Passions autour de la question des migrants

Par Mis en ligne le 02 février 2016

Dans un monde où n’importe quel sujet semble désor­mais sus­ci­ter de pro­fonds cli­vages à l’intérieur des pays et entre eux, celui des migrants s’impose assu­ré­ment comme celui qui ren­contre aujourd’hui l’écho le plus fort et le plus étendu. À l’heure actuelle, tous les regards sont foca­li­sés sur l’Europe où les débats sont viru­lents quant à la réponse que les pays qui la com­posent devraient appor­ter à l’afflux de réfu­giés, en par­ti­cu­lier syriens mais aussi ira­kiens et éry­thréens.

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Le débat public en Europe s’est résumé, pour aller au fond des choses, à une dis­cus­sion entre, d’une part, par­ti­sans de la soli­da­rité et de la morale qui sou­haitent accueillir de nou­veaux migrants et, d’autre part, par­ti­sans de l’autodéfense et de la pro­tec­tion de l’identité cultu­relle qui sou­haitent fermer les portes pour jugu­ler l’afflux. L’Europe est actuel­le­ment sous les feux de la rampe mais des débats simi­laires ont cours depuis long­temps dans le monde entier, des États-Unis au Canada jusqu’à l’Afrique du Sud, l’Australie, l’Indonésie et le Japon.

Le fac­teur déclen­cheur qui a pré­ci­pité ce débat euro­péen est l’exode massif de Syriens dans un pays où la dégra­da­tion du conflit a créé une situa­tion dra­ma­tique pour un pour­cen­tage très élevé de la popu­la­tion qui se sent en danger. La Syrie est deve­nue un pays vers lequel il [est] devenu illé­gal, au regard du droit inter­na­tio­nal, de ren­voyer ses émi­grés. Le débat s’est donc déplacé vers la ques­tion de savoir quoi faire face à cette situa­tion.

Il existe trois façons d’analyser les ques­tions sous-jacentes au phé­no­mène des migrants. L’analyse peut se faire en termes de consé­quences : 1/ pour l’économie mon­diale et les éco­no­mies natio­nales ; 2/ pour les iden­ti­tés cultu­relles locales et régio­nales ; 3/ pour les scènes poli­tiques natio­nale et mon­diale. Une bonne partie de la confu­sion des débats découle de l’incapacité à faire le dis­tin­guo entre ces trois pers­pec­tives.

S’agissant tout d’abord des consé­quences éco­no­miques, la ques­tion prin­ci­pale est de savoir si accep­ter des migrants repré­sente un béné­fice ou une charge pour le pays d’accueil. La réponse est que cela dépend du pays consi­déré.

Le fait que plus un pays devient riche, plus il devient pro­bable que les ménages dis­po­sant de reve­nus inter­mé­diaires aient moins d’enfants consti­tue une pro­blé­ma­tique désor­mais bien connue de la tran­si­tion démo­gra­phique. L’explication tient fon­da­men­ta­le­ment au fait que la volonté de repro­duire pour son propre enfant des pers­pec­tives de reve­nus iden­tiques, sinon plus éle­vées, implique un inves­tis­se­ment consi­dé­rable dans l’éducation sco­laire et extra-sco­laire. La charge finan­cière devient très lourde si l’on décide de faire la même chose pour plus d’un enfant. Par ailleurs, l’amélioration des ser­vices de santé se tra­duit par un allon­ge­ment de l’espérance de vie des popu­la­tions.

La consé­quence sur la durée d’un taux de nata­lité plus faible et d’une espé­rance de vie plus longue est, pour le profil démo­gra­phique d’un pays, une aug­men­ta­tion ten­dan­cielle de la part des per­sonnes âgées et un allon­ge­ment de la période durant laquelle un enfant demeure en dehors du marché du tra­vail. Il s’ensuit qu’une popu­la­tion active moins nom­breuse doit sub­ve­nir aux besoins d’un plus grand nombre de per­sonnes jeunes et âgées.

Une solu­tion consiste à accep­ter de nou­veaux migrants afin d’augmenter la part de la popu­la­tion active dans la popu­la­tion totale et d’atténuer ce fai­sant le pro­blème de la prise en charge finan­cière des popu­la­tions les plus jeunes et les plus âgées du pays. À rebours de cet argu­ment se fait entendre l’idée que les immi­grés pro­fi­te­raient des lar­gesses de l’État pro­vi­dence et repré­sen­te­raient donc avant tout un coût. Mais ces sur­coûts pour les dis­po­si­tifs sociaux paraissent bien moins impor­tants que les reve­nus pro­duits par ces nou­veaux actifs, ainsi que les ren­trées fis­cales sup­plé­men­taires pro­ve­nant des immi­grés.

