Harald Welzer : Les Guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIe siècle

Par Mis en ligne le 14 janvier 2010

Il s’agit là d’un ouvrage aussi impor­tant que pas­sion­nant. Les conclu­sions poli­tiques laissent par­fois un peu à dési­rer, mais la démarche socio­lo­gique est de pre­mier plan. Et puis, dis­po­ser d’un point de vue d’outre-Rhin, en la matière, permet de réflé­chir à partir d’autres réfé­rents, d’autres hié­rar­chies aussi.

Ce livre répond brillam­ment à la ques­tion cru­ciale : pour­quoi fait-on la guerre aujourd’hui, et qui la fait ? L’auteur arti­cule, de manière puis­sante et sub­tile, les ques­tions éco­lo­giques, les pro­blèmes de liber­tés indi­vi­duelles et col­lec­tives, et la res­pon­sa­bi­lité his­to­rique de la vio­lence impé­ria­liste.

Autant s’en convaincre : les guerres d’aujourd’hui et de demain, par delà la cap­ta­tion de l’eau et de l’air pur, vise­ront à asser­vir le plus grand nombre et à asseoir tou­jours plus la domi­na­tion du capi­ta­lisme trans­na­tio­nal.

On sait bien que qui contrôle le passé contrôle le pré­sent et l’avenir. L’idéologie domi­nante a donc gommé l’histoire meur­trière de l’exploitation, de la colo­ni­sa­tion, de l’esclavage pour nous faire croire que l’état des choses, c’est-à-dire un Occident “ natu­rel­le­ment ” domi­nant, a tou­jours été et sera tou­jours. Seulement, le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, le pom­page sans ver­gogne des éner­gies fos­siles et des autres res­sources du sous-sol et du sol sont res­pon­sables du dés­équi­libre gran­dis­sant entre les pays indus­tria­li­sés et les régions les plus pauvres. Pour péren­ni­ser cette injus­tice, le capi­ta­lisme mon­dia­lisé s’en prend de moins en moins direc­te­ment aux États. Il met en branle, selon Welzer, « des entre­prises com­por­tant de longs enchaî­ne­ments d’actions et des acteurs nom­breux, la vio­lence étant délé­guée, remo­de­lée, invi­sible. » Les guerres du XXIe siècle sont post-modernes et post-héroïques, au sens où « elles ont l’air d’être menées à contre­cœur ». Il est vrai qu’il est devenu de plus en plus dif­fi­cile d’annoncer fiè­re­ment que l’on va anéan­tir un peuple.

L’auteur ana­lyse lon­gue­ment com­ment l’Occident délègue sa vio­lence meur­trière « à des entre­prises de sécu­rité et de vio­lence privée ou, pour la pro­tec­tion des fron­tières, en repous­sant celles-ci vers l’extérieur, dans des pays éco­no­mi­que­ment et poli­ti­que­ment dépen­dants. » Il cultive éga­le­ment l’art d’anticiper : le cou­pable est nommé avant même qu’il ait pu agir, qu’il s’agisse d’un pré­sident ira­kien ou d’un citoyen lambda lon­do­nien (ou pari­sien) piégé dans l’entrelacs d’un réseau tou­jours plus serré de camé­ras de sur­veillance. Ainsi, en 2010, la France comp­tera 1 mil­lion de ces camé­ras, avec l’assentiment de la majo­rité de la popu­la­tion.

