tique.

En ter­mi­nant, le pro­fes­seur Harari invite ses lec­trices et ses lec­teurs à répondre à trois ques­tions, aux­quelles nous allons donner un aperçu de réponse.

Q1- Les orga­nismes ne sont-ils réel­le­ment que des algo­rithmes, et la vie se réduit-elle au trai­te­ment des don­nées ?

Nous pou­vons, bien entendu, simu­ler le vivant à partir de don­nées arti­fi­cielles mais la vie ne peut être entiè­re­ment assi­mi­lable à cela. Il y a encore quelque chose dans l’ordre du vivant qui sur­passe les don­nées infor­ma­tiques. Le moment de la sin­gu­la­rité où tout se rejoin­dra dans une tota­lité abso­lue res­semble au moment où le soleil s’éteindra. Ce moment hau­te­ment impro­bable est peu utile à une réflexion sur nos pro­blèmes réels. En atten­dant le « Godot » catas­tro­phique, la vie per­siste dans une fra­gi­lité qu’il importe de pré­ser­ver. Les foutus algo­rithmes ne doivent servir qu’à cela.

Q2- De l’intelligence ou de la conscience, laquelle est la plus pré­cieuse ?

Il s’agit encore une fois d’une fausse ques­tion, parce que dans le cadre du capi­ta­lisme actuel, la conscience est un pri­vi­lège et l’intelligence, si on entend par cela la science, est détour­née des fins humaines pour viser le profit. Les règles du marché ne sont ni conscientes ni intel­li­gentes, mais elles agissent comme un leurre afin de per­pé­tuer, grâce à l’exploitation, un sys­tème oppres­sif d’injustices et d’inégalités. Cela est bien plus concret que le fan­tasme de la sin­gu­la­rité.

Q3- Qu’adviendra-t-il de la société, de la poli­tique et de la vie quo­ti­dienne quand les algo­rithmes non conscients mais hau­te­ment intel­li­gents nous connaî­tront mieux que nous ne nous connais­sons ?

Cela est peut-être déjà le cas quand les médias sociaux nous per­mettent de dif­fu­ser nos ren­sei­gne­ments per­son­nels tout en fai­sant dis­pa­raître leur carac­tère privé. Wikileaks nous a montré que ces infor­ma­tions sont ven­dues à des fins de com­mer­cia­li­sa­tion et de contrôle. Tout cela repré­sente un danger réel pour les citoyennes et les citoyens car elles sont uti­li­sées à des fins de domi­na­tion. Mais de là à croire que des algo­rithmes conscients nous éli­mi­ne­ront, il y a là une pente fatale qui ne mène à rien. Ce sont encore une fois des ques­tions inutiles qui nous détournent de ques­tions plus urgentes. Il est cer­tain qu’à l’échelle cos­mique nous comp­tons pour peu mais cela n’a aucune impor­tance, car c’est ici et main­te­nant que tout se joue.

Dans ses ouvrages, Harari oublie les prin­ci­paux objec­tifs qui doivent nous concer­ner : sortir de la crise cli­ma­tique, sortir du capi­ta­lisme, repen­ser l’éducation et la démo­cra­tie. Il s’agit de viser un monde meilleur et non un meilleur des mondes. Et à l’instar de René Dumont (et de Rosa Luxemburg), nous croyons que nous avons en réa­lité comme choix le socia­lisme ou la bar­ba­rie. C’est donc jus­te­ment le « package libé­ral » qu’il faut dépas­ser !

Louis Desmeules

Notes

[1] Yuval Noah Harari, Sapiens, Une brève his­toire de l’humanité, Paris, Albin Michel, 2015.

[2] Jean Ziegler, Les nou­veaux maîtres du monde et ceux qui leur résistent, Paris, Fayard, 2002.

[3] Ibid., p. 15.

[4] Louis Gill, Fondements et limites du capi­ta­lisme, Montréal, Boréal, 1996, p. 657.

[5] René Dumont, L’utopie ou la mort, Paris, Seuil, 1973, p. 187.

[6] Peter Sloterdijk, Règles pour un parc humain, Paris, Mille et une nuits, 2000.


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