Guerre infinie

Par Mis en ligne le 29 janvier 2016

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Figure cen­trale du mar­xisme contem­po­rain, Ellen Meiksins Wood est décé­dée le 14 jan­vier der­nier. Elle laisse une œuvre impor­tante dont une partie a récem­ment été tra­duite en fran­çais, notam­ment L’origine du capi­ta­lisme (2009), Des citoyens aux sei­gneurs (2013), L’empire du capi­tal (2013), et Liberté et pro­priété (2014), ouvrages tous publiés aux édi­tions Lux. Nous repu­blions ici un texte paru en 2002 dans le n° 3 de la revue Contretemps papier, et tra­duit par Daniel Bensaïd. Datant d’il y a presque quinze ans, il fait écho à l’actualité… Un autre texte d’Ellen Meiksins Wood, inti­tulé « Le mou­ve­ment ouvrier, les classes et l’ État dans le capi­ta­lisme global », vient éga­le­ment d’être tra­duit et publié dans le numéro 28 de Contretemps papier.

Lorsque les États-Unis (et la Grande-Bretagne) n’ont pas lancé d’attaque mas­sive sur l’Afghanistan, immé­dia­te­ment après les atro­ci­tés du 11 sep­tembre, la sur­prise fut quasi uni­ver­selle et même tein­tée par­fois de décep­tion. Les gens s’attendaient à un assaut high-tech massif qui aurait épar­gné les vies amé­ri­caines aux prix de nom­breux « dom­mages col­la­té­raux ». Cette fois, nous a-t-on dit, les « modé­rés » de la Maison-Blanche l’avaient emporté, tem­po­rai­re­ment du moins, parce que le main­tien de la coa­li­tion anti­ter­ro­riste exi­geait une cer­taine pru­dence, ou bien parce que l’hiver appro­chait, ou encore parce que les tali­bans étaient censés s’effondrer sans combat. Une attaque éven­tuelle – qui n’avait rien de sûr – serait donc « mesu­rée » et « pro­por­tion­née ». Les opti­mistes espé­raient que Bush avait enfin com­pris les vertus du mul­ti­la­té­ra­lisme ; les pes­si­mistes crai­gnaient que le pire soit encore à venir. Mais cri­tiques et par­ti­sans étaient unis dans un même éton­ne­ment devant la tem­pé­rance affi­chée par la seule super­puis­sance du monde.

Puis les bom­bar­de­ments ont com­mencé. L’assaut high-tech et les dom­mages col­la­té­raux ont repris comme avant. À nou­veau, cer­tains ont exprimé l’espoir que les frappes seraient minu­tieu­se­ment ciblées et pro­por­tion­nées, et que la cam­pagne serait de courte durée. En même temps, les États-Unis infor­maient l’ONU qu’ils se réser­vaient le droit de choi­sir d’autres cibles que l’Afghanistan pour d’autres frappes pos­sibles. Au moment où le régime tali­ban s’écroule, nous sup­po­sons que bien­tôt les États-Unis décla­re­ront que leur mis­sion a été accom­plie. Nous sem­blons pour­tant aussi éloi­gnés de la fin de la « guerre contre le ter­ro­risme » que nous l’étions au tout début.

Une guerre sans fin

Immédiatement après les crimes du 11 sep­tembre, le pré­sident Bush a annoncé qu’il vou­lait débar­ras­ser le monde de ses démons. La « guerre contre le ter­ro­risme » s’appelait alors l’opération « Justice infi­nie ». Un peu plus tard, Tony Blair déclara devant le congrès tra­vailliste que la cam­pagne en cours devait s’inscrire dans un projet plus vaste de « remise en ordre de notre monde ». Rien de ce qui a été dit, avant ou après, n’est venu cla­ri­fier cette ambi­tion gran­diose. Les obser­va­teurs favo­rables à ces propos n’étaient pas davan­tage en mesure que leurs cri­tiques d’expliquer pré­ci­sé­ment quel était le but exact de la pre­mière phase mili­taire (cap­tu­rer Ben Laden, détruire les camps d’entraînement d’Al-Qaida – pro­ba­ble­ment vides –, ren­ver­ser les tali­bans en ins­tal­lant un nou­veau gou­ver­ne­ment), sans même parler des objec­tifs sui­vants, tels que de pos­sibles attaques contre l’Irak pour finir le boulot laissé en plan par Bush père.

Devant ces incer­ti­tudes, on fut tenté de sup­po­ser soit que la Maison-Blanche était divi­sée entre fau­cons et colombes, soit que l’administration était sim­ple­ment embar­ras­sée, ne sachant trop que faire. On fut aussi tenté d’imaginer que Blair était atteint d’une folie des gran­deurs avan­ta­geuse lui per­met­tant de détour­ner l’attention de ses dif­fi­cul­tés domes­tiques. Sans doute y a-t-il un peu de tout cela. Il faut cepen­dant prendre plus au sérieux le grand des­sein de Bush et de Blair.

Une fois retran­chée la part d’enflure rhé­to­rique, il reste la nou­velle doc­trine mili­taire qui, tout en émet­tant les pré­ten­tions morales les plus extra­va­gantes, s’écarte de siècles de dis­cours sur la « guerre juste ». La tra­di­tion de la « juste guerre » a tou­jours été remar­qua­ble­ment élas­tique et capable de s’adapter par­fai­te­ment aux inté­rêts chan­geants des classes domi­nantes, jusqu’à tout jus­ti­fier et à cou­vrir les aven­tures impé­riales les plus pré­da­trices. Ainsi, à tra­vers les méta­mor­phoses des guerres et de l’impérialisme, les idéo­lo­gies jus­ti­fi­ca­trices ont su s’en tenir à un cer­tain cadre concep­tuel et opérer selon cer­tains prin­cipes de base. Tout en invo­quant la tra­di­tion de la juste guerre, la nou­velle doc­trine a pour la pre­mière fois depuis des siècles trou­vée ses prin­cipes insuf­fi­sam­ment flexibles et les a bafoués en pra­tique. De même que les adap­ta­tions anté­rieures furent une réponse à un chan­ge­ment de contexte et de besoins, la rup­ture actuelle répond aussi à un contexte his­to­rique spé­ci­fique et à des besoins de classe par­ti­cu­liers. La doc­trine de la juste guerre, par-delà ses trans­for­ma­tions, énonce quelques condi­tions élé­men­taires de l’entrée en guerre : il doit exis­ter une juste cause ; la guerre doit être décla­rée par une auto­rité habi­li­tée et animée d’une inten­tion juste, après que tout autre recours a échoué ; il doit exis­ter une pos­si­bi­lité rai­son­nable d’atteindre le but fixé ; et les moyens doivent être pro­por­tion­nés à cette fin. Nous revien­drons sur cer­tains arti­fices ingé­nieux grâce aux­quels ces contraintes, rigou­reuses en appa­rence, ont pu être adap­tées aux guerres les plus agres­sives de la concur­rence com­mer­ciale et de l’expansion impé­riale. Voyons d’abord la manière dont la doc­trine actuelle s’inscrit dans ces contraintes et en quoi elle s’en écarte.