Grâce au 11 sep­tembre 2001, la classe diri­geante état­su­nienne s’est lancée dans la « guerre contre le ter­ro­risme ». L’auteur explique lon­gue­ment ce que cela signi­fie. La par­ti­cu­la­rité de cette guerre est qu’elle n’a pas de des­ti­na­taire, « le “ ter­ro­risme ” n’étant pas un sujet mais, au mieux, un phé­no­mène social, ou tout sim­ple­ment une figure de rhé­to­rique. » Certes, il existe des indi­vi­dus ou des groupes usant de méthodes ter­ro­ristes, fort peu dis­pen­dieuses au demeu­rant. L’attentat contre le World Trade Center a coûté envi­ron 500000 dol­lars et a causé plu­sieurs mil­liards de dol­lars de dégâts. Le der­nier atten­tat manqué par le mili­tant isla­miste nigé­rian Oumar Farouk Abdoulmoutallab (si tant est que cet atten­tat n’ait pas été une mani­pu­la­tion de plus des ser­vices secrets état­su­niens) est, par ailleurs, la confir­ma­tion d’une ten­dance lourde : les ter­ro­ristes isla­mistes ne pro­viennent pas de pays isla­mistes mais des pays occi­den­taux. Ils sont inté­grés, ins­truits et leurs familles ne sont pas par­ti­cu­liè­re­ment reli­gieuses. À l’inverse des mili­tants extré­mistes des années soixante-dix qui ciblaient leurs vic­times (un magis­trat, un chef d’entreprise, des spor­tifs de haut niveau), ils visent à faire du chiffre en s’en pre­nant à des gares fer­ro­viaires, des mar­chés, des tours. Suscitant des effets psy­cho­lo­giques consi­dé­rables, ces atten­tats per­mettent aux auto­ri­tés des pays démo­cra­tiques d’imposer des mesures de sécu­rité bafouant le droit : tor­tures de pri­son­niers, camps jouis­sant de l’exterritorialité, centres d’interrogatoires clan­des­tins situés dans des pays “ amis ”, arres­ta­tions illé­gales, déten­tions pré­ven­tives de mil­liers d’individus. Le cercle devient alors vrai­ment vicieux : une société ayant sombré dans la han­tise et la pra­tique de la ter­reur ren­force le ter­ro­risme inter­na­tio­nal. Welzer craint que cette dia­lec­tique soit l’une des carac­té­ris­tiques domi­nantes du XXIe siècle. Pour l’auteur, la guerre contre le ter­ro­risme est une guerre de convic­tion, sans que les anta­go­nistes concluent jamais la paix. Le pro­blème est que ces conflits influent gra­ve­ment sur nos cadres réfé­ren­tiels, avec, par exemple, ces fon­da­men­ta­lismes en miroir, comme on le voit aux États-Unis où, sous cou­vert de débats pseudo-scien­ti­fiques sur le créa­tion­nisme ou la théo­rie de l’évolution, se pro­page un chris­tia­nisme viru­lent, jusqu’en Europe (un Sarkozy se signe en public et donne la pré­émi­nence à l’enseignement de l’Église sur l’enseignement répu­bli­cain).

La lutte contre le “ter­ro­risme” et son pen­dant, la “sécu­rité”, ren­forcent le capi­ta­lisme.

L’auteur nous dit qu’en 2006 les pou­voirs publics état­su­niens ont dépensé 545 dol­lars par foyer pour “ pro­té­ger ” les citoyens par le biais de 100000 contrats signés avec des entre­prises pri­vées. Ces socié­tés, et le gou­ver­ne­ment, œuvrent donc dans les cou­lisses de la poli­tique, en marge de la démo­cra­tie. En Europe, Frontex, l’agence pour la ges­tion de la coopé­ra­tion opé­ra­tion­nelle aux fron­tières des États membre de l’UE, avec son statut extra­par­le­men­taire et ses mis­sions réga­liennes, n’empêche en rien les migra­tions dues à la misère, aux régimes dic­ta­to­riaux et, plus récem­ment, au chan­ge­ment cli­ma­tique.

La mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste a permis aux grandes entre­prises, aux fonds d’investissement et de cou­ver­ture (hed­ge­funds) de s’émanciper du contrôle des États-nations. Elle s’est consti­tuée et se ren­force chaque jour davan­tage de manière trans­na­tio­nale en impo­sant à tous ce modèle d’action, cette manière de se situer dans le monde : le PDG d’une marque auto­mo­bile, l’informaticien spé­cia­lisé, l’ouvrier immi­gré clan­des­tin, tous repré­sentent de façon on ne peut plus dis­pa­rate « l’asymétrie mon­dia­li­sée des champs d’activités et des pos­si­bi­li­tés de reve­nus ».

