Le droit à l’emploi

Par Mis en ligne le 02 août 2014

Depuis plu­sieurs années, toute une série de cou­rants et d’auteurs font de l’exigence d’un revenu uni­ver­sel le fon­de­ment incon­tour­nable d’un projet d’émancipation sociale. Reprenant à leur compte les thèses sur la fin du tra­vail, ils consi­dèrent que le plein emploi est hors d’atteinte. Or, cette théo­rie ne cor­res­pond pas à la réa­lité et les pro­jets de revenu uni­ver­sel sont au mieux ambi­gus. Une véri­table démarche de trans­for­ma­tion sociale doit au contraire être fondée sur l’affirmation du droit à l’emploi, une réduc­tion mas­sive du temps de tra­vail et une exten­sion du champ de la gra­tuité pour la satis­fac­tion des besoins sociaux.

Fin du tra­vail ?

Les thèses sur la fin du tra­vail reposent sur l’idée que les gains de pro­duc­ti­vité seraient tel­le­ment élevés qu’il n’y aurait plus de tra­vail pour tout le monde. La montée du chô­mage de masse semble suf­fire à la démons­tra­tion. Il s’agit d’une repré­sen­ta­tion qui ne cor­res­pond pas à la réa­lité. Le chô­mage a au contraire aug­menté alors même que les gains de pro­duc­ti­vité ralen­tis­saient. La cause en est une insuf­fi­sante réduc­tion de la durée du tra­vail. Mais si l’on consi­dère, à tort, que les gains de pro­duc­ti­vité se tra­duisent méca­ni­que­ment par une aug­men­ta­tion du chô­mage, alors on arrive logi­que­ment à cette conclu­sion : le plein emploi est hors d’atteinte et il faut lui sub­sti­tuer un autre objec­tif. Or ce dis­cours se déploie dans des asso­cia­tions patro­nales comme le Centre des Jeunes Dirigeants d’entreprise, qui opposent à la logique de l’emploi sala­rié une « logique de l’activité » fondée sur « l’intuition qu’il n’est aucun plan anti-chô­mage qui puisse per­mettre aux entre­prises d’assurer le retour au plein emploi dans notre société[1]. »

Cette dis­tinc­tion entre emploi et acti­vité recouvre en partie celle qu’André Gorz éta­blit entre « tra­vail hété­ro­nome » et « tra­vail auto­nome[2] ». La sphère de l’hétéronomie, selon Gorz, regroupe les acti­vi­tés des indi­vi­dus appa­rais­sant comme des fonc­tions coor­don­nées de l’extérieur par une orga­ni­sa­tion pré­éta­blie.

Au contraire, l’autonomie est celle de la libre acti­vité. Entre les deux, il existe une fron­tière infran­chis­sable qui ren­voie à un pos­tu­lat que Gorz a ramassé en une for­mule lapi­daire : « contrai­re­ment à ce que pen­sait Marx, il est impos­sible que l’individu coïn­cide tota­le­ment avec son être social[3] ». L’émancipation du tra­vail dans le tra­vail est donc une utopie hors d’atteinte et ce fata­lisme se fonde sur une sépa­ra­tion abso­lue entre tra­vail et hors tra­vail.

Le tra­vail sala­rié est un rap­port d’exploitation, de domi­na­tion et d’aliénation et cer­taines de ses formes, y com­pris les plus « modernes », confinent à l’esclavage. Mais c’est en même temps un mode de recon­nais­sance sociale et un espace de réa­li­sa­tion. Ces deux facettes sont inéga­le­ment pré­sentes dans les situa­tions concrètes, mais aucune n’en est jamais absente, et c’est pour­quoi on ne peut pas les consi­dé­rer comme stric­te­ment sépa­rées. Dans Souffrance en France, Christophe Dejours dresse un paral­lèle entre l’organisation capi­ta­liste du tra­vail et celle d’un camp de concen­tra­tion[4]. Il montre aussi qu’une grande partie des souf­frances au tra­vail ne pro­viennent pas tant de la situa­tion de dépen­dance elle-même mais du déchi­re­ment qu’elle implique par rap­port à une aspi­ra­tion pro­fonde à trou­ver plai­sir et dignité dans son tra­vail. D’autres études parlent de l’« impli­ca­tion para­doxale » des sala­riés qui ne sont pas mus seule­ment par le « bâton » (sanc­tions de tous ordres, menace du chô­mage) mais aussi par la « carotte » de la recon­nais­sance par leurs pairs et de la satis­fac­tion tirée du « bel ouvrage ».

