Michel Warschawski

Mikado, un de ces héros qu’on ne connaît pas

Par Mis en ligne le 07 avril 2016

Kichel WarschawskiTout le monde à part Stephen Harper ou Donald Trump sait qu’il y a dans notre his­toire contem­po­raine des per­son­na­li­tés extra­or­di­naires qui se sont bat­tues pour les droits et la jus­tice. Automatiquement, on pense alors à Mandela, Gandhi, Martin Luther King. Si on est plus à gauche, on pense au Che Guevara, Rosa Luxembourg, Angela Davis et tant d’autres. Chacune de ces per­sonnes a son par­cours par­ti­cu­lier rempli d’héroïsme, mais aussi d’« angles morts », de défaites, voire d’erreurs. Si on s’en sou­vient, c’est que ces per­sonnes se sont tenues droit, qu’ils et elles ont été loyales à leur cause, qu’ils et elles n’ont pas hésité à se mettre en péril pour des causes légi­times. Ce « pan­théon » des héros et des héroïnes est impor­tant pour aviver nos mémoires et nous redon­ner le cou­rage de résis­ter chaque jour.

En réa­lité, on sait aussi que l’histoire n’est pas « faite » par des géants et des géantes. Certes, ils et elles ont joué un rôle, sou­vent pour cata­ly­ser, sym­bo­li­ser, visi­bi­li­ser des luttes et des mou­ve­ments en pro­fon­deur. Ceux-ci sont le pro­duit des efforts conju­gués de mil­liers et de dizaines de mil­liers de gens, qui ont aussi « tenu bon », qui ont construit des pas­se­relles et par­ti­cipé à déchif­frer des stra­té­gies et des métho­do­lo­gies. Sans mon ami Willis Mcunu et des mil­liers de syn­di­ca­listes sud-afri­cains qui ont affronté un régime ter­ri­ble­ment brutal pen­dant des dizaines d’années, Mandela serait encore en prison et on aurait encore l’apartheid. Martin Luther King serait encore un pas­teur au bon parler sans l’immense mou­ve­ment des droits civiques qui a bous­culé les États-Unis au tour­nant des années 1960.

Parfois ces inconnu-es sortent un peu de l’ombre, par le hasard des luttes et des ren­contres. Une per­son­na­lité surgit, de par ses propres efforts et son propre cou­rage, dans les moments intenses des luttes. J’ai eu la chance d’en ren­con­trer plu­sieurs, mais aujourd’hui, je pense à un en par­ti­cu­lier. C’est main­te­nant un grand-papa, mais cela fait 50 ans qu’il résiste dans une société pas facile du tout qui s’appelle Israël. Et il s’appelle Michel Warschawski, mais tout le monde le connaît comme Mikado.

Fils d’un grand rabbin en France, Mikado est arrivé dans la tour­mente comme mili­tant étu­diant lié à des groupes d’extrême gauche. Ceux-ci à l’époque appuyaient la lutte pales­ti­nienne, et même les mou­ve­ments qui met­taient en place l’Organisation pour la libé­ra­tion de la Palestine (OLP). Il fal­lait le faire, car la grande majo­rité des Israéliens, y com­pris de gauche, voyaient les Palestiniens en géné­ral et les mou­ve­ments en par­ti­cu­lier comme une vul­gaire bande de ter­ro­ristes. Mikado a tenu bon. Il est allé en prison pour refu­ser de servir dans l’armée. Encore aujourd’hui, il ren­contre les Palestiniens dans les ter­ri­toires occu­pés et construit des pro­jets pour animer d’innombrables cam­pagnes autour d’un des rares orga­nismes qu’on peut défi­nir d’israélo-palestinien, l’Alternative Information Center (AIC).
C’est un lieu de res­sour­ce­ment, d’information et de liai­son entre la Palestine et le reste du monde, en incluant des Israéliens déter­mi­nés à lutter ensemble avec les Palestiniens. Être loyal à la cause en Israël et en Palestine, ce n’est pas seule­ment se lamen­ter sur les poli­tiques répres­sives de l’État. Ce n’est pas seule­ment condam­ner la répres­sion, qui est la consé­quence d’une poli­tique d’occupation illé­gale et injuste. C’est remon­ter à la cause et la cause, c’est la réa­lité d’un État colo­nial. Quant à la solu­tion, il n’y en a pas 34, il y en a une, et c’est la fin de cette occu­pa­tion. Seulement à cette condi­tion, les deux peuples pour­raient vivre ensemble.

Aujourd’hui dans cette région du monde, c’est un dur moment. La machine de guerre israé­lienne roule à plein régime. Les Palestiniens sont divi­sés. L’opinion en Israël est tra­ver­sée de cou­rants racistes et extré­mistes qui appellent à l’expulsion, voire pire encore, des Palestiniens. Se tenir droit n’est pas facile. Mais il faut tenir. Et c’est pour­quoi les Palestiniens, avec l’aide de leurs amis dans le monde, veulent relan­cer la lutte. Le moyen qu’ils ont trouvé, c’est une grande cam­pagne de boy­cot­tage d’Israël (BDS), vous en avez entendu parler.

Il n’est pas facile pour un Israélien de dire qu’il appuie BDS. Comme cela ne l’était pas pour les quelques Sud-Africains blancs qui tra­vaillaient avec la résis­tance afri­caine à l’époque de l’apartheid. Pour Mikado, BDS n’a rien d’une opé­ra­tion contre les Israéliens, encore moins d’un projet « anti­sé­mite » (comme le répètent le gou­ver­ne­ment israé­lien et ses com­plices à Ottawa). C’est un choix néces­saire, qui peut faire bouger les choses et peut-être même, avec un peu de chance, rame­ner l’idée de la paix dans ce pays de guerre. On rêve un peu, comme Mandela en 1982, quand il crou­pis­sait dans les pri­sons de l’apartheid. Et pour­tant, quelques années plus tard, l’impensable est devenu pen­sable.

P. S. Mikado sera avec nous au Forum social en août. Vous pour­rez entendre de vive voix un de ces héros ano­nymes qui fait qu’on garde notre huma­nité et notre dignité.

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