La situa­tion est évi­dem­ment bien dif­fé­rente dans des pays moins riches où l’impact prin­ci­pal de l’arrivée de nou­veaux migrants est pré­ci­sé­ment de mena­cer les emplois d’une popu­la­tion qui n’aurait pas cessé d’effectuer des tra­vaux pénibles en raison du profil démo­gra­phique global.

Quant à l’économie-monde prise dans son ensemble, les migra­tions ne font rien d’autre qu’y dépla­cer des indi­vi­dus et changent pro­ba­ble­ment peu de choses à la situa­tion. Les migrants repré­sentent tou­te­fois un coût global en raison de la néces­sité de faire face aux consé­quences huma­ni­taires néga­tives géné­rées par le déve­lop­pe­ment de flux énormes de per­sonnes dans le monde. Il suffit pour s’en convaincre de penser au coût des opé­ra­tions de sau­ve­tage de réfu­giés passés par-dessus bord de leurs bateaux de for­tune dans la Méditerranée.

Si l’on s’intéresse à la ques­tion des migrants du point de vue de l’identité cultu­relle, les argu­ments sont très dif­fé­rents. Tous les États font la pro­mo­tion d’une iden­tité natio­nale en tant que méca­nisme per­met­tant d’assurer la pri­mauté de l’allégeance des indi­vi­dus à la nation. Mais de quelle iden­tité natio­nale parle-t-on ? D’être fran­çais ou d’être chi­nois ? Ou bien de « chris­tia­nité » ou de « boud­dhi­cité » ? C’est pré­ci­sé­ment sur cette ques­tion que divergent les posi­tions de la chan­ce­lière alle­mande Angela Merkel et du pré­sident hon­grois Viktor Orban. La pre­mière affirme que les nou­veaux migrants, quelle que soit leur ori­gine eth­nique ou reli­gieuse, peuvent s’intégrer et deve­nir citoyens alle­mands. Pour le second, les migrants musul­mans sont consi­dé­rés comme des enva­his­seurs qui menacent la péren­nité de l’identité chré­tienne de la Hongrie.

Le débat va au-delà des fron­tières natio­nales. Pour la chan­ce­lière alle­mande, la ques­tion de l’intégration des migrants ne se limite pas au cas de l’Allemagne mais concerne toute l’Europe. Pour le pré­sident hon­grois, la menace que repré­sente le migrant ne se limite pas à la seule Hongrie mais concerne toute « l’Europe chré­tienne ». On observe un débat com­pa­rable en France à propos du voile pour les femmes musul­manes. Pour cer­tains, la ques­tion du voile est hors de propos dès lors que les migrants accordent leur loyauté à la France en tant que citoyens. Mais pour les défen­seurs d’une ver­sion abso­lue de la laï­cité, le voile musul­man est tota­le­ment inac­cep­table et viole l’identité cultu­relle de la France.

Il n’existe pas de voie moyenne dans ce genre de débat cultu­rel. Il débouche sur une impasse totale. Et c’est pré­ci­sé­ment pour cette raison que la dis­cus­sion surgit dans l’arène poli­tique. La capa­cité à gagner la partie en impo­sant sa prio­rité cultu­relle dépend de sa capa­cité à contrô­ler les struc­tures poli­tiques. Angela Merkel et Viktor Orban, comme n’importe quels diri­geants poli­tiques, doivent béné­fi­cier d’un sou­tien poli­tique (y com­pris bien sûr par des suf­frages), au risque sinon d’être écar­tés du pou­voir. Afin de s’y main­te­nir, ils doivent bien sou­vent faire des conces­sions à de forts cou­rants d’opinion qu’ils n’apprécient pas for­cé­ment. Cela peut éga­le­ment impli­quer des révi­sions de leurs poli­tiques éco­no­miques. Pour cette raison, si un jour ils peuvent énon­cer clai­re­ment leur poli­tique, le len­de­main ils peuvent paraître moins caté­go­riques. Les acteurs doivent manœu­vrer sur une scène poli­tique à la fois natio­nale, régio­nale et mon­diale.

Où en sera l’Europe dans dix ans dans sa rela­tion aux migrants ? Où en sera le monde ? La ques­tion reste ouverte. Compte tenu des réa­li­tés chao­tiques d’un monde en voie de tran­si­tion vers un nou­veau sys­tème his­to­rique, tout ce que l’on peut dire est que tout dépend, au jour le jour, de la puis­sance fluc­tuante des dif­fé­rents pro­grammes en lice pour la défi­ni­tion de l’avenir. Les migrants consti­tuent un élé­ment d’un débat bien plus large.

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Ces com­men­taires, bimen­suels, sont des réflexions consa­crées à l’analyse de la scène mon­diale contem­po­raine vue dans une pers­pec­tive de long terme et non de court terme.

Traduction : T.L.

Illustration : Alex Falcó Chang

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