Les conflits domi­nants du XXIe siècle seront donc, écrit l’auteur, « des conflits mon­diaux de classes, des conflits mon­diaux de convic­tions et des conflits mon­diaux autour des res­sources. Et comme il n’existe pour l’instant ni acteurs trans­na­tio­naux par­ti­cu­liè­re­ment effi­caces, ni un mono­pole inter­éta­tique de la vio­lence, il n’y a actuel­le­ment guère de pos­si­bi­li­tés de régu­ler ces conflits à la fois anciens et nou­veaux. »

Dès 1995, on esti­mait à 25 mil­lions les réfu­giés éco­lo­giques, contre 22 mil­lions de réfu­giés poli­tiques. Pour éli­mi­ner l’Autre, on a tou­jours su créer des méta­phores : les Juifs étant consi­dé­rés comme des para­sites nui­sibles au sens bio­lo­gique par les Nazis, on les tuait en uti­li­sant logi­que­ment un pes­ti­cide, le Zyklon B. Au Rouanda, on a mas­sa­cré comme on se débar­rasse de mau­vaises herbes, « couper » étant syno­nyme de tuer (sous les sabots du cheval d’Attila, l’herbe ne repous­sait pas non plus). Une des causes du géno­cide rouan­dais fut la sur­po­pu­la­tion. On a encore en mémoire le fan­tasme nazi du Lebensraum, avec sa néces­sité d’exterminer pour donner plus de place aux Allemands. L’auteur nous rap­pelle que, bien qu’on ait pu pous­ser le prin­cipe de solu­tion ration­nelle des pro­blèmes au point de faire appa­raître comme logique la créa­tions d’usines à exter­mi­ner, cela n’était pas prévu ni dans les théo­ries de la moder­nité ni dans la conscience des gens qui y vivaient.

La guerre du Darfour res­tera peut-être la pre­mière guerre cli­ma­tique, entre les pay­sans séden­taires “ afri­cains ” et les nomades éle­veurs “ arabes ”. Des conflits exis­taient entre eux depuis 70 ans. Ils ont été accrus par l’érosion des sols et l’accroissement continu du chep­tel. Des chan­ge­ments cli­ma­tiques déclen­chèrent le conflit. Le manque de pluie (la grande séche­resse des années soixante-dix) eut pour consé­quence que les régions du Nord devinrent impropres à l’élevage et que les éle­veurs furent pous­sés vers le Sud, se trans­for­mant pour la pre­mière fois en nomades à part entière. Les popu­la­tions furent direc­te­ment tou­chées. Point de ver­se­ments com­pen­sa­toires pour elles du fait de la déser­ti­fi­ca­tion. Ces vingt der­nières années, les guerres en Afrique ont coûté au conti­nent l’équivalent des aides au déve­lop­pe­ment.

En Afghanistan, l’état de guerre qui per­dure implique le risque que 80% du pays pour­raient être tou­chés par l’érosion des sols. 70% des forêts ont dis­paru, 50% des terres agri­coles ne sont plus culti­vées. Et l’on sait que, 30 ans après la guerre du Vietnam, les forêts ne sont pas recons­ti­tuées et que la bio­di­ver­sité est dura­ble­ment alté­rée.

Ailleurs, la sali­ni­sa­tion réduit les sur­faces culti­vées. Des eaux qui consti­tuaient des fron­tières natu­relles sont assé­chées, ce qui entraîne des risques de guerre. Un conflit couve depuis long­temps entre l’Afghanistan et l’Iran, dû à ce que les Talibans, en 1998, ont fermé les vannes d’un bar­rage sur le fleuve Hilmand, pri­vant ainsi d’eau la zone lacustre de Hamoun en Iran. On connaît mieux le cas du Jourdain qui n’apporte plus d’eau jusqu’à la Jordanie qui lui doit son nom. Israël se sert de l’eau pour asser­vir les peuples qui l’entourent.

Dans un autre registre, les mar­chés inter­na­tio­naux de matières pre­mières et les infra­struc­tures d’approvisionnement – sur­tout les gazo­ducs – consti­tuent un ter­rain très sen­sible d’“ insé­cu­rité glo­ba­li­sées ”.

