J’ai mal à mon Québec

Par Mis en ligne le 04 mai 2012

Je prends parole aujourd’hui à titre per­son­nel, mais appuyée par l’organisation que je pré­side, la Fédération des femmes du Québec. Je suis Québécoise par choix et non par nais­sance. J’ai choisi de vivre à Montréal, Québec plutôt qu’à Montreal, Canada après avoir grandi en anglais à Montréal, à Toronto et à Londres. À 19 ans, je suis tombée en amour avec le Québec fran­co­phone. Assez pour y rester, pour m’y inves­tir et pour y élever mes enfants.

Ces der­niers temps, j’ai mal à mon Québec. Ce qui me rend mal à l’aise, c’est que je sens que le gou­ver­ne­ment du Québec tourne le dos à l’un des plus grands atouts de la société qué­bé­coise.

Le Québec que j’ai côtoyé culti­vait un sens du bien commun que je tra­duis par l’idée de voir que son bien-être et sa sécu­rité et ceux de son voisin sont inti­me­ment liés de manière à nous rendre toutes et tous res­pon­sables de la vie en commun. C’est une société où l’on par­don­nait à l’autre et à soi de ne pas être parfait.e.s. Une société qui culti­vait la confiance dans l’autre. J’avais l’impression que la société et la vie poli­tique étaient ani­mées par la volonté de prendre soin les uns des autres et de s’assurer que l’autre n’était pas exclu, méprisé ou rejeté. Que l’on vou­lait se doter de moyens col­lec­tifs pour assu­rer un mini­mum de sécu­rité et nous pro­té­ger des aléas de la vie, pour favo­ri­ser une culture de la non-domi­na­tion. En se dotant de rem­parts col­lec­tifs contre la peur et la soli­tude, on avait une cer­taine volonté de créer les condi­tions pour que chacun.e puisse vivre en toute liberté, d’égal.e à égal.e.

Aujourd’hui, j’ai plutôt l’impression de me retrou­ver avec un gou­ver­ne­ment qui ne valo­rise que les pos­sé­dants, les gens en santé, les gens qui ne se trompent ou ne tombent jamais. C’est une poli­tique plus mes­quine, moins géné­reuse, sans foi dans l’humain, et qui cultive le chacun.e pour soi et la domi­na­tion de l’autre. Cette poli­tique est guidée plutôt par une foi inté­griste en l’économie mar­chande où tout est à vendre et où les ser­vices éta­tiques sont pri­va­ti­sés ou ren­voyés dans la sphère domes­tique, mar­quant le retour en force du tra­vail gra­tuit des femmes. C’est une poli­tique qui nous met en com­pé­ti­tion les unes contre les autres et où l’on crée des boucs émis­saires chez les acti­vistes, les immigrant.e.s ou les per­sonnes exclues du marché du tra­vail. C’est une poli­tique à la dure où l’on envoie la police à la place d’écouter la popu­la­tion.

J’avoue que je ne me recon­nais pas dans cette poli­tique si étran­gère au Québec. Et je ne suis pas seule. Depuis des semaines, des mil­liers de gré­vistes et de citoyen.ne.s des­cendent dans les rues par­tout au Québec et témoignent d’une volonté féroce d’en découdre avec le Québec-mar­chan­dise. Nous résis­tons aux dis­cours fata­listes et arro­gants d’une élite coupée d’une bonne partie de la popu­la­tion. Nous n’avons que faire d’arguments déma­go­giques qui affai­blissent le tissu démo­cra­tique. Nous avons soif d’idées qui font appel à notre intel­li­gence. Nous sommes des mil­liers à expri­mer notre dis­si­dence avec l’exploitation de nos res­sources natu­relles sans égard aux droits des peuples autoch­tones, sans égard à la pro­tec­tion du ter­ri­toire et à la hausse des frais de sco­la­rité. Nous sommes nom­breuses et nom­breux à nous tenir debout contre vents et matraques pour reje­ter l’ordre éco­no­mique qui se construit sur l’augmentation des écarts entre riches et pauvres, entre hommes et femmes. Nous avons marre d’un gou­ver­ne­ment cor­rompu, plus sou­cieux des élites de ce monde que de l’aspiration démo­cra­tique du peuple atta­ché aux valeurs de jus­tice sociale et d’égalité.

À minuit moins une dans l’enjeu de l’accessibilité de l’éducation post­se­con­daire, à la place de faire un geste répa­ra­teur et de mettre fin à la poli­tique de la divi­sion en négo­ciant de bonne foi avec le milieu étu­diant, le gou­ver­ne­ment vient de mettre le feu aux poudres. Après 10 semaines de grève étu­diante et de mobi­li­sa­tion citoyenne his­to­rique, agir de façon auto­ri­taire n’est pas accep­table. Il semble inca­pable de tirer des leçons des mobi­li­sa­tions des der­niers mois pour repré­sen­ter les inté­rêts de la popu­la­tion. Et ça ne passe pas. Une popu­la­tion conscien­ti­sée et cri­tique s’attend à prendre part aux réflexions et n’est pas prête à délé­guer son juge­ment et son pou­voir au gou­ver­ne­ment. Elle tient à se faire res­pec­ter.

Alexa Conradi
pré­si­dente de la Fédération des femmes du Québec

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