La perte de l’emploi et l’éloignement crois­sant à l’égard du tra­vail conduisent à un sen­ti­ment d’inutilité sociale chez ceux qui font partie de ce que Robert Castel appelle les « sur­nu­mé­raires[5] ». Seule une frange dis­pose de la force néces­saire pour uti­li­ser cette situa­tion afin de se réa­li­ser autre­ment. Mais la majo­rité des chô­meurs aspire à retrou­ver un emploi, et une bonne pro­por­tion d’entre eux y sont dis­po­sés, même si les emplois aux­quels ils accèdent sont par­ti­cu­liè­re­ment pré­caires et ne leur pro­curent pas tou­jours un revenu supé­rieur aux allo­ca­tions aux­quelles ils peuvent pré­tendre. Enfin, le déve­lop­pe­ment de l’activité des femmes est un autre symp­tôme de cette aspi­ra­tion contra­dic­toire. Il a conti­nué malgré la montée du chô­mage et en dépit des dis­cri­mi­na­tions aux­quelles se heurtent les femmes au tra­vail. Toute vision uni­la­té­rale est donc fausse, et il faut ren­voyer dos à dos les allé­go­ries du tra­vail d’une cer­taine tra­di­tion mar­xiste (ver­sion sta­li­nienne) et les hymnes à la libé­ra­tion en dehors du tra­vail théo­ri­sés notam­ment par André Gorz.

Capitalisme cog­ni­tif ?

Le cou­rant « négriste[6] » appelle « capi­ta­lisme cog­ni­tif » la forme contem­po­raine du capi­ta­lisme, qui suc­cé­de­rait au capi­ta­lisme mar­chand et au capi­ta­lisme indus­triel[7]. Cette nou­velle phase cor­res­pon­drait à la révo­lu­tion des « nou­velles tech­no­lo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion » qui trans­for­me­raient le tra­vail et l’ensemble du sys­tème éco­no­mique et social. Il serait carac­té­risé par « une nou­velle figure hégé­mo­nique du tra­vail, mar­quée par son carac­tère de plus en plus intel­lec­tuel et imma­té­riel[8] ».

Les trans­for­ma­tions tech­niques existent indé­nia­ble­ment mais elles ne conduisent pas à une montée en puis­sance du modèle cog­ni­tif qui suf­fi­rait à sup­plan­ter à terme le modèle actuel­le­ment domi­nant. La réa­lité est dif­fé­rente : les contraintes que subissent les tra­vailleurs n’ont jamais été aussi pesantes, et les nou­velles tech­no­lo­gies sont mises à profit pour exer­cer un contrôle de plus en plus étroit et indi­vi­dua­lisé. Le pos­tu­lat essen­tiel, selon lequel on assis­te­rait à une « dis­so­lu­tion des lignes de par­tages entre capi­tal et tra­vail homo­gène ou entre qua­li­fiés et non qua­li­fiés » n’a donc aucun fon­de­ment empi­rique.