Toute décla­ra­tion de guerre amé­ri­caine pré­tend à une juste cause, à une auto­rité légi­time, à de bonnes inten­tions, en insis­tant sur le fait qu’il n’y aurait pas d’autre solu­tion. Ces pré­ten­tions sont évi­dem­ment plus que dis­cu­tables. Mais, bien que contes­tables, elles res­tent dans les limites de l’argumentaire sur la juste guerre. La rup­ture appa­raît clai­re­ment sur les deux condi­tions sui­vantes : qu’il y ait une chance rai­son­nable d’atteindre les objec­tifs assi­gnés à l’action mili­taire, et que ses moyens soient pro­por­tion­nés au but visé. La nou­velle doc­trine de guerre, récem­ment énon­cée par Bush et Blair, viole le pre­mier de ces prin­cipes d’au moins deux manières. Inutile d’insister sur le fait qu’aucune action mili­taire ne sau­rait venir à bout de ce que Bush appelle « les forces du Mal » : la guerre contre le ter­ro­risme n’a guère de chance d’en finir avec le ter­ro­risme ; elle a plutôt une bonne chance de l’augmenter. Avec ou sans béquille huma­ni­taire, l’action mili­taire n’est pas davan­tage en mesure de remettre le monde en ordre ainsi que le pré­tend Tony Blair.

Il est tout aussi clair que la nou­velle doc­trine rompt avec le prin­cipe des buts attei­gnables d’une manière inima­gi­nable pour ceux qui ont défendu la doc­trine de la juste guerre. Ce prin­cipe par­ti­cu­lier visait les aven­tures auto­des­truc­trices de forces qui, n’ayant pas les moyens d’atteindre leurs objec­tifs, ne feraient qu’aggraver les choses. Il s’agit, dans le cas pré­sent, de la force mili­taire la plus puis­sante que le monde ait connue et elle est censée être capable d’atteindre quelque but mili­taire rai­son­nable que ce soit. Un nou­veau prin­cipe appa­raît alors : il pour­rait sim­ple­ment signi­fier que l’intervention mili­taire peut désor­mais être jus­ti­fiée sans le moindre espoir d’atteindre le but annoncé, mais il serait pro­ba­ble­ment plus juste de dire que l’intervention mili­taire n’implique plus aucun but spé­ci­fique déclaré.

Ce prin­cipe nova­teur affecte à l’évidence aussi le prin­cipe de pro­por­tion­na­lité entre les buts et les moyens. Nous sommes habi­tués à cri­ti­quer les États-Unis et leurs alliés pour entre­prendre des actions dont les moyens de des­truc­tion mas­sive sont inadap­tés aux fins annon­cées. Mais nous pou­vons à pré­sent être conduits à renon­cer tout sim­ple­ment au prin­cipe de pro­por­tion­na­lité, non seule­ment parce que nous sommes sommés d’accepter la dis­pro­por­tion des moyens, mais parce qu’en l’absence de but pré­ci­sé­ment déter­miné, un tel calcul n’a plus aucun sens. Un nou­veau prin­cipe prend forme d’une guerre sans fin, ni en terme de but ni en terme de durée.

La « guerre contre le ter­ro­risme » n’est pas le pre­mier exemple de la nou­velle doc­trine. Elle a pro­ba­ble­ment son ori­gine dans la Guerre froide. Y com­pris dans la « guerre contre la drogue », dont la dimen­sion mili­taire (qu’elle soit à la charge directe des États-Unis ou de leurs sup­plé­tifs comme les forces colom­biennes) com­por­tait déjà quelque chose de sem­blable. La cam­pagne contre l’Irak a éga­le­ment été conduite sans but pré­ci­sé­ment défini. Mais un pas de plus a sans aucun doute été fran­chi avec la notion de « guerre huma­ni­taire ». C’est cer­tai­ne­ment en rap­port avec cette notion que la contrainte des vieux prin­cipes de la guerre juste a été pour la pre­mière fois expli­ci­te­ment balayée.

On sait fort bien désor­mais que, lors de la guerre des Balkans, la secré­taire d’État amé­ri­caine Madeleine Albright, alors ambas­sa­drice auprès de l’ONU, rap­pela à l’ordre l’actuel secré­taire d’État Colin Powell, alors chef d’état-major, pour ses objec­tions sur l’intervention en Bosnie. Elle repro­chait à la « doc­trine Powell » de s’en tenir à la tra­di­tion de la juste guerre, exi­geant des objec­tifs clai­re­ment défi­nis, des moyens appro­priés et une stra­té­gie vic­to­rieuse. « À quoi sert cette superbe force mili­taire dont vous vous êtes tou­jours vantés, si nous ne pou­vons pas nous en servir ! », pro­tes­tait Albright avec colère. Elle ne contes­tait cer­tai­ne­ment pas une doc­trine oppo­sée par prin­cipe à toute inter­ven­tion. En tant que mili­taire, Powell n’a rien d’un paci­fiste. Ce sur quoi ils diver­geaient, c’était pré­ci­sé­ment sur le fait que la doc­trine tra­di­tion­nelle de la juste guerre exige des objec­tifs défi­nis et attei­gnables et des moyens ajus­tés à ces fins.

Si Madeleine Albright repré­sente une étape dans l’émergence de la nou­velle doc­trine, c’est depuis long­temps une carac­té­ris­tique des per­son­na­li­tés poli­tiques amé­ri­caines que de prendre des dis­tances envers la vieille théo­rie. Lorsque Henry Kissinger sou­te­nait un usage impré­vi­sible de la force mili­taire, il avait déjà en tête, tout comme Albright, l’usage de la force dans des buts poli­tiques diffus et vagues, confor­mé­ment à ce que fut la pra­tique de la Guerre froide. Il ne fut cer­tai­ne­ment jamais très scru­pu­leux sur les argu­ments de la juste guerre et se montra géné­ra­le­ment beau­coup plus sen­sible aux prin­cipes amo­raux de la raison d’État. Mais d’autres diri­geants, pour sou­te­nir les mêmes poli­tiques, n’hésitaient pas à invo­quer la jus­tice de guerre. Alors que Colin Powell lui-même est aujourd’hui secré­taire d’État, il est contesté par des poli­ti­ciens civils tels que Rumsfeld, Wolfowitz, et pro­ba­ble­ment Cheney, ainsi que par des conseillers de Bush comme Richard Perle, dont les vues sont de plus en plus oppo­sées aux vieux prin­cipes de la juste guerre et des rap­ports pro­por­tion­nés entre les fins et les moyens.

