Fermeture de bibliothèques et censure de la recherche : en s’attaquant à son patrimoine, le Canada vise l’environnement

Par Mis en ligne le 30 juillet 2014

Le gou­ver­ne­ment cana­dien s’est mis l’ensemble de sa com­mu­nauté de cher­cheurs à dos. Accusé de détruire son patri­moine scien­ti­fique par le déman­tè­le­ment sau­vage de biblio­thèques de réfé­rence en matière d’environnement marin, de fermer des labo­ra­toires et de cen­su­rer ses scien­ti­fiques, il sem­ble­rait qu’en cou­lisses, ce soient 20 ans d’une poli­tique envi­ron­ne­men­tale mon­dia­le­ment recon­nue qu’il aurait dans sa ligne de mire.

Sept éta­blis­se­ments sur les onze biblio­thèques cana­diennes dédiées aux ouvrages scien­ti­fiques spé­cia­li­sés dans la vie marine ont été fer­mées depuis le prin­temps der­nier dans un quasi-ano­ny­mat. Pourtant, cela fait des mois que les scien­ti­fiques du pays s’en émeuvent.

Depuis cinq ans main­te­nant, le gou­ver­ne­ment conser­va­teur de Stephen Harper, avec en pre­mière ligne la ministre des Pêches et Océans Gail Shea, s’est mis à dos l’ensemble de la com­mu­nauté des cher­cheurs l’accusant de déman­te­ler sau­va­ge­ment son patri­moine scien­ti­fique.

Charge super­flue

La raison ? Porté au pou­voir en 2006 avec la pro­messe de faire réa­li­ser des éco­no­mies dras­tiques à l’État cana­dien, le gou­ver­ne­ment de Stephen Harper estime que main­te­nir l’activité des onze biblio­thèques scien­ti­fiques de Pêches et Océans Canada (agence fédé­rale char­gée des affaires mari­times) consti­tue­rait une charge super­flue.

Comme le rap­pelle l’AFP, cette accu­mu­la­tion d’une riche et rare col­lec­tion d’ouvrages scien­ti­fiques spé­cia­li­sés dans la vie marine tient au fait qu’il s’agit de l’unique pays de la pla­nète à être bordé par trois océans : l’Arctique, l’Atlantique et le Pacifique.

Mais pour Gail Shea, qui réagis­sait cette semaine à la polé­mique, enfin relayée dans les médias inter­na­tio­naux, seule­ment « 5 à 12 per­sonnes exté­rieures au minis­tère visitent nos 11 biblio­thèques chaque année ». Selon elle, plus de 86 % des visi­teurs seraient des fonc­tion­naires. Le Monde a chif­fré l’économie atten­due par la fer­me­ture des sept biblio­thèques, enta­mée en avril der­nier, à près de 430 000 dol­lars cana­diens (soit 290 000 euros) pour 2014-2015.

Scènes de pillage

272_1_actu_Canada_CJOL’émoi de la com­mu­nauté scien­ti­fique tient en plu­sieurs points : d’abord, le déman­tè­le­ment des dif­fé­rentes biblio­thèques aurait été réa­lisé dans la plus totale anar­chie : des­truc­tion de maté­riel, scènes de pillage, conte­neurs de décharge rem­plis de mil­liers de docu­ments pré­le­vés sur les fonds des éta­blis­se­ments sans en infor­mer le per­son­nel… Si le gou­ver­ne­ment assure que seuls les docu­ments pré­sents en double exem­plaire n’ont pas été conser­vés et que le reste sera numé­risé, la com­mu­nauté des cher­cheurs dément ces affir­ma­tions et crie au « livri­cide ».

La photo ci-contre n’est ni cré­di­tée ni datée ; pour­tant, des employés de l’Institut Maurice-Lamontagne affirment l’avoir prise à l’été 2013 dans la cour de l’établissement.

De plus, la fer­me­ture pos­sible de la biblio­thèque de l’Institut Maurice-Lamontagne (annon­cée pour octobre der­nier, mais tou­jours [irréa­li­sée]), com­po­sée de 61 000 livres trai­tant du domaine mari­time dans les deux langues offi­cielles est le seul éta­blis­se­ment qui des­sert la com­mu­nauté scien­ti­fique fran­co­phone du pays.

Censure des scien­ti­fiques

Surtout, pour cer­tains scien­ti­fiques, les don­nées du pro­blème seraient bien plus idéo­lo­giques. Le cher­cheur à l’Institut océa­no­gra­phique inter­na­tio­nal d’Halifax Peter Wells, estime que l’excuse de l’économie bud­gé­taire serait un faux pré­texte. Selon lui, « le gou­ver­ne­ment n’aime pas les don­nées scien­ti­fiques por­tant sur les ques­tions envi­ron­ne­men­tales ». Il affirme même qu’une sorte de cen­sure empê­che­rait les scien­ti­fiques du gou­ver­ne­ment de s’exprimer publi­que­ment.

Des pro­grammes entiers de recherche auraient d’ailleurs été fermés paral­lè­le­ment aux biblio­thèques scien­ti­fiques, obli­geant de nom­breux cher­cheurs à s’expatrier pour pour­suivre leurs tra­vaux.

Pour beau­coup d’universitaires, ces mesures seraient liées au retrait du gou­ver­ne­ment de Stephen Harper du pro­to­cole de Kyoto en 2012, que le Canada avait pour­tant signé. Plusieurs élus conser­va­teurs auraient même, selon l’AFP, remis en ques­tion à plu­sieurs reprises la réa­lité du réchauf­fe­ment cli­ma­tique de la pla­nète.

Parlant d’une dérive de « pétro­dic­ta­ture », le bio­lo­giste Daniel Pauly a confié au Monde que des labo­ra­toires d’écotoxologie seraient fermés « pour éviter que des décou­vertes gênantes ne soient faites sur l’exploitation des hydro­car­bures ».

Rappelons que la poli­tique envi­ron­ne­men­tale cana­dienne avait pour­tant de quoi s’enorgueillir de normes et de réa­li­sa­tions scien­ti­fiques mon­dia­le­ment recon­nues, enta­mées il y a 20 ans par le ministre Jean Charest, en 1992, ini­tia­teur du Plan vert cana­dien.

archi​mag​.com, 10 jan­vier 2014

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