Le capi­ta­lisme contem­po­rain se carac­té­rise en réa­lité par une dua­lité dans la dyna­mique de l’emploi. Les effec­tifs employés croissent par les deux bouts : d’un côté, les effec­tifs des « tra­vailleurs cog­ni­tifs » aug­mentent rapi­de­ment, mais la masse des emplois créés se retrouve dans les emplois peu qua­li­fiés du com­merce et des ser­vices aux per­sonnes. Cette struc­ture est par­ti­cu­liè­re­ment nette aux États-Unis. L’étude concrète du capi­ta­lisme contem­po­rain montre qu’il est indis­so­cia­ble­ment néo-tay­lo­rien et « cog­ni­tif[9] ». A l’échelle mon­diale, c’est même la figure de l’exploité clas­sique qui domine et, dans les pays avan­cés, la mobi­li­sa­tion par le capi­tal du savoir des sala­riés s’accompagne d’un retour aux formes les plus clas­siques d’exploitation, avec inten­si­fi­ca­tion du tra­vail et même allon­ge­ment de sa durée.

On ne voit pas ce que cette thèse pour­rait appor­ter à la com­pré­hen­sion de la crise actuelle. La « valeur-savoir » n’existe tout sim­ple­ment pas dans le champ des rap­ports sociaux capi­ta­listes : le capi­ta­lisme intègre le savoir des tra­vailleurs à sa puis­sance pro­duc­tive, comme il l’a tou­jours fait : la loi de la valeur conti­nue à jouer, avec une bru­ta­lité et une exten­sion renou­ve­lée « grâce » à la mar­chan­di­sa­tion mon­dia­li­sée. C’est le fon­de­ment d’une crise sys­té­mique sans pré­cé­dent, et non l’ouverture d’une nou­velle phase. Enfin, la montée des reve­nus finan­ciers s’explique par une aug­men­ta­tion de l’exploitation et une cap­ta­tion de plus-value, et non par la décou­verte d’une nou­velle manière de mettre en valeur le capi­tal. Les éla­bo­ra­tions du cou­rant négriste ne four­nissent aucune clé à sa com­pré­hen­sion. Sur le plan pra­tique, ce cou­rant avance trois reven­di­ca­tions qui font office de pro­gramme : citoyen­neté glo­bale, revenu mini­mum uni­ver­sel et réap­pro­pria­tion des nou­veaux moyens de pro­duc­tion. Mais ces mots d’ordre oscil­lent, selon Slavoj Zizek, « entre la vacuité for­melle et la radi­ca­li­sa­tion impos­sible[10] ». Au niveau mili­tant, cette approche a nourri depuis plu­sieurs années un cou­rant qui cherche à oppo­ser, au sein des mou­ve­ments de chô­meurs et de pré­caires, la lutte pour le droit à l’emploi, consi­dé­rée comme « tra­vailliste », et la bonne reven­di­ca­tion : celle d’un revenu uni­ver­sel.

Le revenu uni­ver­sel

Les thèses sur la fin du tra­vail conduisent logi­que­ment à l’idée que le revenu doit être dis­so­cié de l’emploi. Mais, comme c’est le tra­vail qui crée la richesse ensuite dis­tri­buée sous forme de reve­nus, la ques­tion se pose : com­ment vont s’articuler la répar­ti­tion du revenu et celle du tra­vail social ? Or, les tenants d’un revenu garanti incon­di­tion­nel n’y répondent pas.