Juste guerre et empire

Pour situer la nou­velle doc­trine dans son contexte his­to­rique, il faut reve­nir un peu sur le passé. Il est inté­res­sant de rap­pe­ler com­ment ses théo­ri­ciens ont négo­cié les règles de la juste guerre pour la rendre incom­pa­tible avec les guerres d’agression expan­sion­nistes à l’aube du colo­nia­lisme euro­péen, lorsque furent éta­blies les fon­da­tions des futures idéo­lo­gies impé­ria­listes. Resituer les inno­va­tions actuelles de la doc­trine mili­taire dans ce déve­lop­pe­ment aidera à éclai­rer la manière dont elles cor­res­pondent à la phase actuelle de l’impérialisme occi­den­tal, tout comme les phases anté­rieures eurent leurs propres exi­gences idéo­lo­giques.

Les argu­ments sur la légi­ti­mité de la guerre remontent bien sûr beau­coup plus loin que la tra­di­tion dite de la juste guerre. Les Romains sou­le­vèrent la ques­tion de la légi­ti­mité des guerres et cer­tains, comme Cicéron, exi­gèrent des condi­tions strictes – jusqu’à ce que seule une guerre défen­sive pût être légi­time. Ces limites appa­rem­ment contrai­gnantes furent amé­na­gées dès le début pour deve­nir com­pa­tibles avec la pour­suite de la gloire et de la puis­sance impé­riale – par des répu­bli­cains comme Cicéron, tout autant que par les défen­seurs de l’Empire. Dès l’origine, les Romains furent ainsi enclins à invo­quer une sorte de société humaine glo­bale au nom de laquelle ils menaient leurs guerres de conquête pour civi­li­ser le monde en lui impo­sant la paix romaine. Cette notion de société glo­bale n’eut guère besoin d’être modi­fiée pour servir par la suite les visées des chré­tiens et de leur propre mis­sion civi­li­sa­trice, tout comme l’Empire romain avait frayé la voie à l’Église uni­ver­selle.

Il est cer­tai­ne­ment vrai que la théo­lo­gie chré­tienne a aussi pro­duit des cri­tiques rava­geuses de l’expansion impé­riale et sou­levé des ques­tions de fond quant à la légi­ti­mité de la guerre. Les jus­ti­fi­ca­tions, à l’époque où le sou­ve­rain d’Espagne était aussi empe­reur du Saint-Empire romain ger­ma­nique, pré­sen­tèrent ainsi l’Empire comme une mis­sion au ser­vice de l’ordre chré­tien mon­dial confiée par une bulle papale. Mais les rela­tions dif­fi­ciles entre la monar­chie espa­gnole et la papauté ren­dirent la thèse pro­blé­ma­tique. Pour com­pli­quer les choses, les argu­ments théo­lo­giques en faveur de la monar­chie contre les pré­ten­tions de la papauté ten­daient à se retour­ner contre la conquête espa­gnole. Les théo­lo­giens de l’école de Salamanque sou­te­naient que le pape, bien que chef spi­ri­tuel de la chré­tienté, n’avait pas d’autorité tem­po­relle sur le monde, ni sur les non-chré­tiens. Cela signi­fiait non seule­ment qu’il n’existait pas d’empire tem­po­rel uni­ver­sel, mais encore que l’Espagne ne pou­vait pas se reven­di­quer pour sa conquête d’une mis­sion papale afin d’apporter le chris­tia­nisme aux infi­dèles.

Que ces argu­ments aient été ins­pi­rés par une indi­gna­tion morale devant les atro­ci­tés impé­riales ou des­ti­nés à défendre la monar­chie contre la papauté, il n’en demeure pas moins qu’ils remet­taient en ques­tion le droit de l’Espagne à impo­ser sa domi­na­tion sur les Amériques. Pourtant, une jus­ti­fi­ca­tion de l’empire émer­gea de la même tra­di­tion théo­lo­gique. Ayant admis que les vieux argu­ments fondés sur l’autorité tem­po­relle uni­ver­selle de l’Église et de la papauté étaient caducs, la nou­velle jus­ti­fi­ca­tion s’appuya sur la notion de juste guerre. Le colo­nia­lisme ne pou­vait pas se reven­di­quer de l’autorité papale, mais il avait d’autres rai­sons légi­times de faire la guerre – pour défendre « l’innocent » ou, plus lar­ge­ment, pour pro­mou­voir les valeurs de la vie « civi­li­sée », c’est-à-dire euro­péenne. Si une répu­blique pou­vait entrer en guerre pour son auto­dé­fense, une guerre pou­vait être déclen­chée de même au nom d’une répu­blique humaine uni­ver­selle, mena­cée par des com­por­te­ments qui vio­laient ses concep­tions par­ti­cu­lières de la paix et du bon ordre. Toute conquête résul­tant d’une juste guerre éta­bli­rait alors une domi­na­tion légi­time. Le prin­cipe de la guerre d’autodéfense pou­vait ainsi tout jus­ti­fier, y com­pris les conquêtes uni­ver­selles, sans même parler de l’esclavage.

À la dif­fé­rence des autres empires euro­péens, les Espagnols furent très clairs sur le fait que ce qu’ils légi­ti­maient, c’était la conquête. Ils étaient obli­gés de le faire, étant donné la nature de leur empire. Leur prin­ci­pal inté­rêt était l’extraction d’or et d’argent des mines d’Amérique du Sud. Leur conquête fut sans nul doute géno­ci­daire, mais, confron­tés à une popu­la­tion indi­gène dense, bien orga­ni­sée, et tech­no­lo­gi­que­ment plutôt déve­lop­pée, ils eurent davan­tage inté­rêt à occu­per et à régner qu’à exter­mi­ner. Ils avaient besoin de force de tra­vail plus que d’un ter­ri­toire vierge et vide. Leurs plan­ta­tions, dans le sys­tème d’encomienda, avaient besoin de tra­vail ser­vile indi­gène.

D’autres empires euro­péens, sans accès aux richesses minières mas­sives, eurent d’autres ambi­tions et d’autres besoins idéo­lo­giques. Les Français et les Anglais insis­tèrent sur leurs dif­fé­rences envers l’Empire espa­gnol, niant (sans grand souci de vérité) leur rôle de conqué­rants et sou­li­gnant (avec un grain de vérité) le carac­tère agri­cole et com­mer­cial de leurs colo­nies. Mais l’exemple le plus frap­pant de l’opportunisme théo­rique en réponse à des besoins impé­riaux spé­ci­fiques est fourni par les Hollandais en la per­sonne de Hugo Grotius.