La fonte des glaces polaires est le pro­drome de vio­lences à venir. Les gigan­tesques gise­ments de matières pre­mières dont on connaît l’existence sous les glaces seront bien­tôt acces­sibles et le droit de les exploi­ter fait depuis long­temps l’objet de contes­ta­tions. Le Royaume-Uni a reven­di­qué un mil­lions de kilo­mètres carrés de l’Antarctique, ce qui déplaît sou­ve­rai­ne­ment à l’Argentine et le Chili.

Les consé­quences du chan­ge­ment cli­ma­tique, des catas­trophes natu­relles, sont impré­vi­sibles car ils sont, selon la clas­si­fi­ca­tion de l’auteur, des phé­no­mènes “ éco­so­ciaux ”. Souvenons-nous que la chute de la dic­ta­ture de Somoza fit suite à un trem­ble­ment de terre, ou que des hivers gla­ciaux qui empê­chaient les récoltes et des hivers trop doux qui firent pour­rir le blé sur pied furent l’une des causes de la Révolution fran­çaise. Plus récem­ment, des Africains ont été chas­sés par des construc­tions, voire de simples pro­jets de bar­rages ; ou bien ils ont fui des guerres civiles pour atter­rir dans des camps ou des cités gigan­tesques comme Lagos. D’autres réfu­giés choi­sissent le détroit de Gibraltar, dont la tra­ver­sée ne fait que 13 kilo­mètres de large. Plusieurs mil­liers de per­sonnes s’y sont noyées.

Face à ces pro­blèmes plus ou moins visibles, la classe domi­nante mon­diale a déployé une parade idéo­lo­gique et pra­tique qui, si elle est effi­cace de son point de vue, ne résou­dra rien : le déve­lop­pe­ment durable. Comment en est-elle arri­vée à ce choix ?

En par­tant du fait, explique l’auteur, qu’il y a “ nous ” et “ eux ”. Le dis­cours domi­nant envi­ron­ne­men­ta­liste se gar­ga­rise du “ nous ” : nous sommes confron­tés à tel échéance, « we are the world ». Ce « nous » est censé repré­sen­ter l’humanité, mais l’humanité n’est pas un acteur, c’est une abs­trac­tion. Il n’y a pas de “ nous ” socia­le­ment concré­ti­sable entre le bobo pari­sien qui tra­vaille dans la publi­cité et se rend au bureau à vélo et la cais­sière ban­lieu­sarde en CDD qui doit s’infliger trois heures de voi­ture par jour pour aller à son tra­vail et en reve­nir. Malgré tout, “ nous ” avons pris conscience des pro­blèmes, “ nous ” allons les régler pour notre confort et notre profit, même si cela doit créer d’autres pro­blèmes pour “ eux ”.

Depuis 1945, 90% des guerres (plus de 200) se sont dérou­lées hors de l’Europe et de l’Amérique du Nord. Ceci a favo­risé la vision occi­den­tale selon laquelle les guerres sont avant tout un pro­blème d’autres socié­tés, en par­ti­cu­lier de celles qui, en matière de forme éta­tique, n’ont pas encore atteint le niveau des pays de l’OCDE. Mais rien ne dit que les autres pays pour­ront tous adop­ter le modèle et le pro­ces­sus de déve­lop­pe­ment de l’OCDE : à échelle his­to­rique, ce pro­ces­sus n’a que 250 ans (l’être humain en société 40000) et s’il s’achève un jour pro­chain, ce ne sera pas la fin de l’histoire.