S’il n’existe aucune contre­par­tie à ce revenu et que son niveau est décent, alors une frac­tion de la popu­la­tion déci­dera de ne pas tra­vailler à moins de pos­tu­ler un degré de conscience sociale qui ne peut être qu’un abou­tis­se­ment sou­hai­table mais qu’il serait dan­ge­reux de poser en préa­lable. Pour convaincre une partie des béné­fi­ciaires du revenu garanti de tra­vailler, il faudra leur offrir une rému­né­ra­tion plus élevée. Et, de toute manière, il faut se deman­der quel méca­nisme social per­met­tra alors de dési­gner ceux qui doivent occu­per ces sta­tuts ? Qui en déci­dera ? Les pro­prié­taires privés du capi­tal, les col­lec­tifs de citoyens, une déli­bé­ra­tion d’ensemble de la société ? Si on ne répond pas, on admet qu’une société dua­liste est iné­luc­table, avec, d’un côté, les exclus du tra­vail tou­chant le revenu garanti et, de l’autre, une couche de sala­riés dis­po­sant d’un emploi et à ce titre d’un revenu supé­rieur. Dans une telle société, tout nou­veau gain de pro­duc­ti­vité aurait pour effet de réduire le nombre d’emplois et ne ferait qu’aggraver ce dua­lisme. Dans une société du temps libre, au contraire, les gains de pro­duc­ti­vité seraient affec­tés en prio­rité à la réduc­tion du temps de tra­vail selon le prin­cipe « tra­vailler moins pour tra­vailler tous » qui fonde une société éga­li­taire. La reven­di­ca­tion d’un emploi pour tous est donc la seule base pos­sible d’un socia­lisme démo­cra­tique fondée sur un prin­cipe d’échange géné­ra­lisé entre la société et l’individu : l’apport de l’individu à la société fonde la réa­lité des droits dont il dis­pose.

Un débat simi­laire porte sur la reven­di­ca­tion d’un revenu garanti égal à celui du salaire mini­mum.

Elle sou­lève cette objec­tion : si on avait la garan­tie de rece­voir le salaire mini­mum sans tra­vailler, plus per­sonne n’accepterait d’occuper un emploi à ce niveau de rému­né­ra­tion. La seule réponse consiste à dire que les employeurs seraient obli­gés d’offrir des salaires plus attrac­tifs. Mais cela revient à admettre qu’un dif­fé­ren­tiel est dif­fi­ci­le­ment évi­table : il est donc contra­dic­toire de reven­di­quer un revenu garanti égal au salaire mini­mum si on pense qu’aucun sala­rié n’accepterait dans ces condi­tions de tra­vailler. La reven­di­ca­tion logique devrait défi­nir un niveau de salaire mini­mum auquel serait indexé (par exemple à 75 %) un niveau de revenu garanti.

Il faut en tout état de cause expli­quer d’où pro­vient ce fameux revenu garanti, com­ment il est financé.

Les par­ti­sans du revenu uni­ver­sel ne peuvent pas récu­ser cette demande en se réfu­giant dans un uto­pisme flou, parce que le niveau de ce revenu est ce qui dis­tingue les pro­jets néo­li­bé­raux (un revenu mini­mum comme « filet de sécu­rité ») et les pro­jets alter­na­tifs. Si le niveau du revenu est suf­fi­sam­ment élevé pour n’être pas une simple aumône, il faut alors dire quelle est la répar­ti­tion du revenu com­pa­tible avec cette garan­tie de revenu.

Or, on trouve peu de réponses à cette ques­tion pour­tant légi­time, à l’exception des cal­culs pro­po­sés par René Passet dans L’illusion néo­li­bé­rale[11]. Sa pro­po­si­tion était que tout Français adulte puisse béné­fi­cier d’une allo­ca­tion annuelle égale au seuil de pau­vreté. À l’époque, cette allo­ca­tion était éva­luée à 500 euros par mois, ce qui repré­sen­te­rait aujourd’hui, compte tenu de l’inflation, un peu moins de 600 euros : c’est peu ! Le mon­tant total repré­sen­tait envi­ron un quart du PIB. Pour finan­cer cette somme, il pro­po­sait de recy­cler et de sup­pri­mer les allo­ca­tions de mater­nité-famille, emploi, vieillesse-survie, etc. Cela per­met­trait de cou­vrir envi­ron les trois quarts des sommes à trou­ver, et le reste pour­rait être étalé dans le temps en redis­tri­buant la nou­velle valeur créée par la crois­sance.