Les Hollandais ont bâti un empire com­mer­cial pour lequel la conquête colo­niale et l’occupation étaient une ques­tion secon­daire ou auxi­liaire. Cependant, leur pour­suite de la supré­ma­tie com­mer­ciale n’impliqua pas moins de vio­lence mili­taire que chez leurs rivaux. Dans les pre­mières années de la répu­blique hol­lan­daise, les dépenses mili­taires com­ptèrent pour une part plus impor­tante que toute autre acti­vité dans la levée des impôts, et les Hollandais s’engagèrent dans des opé­ra­tions d’agression notoires. Ils pro­dui­sirent une idéo­lo­gie adap­tée à leur manière d’imposer leur supré­ma­tie com­mer­ciale. Le cas de Grotius est par­ti­cu­liè­re­ment élo­quent dans la mesure où on lui attri­bue géné­ra­le­ment la pater­nité du droit inter­na­tio­nal, et dans la mesure où sa doc­trine est sou­vent pré­sen­tée comme une théo­rie de la limi­ta­tion de la guerre, comme une étape déci­sive dans la tra­di­tion de la juste guerre. Son œuvre frappe pour­tant par un oppor­tu­nisme idéo­lo­gique clai­re­ment conçu pour défendre les pra­tiques très spé­ciales des Hollandais dans leur course à la domi­na­tion com­mer­ciale au début du XVIe siècle. Il n’a pas seule­ment pro­duit une théo­rie de la guerre et de la paix, il a aussi jeté les fon­da­tions de nou­velles théo­ries de la poli­tique et de la pro­priété en géné­ral. Si Grotius est véri­ta­ble­ment le fon­da­teur du droit inter­na­tio­nal, nous devons donc admettre que celui-ci a dès l’origine autant à voir avec le profit qu’avec la jus­tice et la limi­ta­tion des guerres.

Opérant selon les prin­cipes de la guerre juste, Grotius fut capable de jus­ti­fier non seule­ment les guerres défen­sives, prises dans un sens très large, mais aussi les guerres les plus agres­sives sans autre raison que le profit com­mer­cial. Sans renon­cer à l’exigence selon laquelle une guerre serait juste seule­ment si elle est menée par une auto­rité légi­time, il fal­lait pou­voir défendre les inter­ven­tions agres­sives entre­prises non seule­ment par des États, mais aussi par des com­pa­gnies pri­vées.

En fait, les prin­cipes géné­ra­le­ment consi­dé­rés essen­tiels pour limi­ter la guerre ont tendu à pro­duire l’effet contraire. Comme d’autres théo­ri­ciens du XVIIe siècle, Grotius est cré­dité d’une concep­tion de l’état de nature selon laquelle les indi­vi­dus auraient des droits anté­rieurs et supé­rieurs à ceux de la société civile. En même temps, les États, qui ne sau­raient avoir aucun pou­voir que n’aient déjà les indi­vi­dus dans l’état de nature, devraient être gou­ver­nés par les mêmes prin­cipes moraux que les indi­vi­dus. Bien qu’elle soit censée fixer des condi­tions très strictes à la conduite de la guerre, cette concep­tion fut ini­tia­le­ment éla­bo­rée par Grotius, à une époque où les Hollandais se lan­çaient dans l’expansion com­mer­ciale aux Indes, pour légi­ti­mer les actions mili­taires offen­sives (comme la saisie de navires por­tu­gais) non seule­ment des États, mais aussi des com­pa­gnies com­mer­ciales pri­vées, sous pré­texte que les indi­vi­dus, autant et plus même que les États, auraient le droit de punir ceux qui leur nuisent. Grotius pro­clame ainsi qu’il n’y pas de dif­fé­rence morale signi­fi­ca­tive entre des indi­vi­dus et l’État : les deux peuvent user de la vio­lence de la même manière et dans les mêmes buts.

Mais cette vio­lence au ser­vice de l’avantage com­mer­cial, que ce soit au béné­fice des États ou de com­mer­çants privés, n’a rien d’une légi­time défense. Aussi Grotius dut-il aller plus loin, bâtis­sant toute une théo­rie poli­tique sur le prin­cipe que l’autoconservation est la pre­mière et la plus fon­da­men­tale des lois natu­relles. Cela signi­fie pre­miè­re­ment que les indi­vi­dus et les États sont auto­ri­sés – peut-être même obli­gés – à s’approprier « ce qui est néces­saire pour la vie ». Bien qu’ils ne soient pas censés porter atteinte à ceux qui ne les ont pas offen­sés, leur propre conser­va­tion passe avant toute autre consi­dé­ra­tion. La notion de dom­mage devient ainsi chez Grotius très per­mis­sive, alors que les prin­cipes moraux aux­quels États et indi­vi­dus sont assu­jet­tis se réduisent au strict mini­mum. L’idée d’une société inter­na­tio­nale liée par cer­taines règles com­munes est consi­dé­rée comme une contri­bu­tion majeure de Grotius au droit inter­na­tio­nal et à un ordre mon­dial paci­fique. Son argu­ment a pour­tant moins à voir avec ce que les indi­vi­dus ou les États se doivent les uns aux autres qu’avec leur droit de se punir les uns les autres au nom de leur propre inté­rêt, non pour se défendre d’une attaque, mais pré­ven­ti­ve­ment, dans le cadre d’une concur­rence pure­ment com­mer­ciale. « Grotius, conclut Richard Tuck, attri­bue à l’État le plus large éven­tail de droits à faire la guerre que l’on puisse trou­ver dans le réper­toire contemporain1. » Il n’inclut pas seule­ment toute une série de droits de sévir, mais aussi un droit à s’emparer d’un ter­ri­toire. Pour l’étayer, Grotius fut obligé de déve­lop­per une théo­rie de la pro­priété et son oppor­tu­nisme idéo­lo­gique devient alors fla­grant.

Le prin­ci­pal concept sur lequel s’appuie sa théo­rie de la pro­priété fut celui de la liberté des mers, afin de contes­ter le droit des concur­rents com­mer­ciaux, comme les Portugais, à reven­di­quer la pro­priété des mers et le mono­pole des routes com­mer­ciales. Nous ne pou­vons avoir un droit de pro­priété, sou­tint-il, que sur des choses que nous pou­vons indi­vi­duel­le­ment trans­for­mer ou consom­mer. La mer ne peut être une pro­priété, car, comme l’air, elle ne peut être occu­pée ou uti­li­sée de cette manière. Elle demeure par consé­quent un bien commun. Bien plus, pour­suit-il, ce qui ne peut deve­nir pro­priété privée ne peut pas non plus être pro­priété publique de l’État, dans la mesure où la pro­priété privée comme la pro­priété publique pro­cède du même droit. Nulle juri­dic­tion d’État n’est donc pos­sible là où le contrôle qu’implique la pro­priété est par prin­cipe impos­sible. Il n’est pas dif­fi­cile de com­prendre com­ment l’intervention mili­taire peut être légi­ti­mée sur cette base contre ceux dont le seul tort a été de reven­di­quer un droit jusqu’alors admis sur les eaux ter­ri­to­riales voi­sines, ou le droit de régu­ler cer­taines zones de pêche ou cer­taines routes com­mer­ciales. De plus, ces règles n’interdisent en rien le mono­pole com­mer­cial de fait que visaient les Hollandais dans cer­taines contrées en sou­met­tant les popu­la­tions locales et en expul­sant bru­ta­le­ment leurs rivaux euro­péens.