On a ten­dance à voir ce que font “les autres” (sou­ve­nons-nous de Samuel Huntington et de son concept du « choc des civi­li­sa­tions »), mais, sou­ligne l’auteur, « non le rôle que nous jouons dans ce contexte d’actions que les civi­li­sa­tions forment ensemble et dont elles vivent les conflits en commun ». Si l’on a grandi dans un monde où il n’y a jamais eu de guerre, où jamais les infra­struc­tures n’ont été détruites par un séisme, où jamais n’a sévi la famine, on consi­dé­rera la vio­lence de masses, le chaos, la pau­vreté comme des pro­blèmes prévus pour d’autres. Pour Welzer, les cadres réfé­ren­tiels consti­tués lors de phases de rela­tives sta­bi­lité ne sont pas à l’épreuve des crises ou des catas­trophes, mais tout au plus des petites irré­gu­la­ri­tés comme une forêt qui brûle ou une rivière qui déborde. C’est pour­quoi, dans de telles régions, la moindre crue sera « la crue du siècle ». Après la catas­trophe de Tchernobyl, on a véri­fié que les gens mani­fes­taient d’autant moins d’inquiétude par rap­port au nucléaire qu’ils vivaient près d’une cen­trale. Et puis il y a les retom­bées éco­no­miques… Les chan­ge­ments envi­ron­ne­men­taux sociaux et phy­siques ne sont pas perçus dans l’absolu, mais tou­jours seule­ment de façon rela­tive à un propre point d’observation donné. Le jour de la prise de la Bastille, Louis XVI nota dans son Journal : « Rien ». Il expri­mait sim­ple­ment son regret qu’en ce 14 juillet qui fit trem­bler le monde, il était revenu bre­douille de la chasse.

L’ordre peut très vite s’écrouler, y com­pris dans les démo­cra­ties, du fait de chan­ge­ments envi­ron­ne­men­taux bru­taux, comme on l’a vu en Grèce avec les incen­dies des forêts. Lorsqu’on constate la vitesse avec laquelle se sont dérou­lés les pro­ces­sus eth­niques en Yougoslavie (l’auteur sou­ligne que la moder­ni­sa­tion et la vio­lence de masse sont étroi­te­ment liés, que les puri­fi­ca­tions eth­niques peuvent être conco­mi­tantes de pro­ces­sus de démo­cra­ti­sa­tion), lorsqu’on note dans quel délai incroya­ble­ment bref la société alle­mande s’est nazi­fiée, on se rend compte com­bien est ténue l’hypothèse d’une sta­bi­lité des socié­tés modernes. La catas­trophe sociale de l’Île de Pâques, à propos de laquelle on se perd tou­jours en conjec­tures, n’a pas com­mencé lorsque le der­nier arbre fut abattu sur l’île. L’extermination des Juifs n’a pas com­mencé avec la construc­tion d’Auschwitz.

N’en déplaise à Claude Allègre, le réchauf­fe­ment cli­ma­tique n’est pas un mythe, même s’il fai­sait plus chaud au Groenland en 1400 qu’en 1850. Typhons et oura­gans seront de plus en plus fré­quents et en des endroits de plus en plus inha­bi­tuels. Les popu­la­tions les plus dure­ment frap­pées sont et seront celles qui ont jusqu’ici émis le moins de gaz à effet de serre, alors que les plus grands pol­lueurs seront pro­ba­ble­ment ceux qui pâti­ront le moins des consé­quences. Alors que le nord de l’Europe pourra pro­fi­ter de nou­velles pos­si­bi­li­tés de culture (fruits, vignes), les régions médi­ter­ra­néennes seront de plus en plus tou­chées par la séche­resse et la pénu­rie d’eau.

Que pro­pose les tenants du “ capi­ta­lisme vert ” ?

Ils sug­gèrent de mettre dans l’essence de plus en plus de car­bu­rants d’origine végé­tale afin de retar­der le moment où le pétrole sera épuisé. Des forêts plu­viales seront abat­tues pour faire place à des champs d’oléagineux. C’est déjà le cas dans de nom­breux pays d’Amérique du Sud ou d’Asie, et cela va sou­vent de pair avec la cap­ta­tion vio­lente des terres et avec l’expulsion de la popu­la­tion autoch­tone. Pendant ce temps, le capi­ta­lisme vert veut nous faire croire que les chan­ge­ments sociaux com­mencent dans les petites choses, les chan­ge­ments de com­por­te­ment, ce qui permet d’exempter d’obligations les acteurs cor­po­ra­tifs et poli­tiques. Tout le monde peut faire quelque chose, dès sa pro­chaine les­sive.