Ce projet est pro­fon­dé­ment cri­ti­quable. D’abord, la réponse consis­tant à dire « on étale dans le temps » fait tomber la muraille de Chine que l’on pré­ten­dait éta­blir entre la ver­sion « sub­ver­sive » du revenu garanti et une ver­sion néo­li­bé­rale. À ce compte-là, la prime pour l’emploi pour­rait être consi­dé­rée comme un pre­mier pas vers un revenu uni­ver­sel. Or, il s’agit en réa­lité d’un dis­po­si­tif per­vers qui revient à admettre le dis­cours patro­nal sur le mon­tant « exces­sif » des bas salaires et à ren­voyer sur l’État la res­pon­sa­bi­lité de « com­plé­ter » des salaires insuf­fi­sants pour vivre. C’est, avec les allé­ge­ments de coti­sa­tions sociales, le meilleur moyen de tirer vers le bas toute la hié­rar­chie sala­riale.

Mais c’est sur­tout le recy­clage des reve­nus sociaux qui n’est pas accep­table. Le droit à un revenu garanti s’échangerait en effet contre la sup­pres­sion de pans entiers de la sécu­rité sociale (chô­mage, allo­ca­tions fami­liales et retraites). Il équi­vau­drait à un énorme trans­fert au détri­ment des retrai­tés et des chô­meurs : après la réforme, toutes les pen­sions et les allo­ca­tions chô­mage se situe­raient au niveau du seuil de pau­vreté. Les retrai­tés, qui reçoivent aujourd’hui envi­ron 13 % du PIB, ne tou­che­raient plus que l’allocation uni­ver­selle, et leur pen­sion serait en moyenne divi­sée par deux. On voit mal com­ment un tel projet pour­rait être repris en compte par le mou­ve­ment social, tant il se situe aux anti­podes des aspi­ra­tions por­tées par les mobi­li­sa­tions récentes. Au total, il s’agit au fond de répar­tir dif­fé­rem­ment la même masse sala­riale glo­bale (coti­sa­tions incluses) sans que soit remis en cause le par­tage entre salaires et pro­fits.

Enfin la place des femmes dans tous ces pro­jets est ambi­guë. En réa­lité, la ques­tion du droit à l’emploi des femmes fait appa­raître de manière sen­sible les contra­dic­tions des thèses sur le revenu garanti. Si le tra­vail sala­rié n’est rien d’autre qu’un escla­vage, alors les femmes devraient d’abord se féli­ci­ter d’en être écar­tées et exiger ensuite un revenu garanti comme contre­par­tie de leur acti­vité sociale. Mais com­ment ne pas voir que ce rai­son­ne­ment heurte de plein front les aspi­ra­tions éga­li­taires des femmes en matière d’emploi ? Leur verser une allo­ca­tion pour qu’elles ne tra­vaillent pas, voilà un projet qui n’est pas spé­cia­le­ment pro­gres­siste[12].

Fondamentalement, les pro­jets de revenu uni­ver­sel reposent sur un flou absolu quant à cette ques­tion de bon sens : d’où vient la richesse ainsi dis­tri­buée ? Encore une fois, cette ques­tion n’est pas celle d’un éco­no­miste rabat-joie, car les rares réponses dis­po­nibles, comme on vient de le voir, débouchent sur des arran­ge­ments sociaux inac­cep­tables.

Cela n’implique en aucune manière d’abandonner la reven­di­ca­tion d’un revenu décent, ni de més­es­ti­mer l’urgence d’une aug­men­ta­tion des minima sociaux visant à assu­rer aux chô­meurs et aux pré­caires une telle garan­tie. Mais cela n’implique pas d’ériger l’allocation uni­ver­selle en colonne ver­té­brale d’un projet alter­na­tif, et la lutte des chô­meurs ne confère pas une légi­ti­mité supé­rieure à cette pers­pec­tive, à moins de nier l’aspiration en faveur du droit à l’emploi dont elle est por­teuse. En décon­si­dé­rant l’exigence du retour à un nou­veau plein emploi assi­milé à l’emploi pré­caire forcé, cette pos­ture fait obs­tacle à l’émergence d’un projet global uni­fiant l’ensemble des tra­vailleurs, sala­riés ou chô­meurs.