Sur ce point, Grotius était plus pré­oc­cupé par ce que la pro­priété n’est pas, que par ce qu’elle est. Pour défendre les pra­tiques com­mer­ciales hol­lan­daises, et en par­ti­cu­lier celles de la Compagnie des Indes orien­tales, il suf­fi­sait d’insister sur la liberté des mers et sur le droit de pour­suivre agres­si­ve­ment ses propres inté­rêts com­mer­ciaux. Mais un tour­nant dans la poli­tique com­mer­ciale hol­lan­daise, notam­ment face à la concur­rence anglaise et fran­çaise, fit que les com­pa­gnies com­mer­ciales hol­lan­daises s’intéressèrent de plus en plus à l’établissement de colo­nies, ne fût-ce que pour faci­li­ter le com­merce. Grotius eut recours à sa théo­rie anté­rieure pour répondre aussi à ce nou­veau besoin. Ayant sou­tenu qu’une chose ne peut deve­nir pro­priété que si elle peut être indi­vi­duel­le­ment trans­for­mée ou consom­mée, ce qui vau­drait pour la terre mais non pour la mer, il éla­bora une autre ver­sion de l’argument : si des choses uti­li­sables étaient inuti­li­sées, elles n’étaient pas des pro­prié­tés, et on pou­vait par consé­quent s’approprier des terres non uti­li­sées par d’autres. Des terres aban­don­nées ou en friche pou­vaient donc être reven­di­quées par ceux qui étaient capables et dési­reux de les culti­ver. Cet argu­ment pré­sen­tait de claires affi­ni­tés avec le prin­cipe romain du res nul­lius, selon lequel une chose vide, comme une terre inoc­cu­pée, était une pro­priété com­mune jusqu’à ce qu’elle fût mise en usage – ou en culture concer­nant la terre. Cela allait four­nir un argu­ment juri­dique cou­rant au ser­vice de la colo­ni­sa­tion euro­péenne.

Grotius sou­tint donc qu’aucune auto­rité locale ne peut légi­ti­me­ment inter­dire le pas­sage sur ou l’occupation d’une terre inuti­li­sée et que toute ten­ta­tive d’empêchement peut jus­ti­fier une inter­ven­tion mili­taire.

Vers une idéologie de l’impérialisme capitaliste

Alors que ces prin­cipes d’appropriation colo­niale suf­firent aux Hollandais, dont la supré­ma­tie com­mer­ciale consti­tuait l’intérêt majeur, ils ne suf­fi­saient déjà plus à d’autres puis­sances impé­riales, en par­ti­cu­lier à l’Angleterre qui eut besoin d’un droit d’appropriation bien moins équi­voque pour légi­ti­mer son propre modèle de colo­ni­sa­tion. Tard venus dans la com­pé­ti­tion pour l’hégémonie mari­time, les Anglais s’appuyèrent sur les déta­che­ments colo­niaux blancs plus que leurs pré­dé­ces­seurs ne l’avaient jamais fait. Ce modèle a d’abord été mis en place en Irlande et fut très vite adopté par­tout ailleurs. Il est signi­fi­ca­tif qu’il ait été accom­pa­gné d’une stra­té­gie idéo­lo­gique ori­gi­nale qui n’a pris la forme ni d’une théo­rie des rela­tions inter­na­tio­nales ni d’une doc­trine de la guerre et de la paix. La contri­bu­tion théo­rique majeure des Anglais à la jus­ti­fi­ca­tion moderne de l’impérialisme fut une théo­rie de la pro­priété privée.

À la fin du XVIe siècle, leur colo­ni­sa­tion de l’Irlande devint plus agres­sive que jamais. Il ne s’agissait plus sim­ple­ment d’imposer leur hégé­mo­nie, mais aussi de redis­tri­buer les terres irlan­daises aux colons anglais et écos­sais. Cela impli­quait non seule­ment un procès coer­ci­tif d’expropriation mais aussi une trans­for­ma­tion des rap­ports de pro­priété irlan­dais sur le modèle de l’agriculture com­mer­ciale bri­tan­nique. Ce fut, en un cer­tain sens, une étape dans la tran­si­tion d’un impé­ria­lisme féodal à un impé­ria­lisme spé­ci­fi­que­ment capi­ta­liste. Les vieilles stra­té­gies de domi­na­tion de l’Irlande – par le biais de la suze­rai­neté anglaise – furent rem­pla­cées par les ten­ta­tives, cou­ron­nées ou non de succès, d’annexer l’Irlande à l’économie anglaise. Non seule­ment les colons anglais et écos­sais allaient impor­ter les prin­cipes de l’agriculture com­mer­ciale, mais les pro­prié­taires irlan­dais eux-mêmes allaient les imiter. Ce que la domi­na­tion coer­ci­tive n’avait pu obte­nir, les impé­ra­tifs éco­no­miques allaient l’imposer, même si cette stra­té­gie devait révé­ler une contra­dic­tion dont l’impérialisme capi­ta­liste ne s’est jamais débar­rassé : ayant cher­ché à impo­ser ces nou­veaux impé­ra­tifs à l’Irlande, la puis­sance impé­riale fut obli­gée de contre­car­rer le déve­lop­pe­ment de l’Irlande lorsque celle-ci appa­rut comme un rival com­mer­cial pos­sible au XVIe siècle.

