Idle moi non plus

Par Mis en ligne le 14 janvier 2013

Il serait sur­pre­nant de voir des grands résul­tats à la suite de la ren­contre de la semaine passée entre Stephen Harper et cer­tains lea­ders autoch­tones. Le prin­ci­pal résul­tat, et ce n’est pas rien, est que le PM a été mis le dos au mur par les mobi­li­sa­tions enclen­chées par le mou­ve­ment Idle no more. Il semble se pro­duire par ce mou­ve­ment une coa­li­tion inédite, qui dépasse les cadres habi­tuels. Sans se sub­sti­tuer aux ins­ti­tu­tions autoch­tones comme les Conseils de bande et l’Assemblée des pre­mières nations, on peut consta­ter que cette mobi­li­sa­tion « par en bas » réus­sit à chan­ger les rap­ports de forces. On le sait de plus en plus, le chan­ge­ment ne sur­vient pas prin­ci­pa­le­ment et uni­que­ment « par en haut », dans les trac­ta­tions entre les acteurs poli­tiques et les ins­ti­tu­tions. Il faut comp­ter aussi sur les mou­ve­ments « par en bas » qui sont capables, à divers moments donnés de dire sim­ple­ment, « basta » à des sys­tèmes pour­ris.

Dans le cas qui nous inté­resse, il est évident que cette mobi­li­sa­tion exerce une énorme pres­sion sur l’État. Fait à noter, c’est arrivé dans le passé. Par exemple dans les années 1970, les Cris de la Baie-James ont arra­ché une Convention avec le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois, ce qui leur a donné pas­sa­ble­ment d’avantages. Les com­mu­nau­tés autoch­tones dans leur majo­rité rêvent d’avoir des accords simi­laires. À l’époque — on l’a peut-être oublié — la vic­toire des Cris n’est pas venue par magie. Pendant des années, cette com­mu­nauté du nord du Québec s’était orga­ni­sée en consti­tuant des réseaux d’appui dans le sud, au Québec et au Canada, et même aux États-Unis. Parallèlement, des orga­ni­sa­tions comme la Ligue des droits et liber­tés, des mou­ve­ments popu­laires et étu­diants et d’autres ont appuyé leurs reven­di­ca­tions. Le PQ sous la gou­verne de René Lévesque y était éga­le­ment sen­sible puisque dans une large mesure, la lutte pour le droit à l’autodétermination pour les peuples autoch­tones repose sur les mêmes prin­cipes que celle du peuple qué­bé­cois.

Par la suite cepen­dant, l’élan des Cris s’est essouf­flé. Au début des années 1990, la crise d’Oka a fait bas­cu­ler les choses. Des Mohawks des com­mu­nau­tés de Kanasetake et Kahnawake se sont mobi­li­sés dans des condi­tions d’une grande adver­sité. Le côté spec­ta­cu­laire de leurs actions a pris le dessus, en bonne partie à cause de la pos­ture hos­tile et agres­sive des auto­ri­tés éta­tiques, éga­le­ment par l’action des médias qui ont chauffé l’opinion publique contre les autoch­tones. À Montréal pour­tant, le Regroupement de soli­da­rité avec les autoch­tones a mené plu­sieurs mobi­li­sa­tions de masse, ce qui a sans doute aidé au dénoue­ment négo­cié de la crise.

Depuis et en dépit de mul­tiples ten­ta­tives pour rené­go­cier entre auto­ri­tés autoch­tones et ins­ti­tu­tions à Ottawa et à Québec, la situa­tion sociale et éco­no­mique n’a cessé de se dété­rio­rer pour les peuples autoch­tones. Les médias et une cer­taine opi­nion de droite s’acharnent à dia­bo­li­ser les autoch­tones, à les trai­ter de sans-cœur et de bons-à-rien, en créant une pola­ri­sa­tion de carac­tère raciste.

C’est sans doute ce qui explique en grande partie les évè­ne­ments actuels.

Pour bien com­prendre les reven­di­ca­tions autoch­tones, il faut accep­ter qu’elles ne sont pas stric­te­ment « éco­no­miques ». On ne règlera pas le « pro­blème » uni­que­ment avec d’autres sub­ven­tions ou en amé­lio­rant les ser­vices de santé et d’éducation sans comp­ter le loge­ment et le tra­vail. La ques­tion des droits natio­naux ne peut être éva­cuée, pas plus pour les autoch­tones que pour les Québécois. Derrière cela, il y a un passé pas si ancien qui s’appelle le colo­nia­lisme. Pendant si long­temps, les autoch­tones ont été sub­ju­gués, trans­for­més en êtres sans droit ni iden­tité, si ce n’est que de manière folk­lo­rique. Ils consti­tuent un ensemble de peuples qui pos­sède une his­toire, une concep­tion de monde et un droit inalié­nable au ter­ri­toire, comme n’importe lequel peuple. Sans hos­ti­lité auto­ma­tique à la société blanche, les autoch­tones demandent de négo­cier de peuple à peuple. Ils ne veulent pas seule­ment être « inté­grés », ou avoir les « mêmes droits » que les autres, mais des droits spé­ci­fiques, reflé­tant leur réa­lité natio­nale ori­gi­nale.

Aujourd’hui, cette reven­di­ca­tion prend une nou­velle ampleur avec les nou­velles géné­ra­tions autoch­tones dont plu­sieurs connaissent bien la société blanche parce qu’elles y vivent, notam­ment à Montréal. Elles ont aussi des moyens qu’elles n’avaient pas avant, et elles ont vu l’impact des Carrés rouges et d’autres mou­ve­ments citoyens. C’est de cela dont il est ques­tion main­te­nant.

Pour les mou­ve­ments popu­laires qué­bé­cois, il existe donc une fenêtre d’opportunités. Une alliance de peuple à peuple est à l’ordre du jour. Car en sub­stance, les reven­di­ca­tions autoch­tones sont sem­blables à celles des couches popu­laires et moyennes qué­bé­coises. Elles confrontent le 1 % qui pro­fite de la sur­ex­ploi­ta­tion des forêts et des res­sources qui sont loca­li­sées sur un vaste ter­ri­toire qui est celui des autoch­tones. En deve­nant asso­ciés des autoch­tones, il est pos­sible de créer une conver­gence inédite, apte à fra­gi­li­ser l’édifice du pou­voir.

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