Enfin, le grand point faible des pro­jets de revenu uni­ver­sel est qu’ils visent à étendre le champ de la mar­chan­dise, puisqu’ils pro­posent un revenu sous forme moné­taire. Ce point de vue équi­vaut à une véri­table déso­cia­li­sa­tion. Tout pro­grès social passe par un degré de socia­li­sa­tion accru : les fameux « pré­lè­ve­ments obli­ga­toires » qui consti­tuent la cible des néo­li­bé­raux recouvrent par exemple l’éducation et la santé, en prin­cipe gra­tuites. Un projet pro­gres­siste vise­rait au contraire à étendre le champ de la gra­tuité, à élar­gir les droits sociaux garan­tis sous forme de mise à dis­po­si­tion des ser­vices cor­res­pon­dants. Les tenants du revenu uni­ver­sel pro­posent aux « mul­ti­tudes » de faire marche arrière, avec l’instauration d’un revenu moné­taire et indi­vi­dua­lisé, et cette pers­pec­tive se sub­sti­tue de fait à la mobi­li­sa­tion pour une réduc­tion radi­cale du temps de tra­vail. La recon­nais­sance effec­tive des droits sociaux passe par la mise à dis­po­si­tion de manière gra­tuite de biens com­muns, comme la santé, et non par la dis­tri­bu­tion de reve­nus qui s’y sub­sti­tue­raient.

De la néces­sité à la liberté

Être exploité, contraint à un tra­vail aliéné, ne serait-ce que deux heures par jour, c’est être asservi le reste du temps. Tout projet d’abandonner à ses maîtres la sphère du tra­vail sala­rié pour se libé­rer en dehors du tra­vail, est par consé­quent un mirage. Le temps libéré ne peut deve­nir un temps libre que si sa logique réus­sit à conta­mi­ner l’organisation du tra­vail dans tous ses aspects. Ni les chô­meurs, ni les pré­caires ne sont plus libres parce qu’ils sont moins long­temps sala­riés que les autres tra­vailleurs. Marx fai­sait de la réduc­tion de la jour­née de tra­vail la « condi­tion essen­tielle » de l’épanouissement. Mais celle-ci ne sau­rait acqué­rir un contenu éman­ci­pa­teur que si le temps de tra­vail est lui-même libéré du joug capi­ta­liste.

Le combat pour une réduc­tion mas­sive du temps de tra­vail s’oppose fron­ta­le­ment au capi­ta­lisme contem­po­rain qui fonc­tionne plus que jamais à la régres­sion sociale. Aujourd’hui une répar­ti­tion éga­li­taire des heures de tra­vail condui­rait à une durée heb­do­ma­daire de l’ordre de 30 heures, qui pour­rait bais­ser encore par sup­pres­sion des emplois inutiles rendus néces­saires par la non gra­tuité des ser­vices publics ou par la crois­sance des dépenses liées à une concur­rence impro­duc­tive. Le niveau de vie serait amé­lioré par l’extension des droits sociaux (emploi, santé, loge­ment, etc.) assu­rée par un finan­ce­ment socia­lisé (gra­tuité ou quasi gra­tuité).