Cette nou­velle stra­té­gie impé­riale avait besoin de défenses idéo­lo­giques propres. Comme il était dif­fi­cile de pré­tendre que les terres irlan­daises étaient vacantes ou en friche, le projet deman­dait une autre jus­ti­fi­ca­tion que la doc­trine du jus nul­lius, même dans sa ver­sion agres­sive défen­due par Grotius. Nous pou­vons voir émer­ger un nouvel argu­ment en faveur de la colo­ni­sa­tion chez sir John Davies, l’un des archi­tectes de l’impérialisme anglais en Irlande. Dans une lettre de 1610 au comte de Salisbury à propos de l’Ulster, il expose les argu­ments légaux en faveur de l’expropriation des Irlandais et du trans­fert de leur pro­priété aux colons anglais et écos­sais. Son argu­ment est que leur terre est gâchée puisque 500 acres mis en valeur par les colons vau­draient plus que 5 000 acres dans l’état actuel des choses. Il est clair dans ce rai­son­ne­ment que l’occupation du sol n’est plus l’argument prin­ci­pal. La terre occu­pée et culti­vée peut désor­mais faire l’objet d’une appro­pria­tion si ses occu­pants ne sont pas capables d’une mise en valeur pro­duc­tive suf­fi­sante. Le cri­tère n’est plus l’usage au sens tra­di­tion­nel mais la pro­duc­ti­vité et la valeur rela­tive. L’argument exposé de façon gros­sière par Davies s’inspirait ouver­te­ment de l’expérience de l’agriculture anglaise dans laquelle les consi­dé­ra­tions de ren­de­ment et de valeur rela­tive fai­saient déjà partie de la conscience quo­ti­dienne des pro­prié­taires, de même que les argu­ments en faveur des enclo­sures pré­sen­taient une simi­li­tude frap­pante avec ceux en faveur de l’expropriation colo­niale.

Mais l’argument uti­lisé par Davies pour l’Irlande fut sys­té­ma­ti­que­ment déve­loppé vers la fin du siècle par John Locke. La théo­rie lockéenne de la pro­priété jus­ti­fie à la fois les pra­tiques colo­niales aux Amériques et celle des pro­prié­taires fon­ciers capi­ta­listes à domi­cile, inté­rêts par­fai­te­ment com­bi­nés dans la per­sonne même du mentor de Locke, le comte de Shaftesbury. Les com­men­ta­teurs ont sou­li­gné que Locke avait intro­duit une inno­va­tion impor­tante dans le prin­cipe du jus nul­lius en jus­ti­fiant l’appropriation colo­niale de la terre inuti­li­sée sans consen­te­ment de quelque pou­voir local que ce soit. Il a aussi fourni aux colons la jus­ti­fi­ca­tion de la loi natu­relle sans réfé­rence aucune à l’autorité civile. Il est allé plus loin dans cette direc­tion que Grotius avec sa recon­nais­sance ambi­guë de l’autorité locale. Locke eut un pré­cur­seur en la per­sonne de Thomas More qui sug­gé­rait déjà, dans son Utopie, un prin­cipe d’occupation colo­niale des terres sous-uti­li­sées sans auto­ri­sa­tion des popu­la­tions autoch­tones. Mais il y a quelque chose de spé­ci­fique dans l’argumentation de Locke, qui doit moins aux tra­di­tions phi­lo­so­phiques et juri­diques paneu­ro­péennes qu’à l’expérience spé­ci­fi­que­ment anglaise. Comme Grotius, Locke asso­cie la pro­priété à l’usage et à la trans­for­ma­tion. Mais il ne sou­tient pas seule­ment que les choses deviennent pro­priété si, et seule­ment si, elles sont uti­li­sées et trans­for­mées. L’essentiel est plutôt que le droit de pro­priété découle de la créa­tion de valeur. Sa fameuse théo­rie de la pro­priété fondée sur le tra­vail, au cha­pitre V du second Traité sur le gou­ver­ne­ment, selon laquelle nous acqué­rons un droit de pro­priété sur quelque chose lorsque nous y mêlons notre tra­vail, est pleine de sub­ti­li­tés (y com­pris la ques­tion de savoir du tra­vail de qui il s’agit, puisque le pro­prié­taire reven­dique une pro­priété fondée sur le tra­vail de son ser­vi­teur). Mais ce qui est clair comme de l’eau de roche, c’est que la créa­tion de valeur devient le fon­de­ment de la pro­priété. Le tra­vail fonde le droit de pro­priété parce que c’est lui qui « intro­duit une dif­fé­rence de valeur en toute chose », et la valeur en ques­tion est une valeur d’échange.

Cela implique que la simple occu­pa­tion ne suffit pas à éta­blir un droit de pro­priété, pas plus que l’agriculture, à la dif­fé­rence de la chasse et de l’élevage, ne le jus­ti­fie­rait, mais aussi qu’une agri­cul­ture insuf­fi­sam­ment pro­duc­tive au regard des moyennes de l’agriculture capi­ta­liste bri­tan­nique consti­tue un gâchis. Locke va ainsi plus loin que Grotius en affir­mant la pri­mauté de la pro­priété privée sur la juri­dic­tion poli­tique dans les colo­nies. Pour Grotius, écri­vant au nom de l’empire com­mer­cial hol­lan­dais dont le souci prin­ci­pal était la concur­rence com­mer­ciale entre les nations visant l’hégémonie sur le com­merce inter­na­tio­nal, c’était une ques­tion de « rela­tions inter­na­tio­nales » incluant l’affaire de la guerre et de la paix entre États. Bien que les Hollandais aient intro­duit des inno­va­tions dans leur propre pro­duc­tion domes­tique, la supré­ma­tie com­mer­ciale dont ils jouis­saient dépen­dait dans une large mesure d’avantages extra-éco­no­miques liés à la supé­rio­rité de leur flotte, à leur savoir-faire com­mer­cial, au contrôle des routes mari­times, aux mono­poles com­mer­ciaux de fait, etc. Tous ces avan­tages étaient liés d’une manière ou d’une autre aux ques­tions de la guerre et de la paix, de la puis­sance mili­taire et de la diplo­ma­tie. Même lorsque les Hollandais com­plé­tèrent leurs poli­tiques ini­tiales par l’établissement de colo­nies, de sorte que Grotius fut obligé d’étendre son argu­men­ta­tion pour cou­vrir l’appropriation colo­niale, il n’a jamais aban­donné sa pro­blé­ma­tique.

L’Angleterre moderne n’était pas moins enga­gée que les autres puis­sances com­mer­çantes dans les riva­li­tés inter­na­tio­nales. Les théo­ri­ciens anglais pou­vaient aussi puiser dans les vieilles théo­ries de la guerre juste pour jus­ti­fier l’esclavage – comme Locke le fit –, arguant que les pri­son­niers faits lors d’une guerre juste pou­vaient légi­ti­me­ment être trai­tés comme des esclaves. Mais quelque chose de vrai­ment nou­veau était en train de naître qui trouva chez Locke sa meilleure expres­sion. Nous voyons là les débuts d’une concep­tion de l’empire enra­ci­née dans les prin­cipes capi­ta­listes, où la recherche du profit ne dérive plus sim­ple­ment de l’échange mais de la créa­tion de valeur dans la pro­duc­tion. Cette concep­tion de l’empire, qui ne se contente plus d’établir une domi­na­tion impé­riale, ou même une supré­ma­tie com­mer­ciale, vise à étendre les impé­ra­tifs et la logique de l’économie domes­tique en atti­rant les autres dans son orbite.