Or le salut ne se trouve que dans des poli­tiques concer­tées et démo­cra­tiques. L’auteur donne quelques exemples. La Norvège uti­lise la manne de son pétrole en inves­tis­sant dans des équi­pe­ments à long terme, ce qui per­met­tra aux géné­ra­tions sui­vantes d’atteindre le haut niveau de vie actuel et de pro­fi­ter des pres­ta­tions sociales de l’État. La Suisse, malgré son relief mon­ta­gneux, pré­sente aujourd’hui le réseau de trans­ports publics le plus dense du monde. Chaque Suisse fait en moyenne 47 tra­jets en chemin de fer par an, contre 14 pour les autres Européens. Deux vrais exemples d’identité natio­nale… Le capi­ta­lisme mon­dia­lisé est, quant à lui, dénué de sens et pro­duit un monde vide de sens. La bêtise de ceux qui veulent à tout prix prendre le train du libé­ra­lisme, même teinté de vert, ne leur permet pas de com­prendre que, comme disait Einstein, les pro­blèmes ne peuvent être réso­lus avec les modèles de pensée qui ont conduit à eux.

Les fonds de pla­ce­ment éti­que­tés “ déve­lop­pe­ment durable ” usent de l’argument selon lequel les entre­prises actives dans ce domaine se déve­lop­pe­ront mieux que l’ensemble du marché. Les inves­tis­seurs privés peuvent, avec ces fonds, non seule­ment pro­fi­ter du réchauf­fe­ment cli­ma­tique, mais avoir en même temps la bonne conscience de faire quelque chose contre lui.

La catas­trophe de la Nouvelle-Orléans en 2005, rap­pelle l’auteur, avait été décrite dans la revue Scientific American en octobre 2001. Le cham­bou­le­ment humain créé par Katrina permit à la gou­ver­neuse de la Louisianne Kathleen Blanco d’instaurer le droit mar­tial et de donner ins­truc­tion à la garde natio­nale de tirer sur les pillards. C’est de cette catas­trophe que date le concept de réfu­gié cli­ma­tique : 250000 anciens habi­tants de la Nouvelle-Orléans n’y sont pas retour­nés (sur­tout des Noirs, des pauvres). Katrina, ou les consé­quences d’une catas­trophe moins natu­relles qu’on l’a dit sur la démo­gra­phie et la struc­ture sociale d’une grande ville.

Mais, explique Welzer, le concept de catas­trophe natu­relle est un rac­courci séman­tique abusif : « la nature n’est pas un sujet, elle n’est pas sus­cep­tible de vivre des catas­trophes, elle peut tout au plus causer des évé­ne­ments catas­tro­phiques pour les humains, ayant donc des consé­quences sociales parce que déjouant leurs attentes et excé­dant leurs capa­ci­tés de réac­tion. Dans la catas­trophe appa­raît non l’état excep­tion­nel d’une société, mais seule­ment une dimen­sion, d’habitude cachée au quo­ti­dien, de son exis­tence. Sur cette base, il ne fau­drait pas étu­dier uni­que­ment ce qui cimente les socié­tés, mais aussi ce qui les fait explo­ser. »

Qu’on se le tienne pour dit : l’évolution du climat va entraî­ner une accu­mu­la­tion de catas­trophes sociales qui pro­dui­ront des états ou des modèles sociaux, tem­po­raires ou durables, sur les­quels on ne sait rien, faute de s’y être jusqu’ici suf­fi­sam­ment inté­ressé. Le pro­blème est que « les études qui traitent des catas­trophes natu­relles res­sor­tissent aux sciences de la nature, tandis que c’est le silence du côté des sciences humaines et sociales, comme si n’entraient pas dans leurs com­pé­tences des phé­no­mènes comme l’implosion des socié­tés, les conflits autour des res­sources, les migra­tions mas­sives, les insé­cu­ri­tés, les angoisses, les radi­ca­li­sa­tions, les éco­no­mies de guerre et de vio­lence. »

Bernard Gensane

Harald Welzer. Les Guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIe siècle (tra­duit de l’allemand par Bernard Lortholary). Paris : Gallimard, 2009.

ISBN-10 : 2070123405

ISBN-13 : 978-2070123407

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