La réduc­tion du temps de tra­vail et l’interdiction des licen­cie­ments posent la ques­tion d’une démar­chan­di­sa­tion de la force de tra­vail qui se heurte à deux obs­tacles : la répar­ti­tion des richesses et le droit de pro­priété. Sa mise en œuvre passe par une contes­ta­tion pra­tique des rap­ports sociaux, à l’intérieur même des entre­prises, sous forme d’un contrôle exercé par les sala­riés sur les embauches, les condi­tions et l’organisation du tra­vail. Elle s’appuie aussi sur la garan­tie de res­sources des tra­vailleurs et la conti­nuité du revenu, qui implique un chan­ge­ment radi­cal dans la dis­tri­bu­tion des richesses pro­duites. Il s’agit d’articuler la libé­ra­tion et la trans­for­ma­tion du tra­vail, plutôt que d’opposer la reven­di­ca­tion d’un revenu garanti à celle du nou­veau plein emploi.

La démarche stra­té­gique pour­rait être la sui­vante :

  • affir­ma­tion conjointe du droit à l’emploi et à la conti­nuité de revenu ;
  • contes­ta­tion de l’actuelle répar­ti­tion des richesses ;
  • exi­gence d’une baisse du temps de tra­vail avec embauches pro­por­tion­nelles : contrôle sur l’embauche ;
  • refus du pou­voir patro­nal sur l’emploi et les condi­tions de tra­vail ;
  • démar­chan­di­sa­tion de la force de tra­vail ;
  • remise en cause de la pro­priété privée.

L’enclenchement d’un tel schéma passe par la recherche de formes d’organisation pre­nant en compte les fac­teurs de frac­tion­ne­ment du sala­riat (salariés/​chômeurs, grosses boî­tes/­sous-trai­tants, public/​privé, hommes/​femmes, mise en concur­rence des sala­riés à tra­vers la mon­dia­li­sa­tion). Pour avan­cer vers le plein emploi, il faut impo­ser aux patrons une norme de réduc­tion du temps de tra­vail, le contrôle sur les embauches, les cadences et les horaires, autre­ment dit enclen­cher un pro­ces­sus de dépé­ris­se­ment du marché du tra­vail et de socia­li­sa­tion de l’emploi. La lutte pour l’abolition du chô­mage tend alors à se trans­for­mer en un mou­ve­ment d’abolition pra­tique du sala­riat.

1 Centre des Jeunes Dirigeants d’entreprise, « L’illusion du plein emploi », Futuribles, n° 183, jan­vier 1994.

[2] André Gorz, Métamorphoses du tra­vail. Quête du sens, Paris, Galilée, 1988.

[3] André Gorz, Adieux au pro­lé­ta­riat, Paris, Le Seuil, 1981.

[4] Christophe Dejours, Souffrance en France, Paris, Le Seuil, 1998.

[5] Robert Castel, Les méta­mor­phoses de la ques­tion sociale, Paris, Fayard, 1995.

[6] Michael Hardt et Antonio Negri, Empire, Paris, Exils, 2000. Pour une lec­ture cri­tique, voir Daniel Bensaïd, « Plèbes, classes, mul­ti­tudes : cri­tique de Hardt et Negri » dans Une radi­ca­lité joyeu­se­ment mélan­co­lique, Paris, Textuel, 2010.

[7] Michel Husson, « Sommes-nous entrés dans le capi­ta­lisme cog­ni­tif ? », Critique com­mu­niste, n°169-170.

[8] Claudio Vercellone (dir.), Sommes-nous sortis du capi­ta­lisme indus­triel ?, Paris, La Dispute, 2003.

[9] Thomas Coutrot, Critique de l’organisation du tra­vail, Paris, La décou­verte, 2002.

[10] Slavoj Zizek, « Have Michael Hardt and Antonio Negri Rewritten the Communist Manifesto For the Twenty-First Century ? », Rethinking Marxism, n° 3/4, 2001.

[11] René Passet, L’illusion néo­li­bé­rale, Paris, Fayard, 2000.

[12] Anne Eydoux et Rachel Silvera, « De l’allocation uni­ver­selle au salaire mater­nel, il n’y a qu’un pas à ne pas fran­chir », dans Le bel avenir du contrat de tra­vail : alter­na­tives au social-libé­ra­lisme, Paris, Syros, 2000.

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