La guerre globalisée

Le second empire, spé­ci­fi­que­ment « bri­tan­nique », dont l’Inde consti­tua le joyau de la Couronne, eut ses propres besoins idéo­lo­giques. Avec la domi­na­tion sur une puis­sance com­mer­ciale aussi impor­tante que l’Inde, dotée d’institutions com­plexes, où la terre était lar­ge­ment occu­pée et culti­vée, il ne s’agissait plus seule­ment de com­merce ou de colo­nies, mais de la domi­na­tion d’une grande puis­sance com­mer­ciale par une autre. Il fal­lait pour la jus­ti­fier de tout autres argu­ments que ceux uti­li­sés pour la colo­ni­sa­tion du Nouveau Monde. Une bonne part de l’ancien réper­toire idéo­lo­gique pou­vait être recy­clée au ser­vice de cette nou­velle conquête. Mais des ajus­te­ments étaient néces­saires. Alors qu’il invo­quait ini­tia­le­ment cer­tains prin­cipes uni­ver­sels de civi­li­sa­tion bien ordon­nés pour jus­ti­fier les guerres impé­riales, ce thème fut révisé en vertu des nou­velles concep­tions du pro­grès. L’Inde pou­vait alors être consi­dé­rée sou­mise pour son bien à une tutelle bri­tan­nique modé­rée. Mais si le nouvel empire pré­sen­tait des alibis dif­fé­rents de l’ancien, les inno­va­tions théo­riques appa­rues à propos de l’Irlande et de l’Amérique sous le Premier Empire demeu­raient dans une cer­taine mesure une anti­ci­pa­tion, au sens où la colo­ni­sa­tion allait deve­nir une forme domi­nante de l’impérialisme capi­ta­liste. Les armes idéo­lo­giques for­gées pour défendre les modèles irlan­dais et amé­ri­cains étaient en effet plus spé­ci­fi­que­ment capi­ta­listes que d’autres dis­cours théo­riques. C’est là que nous com­men­çons à voir émer­ger une concep­tion de l’empire, non plus comme conquête ou domi­na­tion mili­taire, mais comme hégé­mo­nie pure­ment éco­no­mique.

John Locke est à nou­veau celui qui exprima le mieux cette nou­velle concep­tion de l’empire, au sens où sa théo­rie de l’appropriation colo­niale dépas­sait aussi bien la ques­tion de la juri­dic­tion poli­tique que celle du droit pour un pou­voir poli­tique d’en assu­jet­tir un autre. Dans sa théo­rie de la pro­priété, nous voyons l’impérialisme deve­nir direc­te­ment un rap­port éco­no­mique, même si ce rap­port s’impose par la force. Ce type de rap­port se jus­ti­fie non par le droit de domi­ner mais par le droit, en réa­lité par le devoir, de pro­duire de la valeur d’échange. L’impérialisme capi­ta­liste devint en fait presque entiè­re­ment une affaire de domi­na­tion éco­no­mique, où les impé­ra­tifs mar­chands mani­pu­lés par les puis­sances capi­ta­listes domi­nantes prirent le relais des États impé­riaux et des colons. C’est un trait dis­tinc­tif de l’impérialisme capi­ta­liste que sa portée éco­no­mique excède de beau­coup son contrôle mili­taire et poli­tique direct. Il peut confier aux mar­chés une grande part de ses fonc­tions impé­riales. Il se dis­tingue ainsi des formes pri­mi­tives de l’impérialisme qui dépen­daient direc­te­ment des pou­voirs extra-éco­no­miques, qu’il s’agisse des empires ter­ri­to­riaux ou des empires com­mer­ciaux dont les avan­tages dépen­daient de la domi­na­tion des mers. Lorsque les puis­sances subal­ternes sont deve­nues vul­né­rables aux impé­ra­tifs éco­no­miques et aux lois du marché, la domi­na­tion directe n’est plus néces­saire pour impo­ser la volonté imper­son­nelle du capi­tal. Les contraintes mar­chandes peuvent aller bien plus loin que le pou­voir de tout État par­ti­cu­lier, mais elles peuvent être ren­for­cées par la puis­sance coer­ci­tive extra-éco­no­mique. Ni l’obligation d’impératifs éco­no­miques ni l’ordre social quo­ti­dien exigé par l’accumulation du capi­tal ne peuvent être obte­nus sans l’aide de pou­voirs de coer­ci­tion plus limi­tés loca­le­ment et ter­ri­to­ria­le­ment que la puis­sance éco­no­mique glo­bale du capi­tal.

C’est pour­quoi, para­doxa­le­ment, plus l’empire est devenu pure­ment éco­no­mique, plus les États-nations ont pro­li­féré. Non seule­ment les puis­sances impé­riales, mais aussi les États subal­ternes se sont avérés néces­saires à la domi­na­tion du capi­tal global. Ce fut en réa­lité une stra­té­gie essen­tielle de l’impérialisme capi­ta­liste que de créer des États locaux ser­vant de canaux aux contraintes du capi­tal. La mon­dia­li­sa­tion n’a pas dépassé ce besoin. Le monde glo­ba­lisé est plus que jamais un monde d’États-nations. En fait, le nouvel impé­ria­lisme que nous appe­lons « glo­ba­li­sa­tion », dans la mesure pré­ci­sé­ment où il dépend d’une hégé­mo­nie éco­no­mique s’étendant bien au-delà des fron­tières ter­ri­to­riales de la domi­na­tion, est une forme d’impérialisme plus dépen­dant que jamais d’un sys­tème d’États mul­tiples.

Les États subor­don­nés agis­sant pour le compte du capi­tal global peuvent être plus effi­caces que les anciens colons qui por­taient les impé­ra­tifs du capi­tal aux quatre coins du monde, mais ils com­portent aussi de grands risques. Ils sont notam­ment expo­sés à leurs propres pres­sions internes et leurs propres moyens de coer­ci­tion peuvent tomber en de mau­vaises mains. Dans ce monde glo­ba­lisé, où les États-nations sont censés être à l’agonie, mais où le nouvel impé­ria­lisme dépend plus que jamais d’un sys­tème d’États mul­tiples, il importe para­doxa­le­ment au capi­tal de savoir pré­ci­sé­ment qui dirige ces États locaux et com­ment. Ainsi, les luttes popu­laires pour chan­ger les rap­ports de force entre les classes dans un sens démo­cra­tique peuvent consti­tuer un défi plus sérieux que jamais pour la puis­sance impé­riale. En tout cas, cette puis­sance fait tout pour se garan­tir contre tout risque de perdre le contrôle sur le sys­tème des États. Si invrai­sem­blable ou loin­taine que puisse paraître cette pers­pec­tive, les États-Unis s’emploient acti­ve­ment à la pré­ve­nir en uti­li­sant impu­né­ment leur avan­tage le plus indis­cu­table – leur supé­rio­rité mili­taire écra­sante.

Si la force mili­taire reste un ins­tru­ment néces­saire du nouvel impé­ria­lisme, sa nature et ses objec­tifs doivent être dif­fé­rents de ce qu’ils furent dans les anciens empires colo­niaux. L’impérialisme colo­nial avait besoin de conquêtes et d’une doc­trine de la guerre et de la paix pour les légi­ti­mer. L’impérialisme capi­ta­liste à ses débuts, non moins tri­bu­taire de la force coer­ci­tive pour prendre le contrôle de ter­ri­toires, sem­blait pou­voir se conten­ter d’une jus­ti­fi­ca­tion de la colo­ni­sa­tion fondée sur une théo­rie de la pro­priété. La glo­ba­li­sa­tion, l’impérialisme éco­no­mique du capi­tal poussé au bout de sa logique, a para­doxa­le­ment besoin d’une nou­velle doc­trine de la coer­ci­tion extra-éco­no­mique, et plus pré­ci­sé­ment mili­taire. Les dif­fi­cul­tés pra­tiques et doc­tri­nales inhé­rentes à cette nou­velle situa­tion sont évi­dentes. Si les États locaux ont en charge la garde de l’économie, qui gar­dera les gar­diens ? Il est impos­sible pour tout pou­voir d’État, même pour la force mili­taire mas­sive amé­ri­caine, de s’imposer chaque jour et par­tout dans le sys­tème global. On ne peut davan­tage ima­gi­ner une force col­lec­tive capable d’imposer les volon­tés du capi­tal global en per­ma­nence sur une mul­ti­tude d’États subor­don­nés, ou de main­te­nir l’ordre néces­saire aux tran­sac­tions quo­ti­diennes du capi­tal. Il n’est pas facile de défi­nir le rôle de la force mili­taire non plus pour défendre une sou­ve­rai­neté sur un ter­ri­toire clai­re­ment déli­mité, mais pour défendre un empire sans fron­tières et main­te­nir le contrôle impé­rial sur l’économie glo­bale.

Dans la mesure où la puis­sance mili­taire amé­ri­caine elle-même ne peut pas être par­tout en même temps (elle n’a jamais pu faire face à plus de deux guerres locales à la fois), la seule solu­tion est de démon­trer par de fré­quents déploie­ments de force mili­taire qu’elle peut aller par­tout à n’importe quel moment, et y causer des dégâts consi­dé­rables. Cela ne veut pas dire une guerre per­ma­nente. L’opération « Guerre illi­mi­tée » semble plutôt des­ti­née à créer quelque chose qui res­semble à l’état de guerre de Hobbes. « La nature de la guerre, écrit-il dans son Léviathan, ne consiste pas en un combat effec­tif, mais dans sa pos­si­bi­lité assu­mée. » C’est de cette pos­si­bi­lité infi­nie de la guerre dont le capi­tal impé­rial a besoin pour main­te­nir son hégé­mo­nie sur le sys­tème global des États mul­tiples.

Cela ne veut pas dire non plus que les États-Unis, en tant que pou­voir coer­ci­tif suprême du capi­tal global, vont se lancer dans la guerre sans raison. Ils pour­sui­vront plutôt des objec­tifs cir­cons­crits comme en Afghanistan, bien que, là aussi, les objec­tifs réels répondent vrai­sem­bla­ble­ment à la volonté de tester de nou­velles formes de guerre et de créer un climat pro­pice à la « guerre illi­mi­tée contre le ter­ro­risme » – plus encore que d’assurer l’accès aux réserves de pétrole et de gaz natu­rel d’Asie cen­trale dont nombre de com­men­ta­teurs ont fait l’enjeu véri­table de la guerre. Mais, quels que soient les buts de ces guerres, il y a tou­jours quelque chose de plus. L’objectif le plus vaste est de des­si­ner l’environnement poli­tique d’un sys­tème com­plexe d’États mul­tiples. Dans cer­tains cas, notam­ment pour les États domi­nés, le but est la ter­reur exem­plaire. Dans les États capi­ta­listes avan­cés, l’environnement poli­tique est modelé autre­ment, par le jeu des alliances impé­riales. Dans tous les cas, il s’agit de prou­ver et d’illustrer l’hégémonie amé­ri­caine écra­sante.

Hobbes avait com­pris ce que les nou­veaux impé­ria­listes savent par­fai­te­ment : le pou­voir repose dans une grande mesure sur la psy­cho­lo­gie et en par­ti­cu­lier sur la peur. Ainsi que l’éditorialiste de droite Charles Krauthammer l’a récem­ment écrit dans le Washington Post, « la vérité élé­men­taire que les experts semblent s’obstiner à igno­rer – dans la guerre du Golfe, la guerre d’Afghanistan, la pro­chaine guerre à venir –, c’est que le pou­voir est à lui-même son propre but. La vic­toire change tout, et d’abord la psy­cho­lo­gie. La psy­cho­lo­gie dans la région est main­te­nant domi­née par la peur et par un pro­fond res­pect envers la puis­sance amé­ri­caine. Il est main­te­nant pos­sible de l’utiliser pour dis­sua­der, vaincre, ou détruire d’autres régimes », notam­ment l’Irak. Ainsi, alors que la puis­sance pro­duit la peur, la peur ren­force la puis­sance, et le but d’une guerre comme celle d’Afghanistan est autant que tout autre de créer un climat psy­cho­lo­gique. Un tel but peut être plus aisé­ment atteint en s’attaquant à des adver­saires rela­ti­ve­ment faciles à défaire, avant de retour­ner s’occuper du grand jeu, fort de la peur uni­ver­selle ainsi entre­te­nue.

De tels objec­tifs per­mettent d’expliquer pour­quoi les États-Unis ont déve­loppé ce type de recours aux moyens mili­taires dans des situa­tions peu pro­pices aux solu­tions mili­taires, pour­quoi l’action mili­taire mas­sive est leur der­nier recours, et pour­quoi la rela­tion entre les buts et les moyens de ces inter­ven­tions est si ténue. Un empire sans fin, sans fron­tières, et sans ter­ri­toire, a besoin d’une guerre sans fin. Un empire invi­sible a besoin d’une guerre infi­nie et d’une doc­trine sus­cep­tible de la jus­ti­fier.

Traduit de l’anglais par Daniel Bensaïd.

Référence ori­gi­nale : Ellen Meiksins Wood, « Guerre infi­nie », Contretemps, n° 3, 2002, p. 29-43.

  1. Richard Tuck, The Rights of War and Peace, Oxford University Press,Oxford, 1999.

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Image en ban­deau : « Boy Scouts take to the streets in New York City, 1917 » (via Wikipédia).

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