Sur le succès électoral du NPD au Québec

Deux hypothèses et une question

Par Mis en ligne le 08 mai 2011

Le succès élec­to­ral que vient de connaître le NPD au Québec, abso­lu­ment sans pré­cé­dent, va sûre­ment sus­ci­ter beau­coup d’analyses dans les mois et, nous annonce-t-on par­fois, les années à venir. Il peut être inté­res­sant pour­tant d’avancer d’ores et déjà cer­taines hypo­thèses per­met­tant d’éclairer ce succès, qui ébranle mani­fes­te­ment l’ensemble de la « classe poli­tique » qué­bé­coise, chro­ni­queurs des grands médias, com­men­ta­teurs et ana­lystes che­vron­nés, per­son­nel poli­tique élu et non élu. En ce len­de­main d’élections, il est pénible, soit dit en pas­sant, d’entendre par ailleurs cer­tains carac­té­ri­ser le vote majo­ri­taire qu’a exprimé la popu­la­tion du Québec de vote quasi fri­vole, peu sérieux. Comme si le « sérieux » en poli­tique était réservé à ce que cette classe juge tel ou aux milieux qu’elle fré­quente…

S’il est vrai que la cam­pagne du NPD a pu paraître rela­ti­ve­ment vague, il n’en reste pas moins qu’elle s’est dérou­lée en met­tant en avant de grands prin­cipes et cer­tains objec­tifs de pro­grès social : volonté de prise en compte des besoins des majo­ri­tés, néces­sité d’une amé­lio­ra­tion des condi­tions de vie des aînés et de la pro­tec­tion des régimes de pen­sions, contrôle des coûts du crédit par cartes ban­caires, notam­ment. Dans un cadre où l’ensemble des forces poli­tiques gou­ver­nantes s’entête depuis un quart de siècle à n’annoncer sans cesse que « du pire » et œuvrent, semble-t-il, à pré­ca­ri­ser tou­jours davan­tage des situa­tions déjà dif­fi­ciles, le mes­sage néo­dé­mo­crate a pris le contre-pied de leur dis­cours et exprimé l’essoufflement des­dites majo­ri­tés. Le vote massif en faveur du NPD au Québec a permis de crier : « C’est assez ! ». Vote de pro­tes­ta­tion, sans aucun doute, mais qui témoigne élo­quem­ment de ce que les élec­to­rats qui veulent du chan­ge­ment ne penchent pas « natu­rel­le­ment » vers la droite, pas plus au Québec qu’ailleurs dans le monde.

Cela dit, il faut noter aussi que le NPD n’a accru au Canada anglais le nombre de ses membres au Parlement fédé­ral que de six dépu­tés. Il a d’ailleurs par­ti­cu­liè­re­ment mal paru dans les pro­vinces où il forme le gou­ver­ne­ment : rayé de la carte au Manitoba, par exemple, et rien de mieux en Nouvelle-Écosse. Dans cette der­nière pro­vince, il est géné­ra­le­ment accepté que le mécon­ten­te­ment popu­laire envers le gou­ver­ne­ment néo­dé­mo­crate pro­vin­cial, qui s’est réper­cuté sur le vote au fédé­ral, vient de ses poli­tiques bud­gé­taires, notam­ment de ses cou­pures dans les ser­vices publics. Au Québec, cet aspect des choses ne pou­vait évi­dem­ment se mani­fes­ter. Le taux d’abstention, tel qu’il peut être établi en ce moment, est à peine moins élevé à l’échelle pan­ca­na­dienne qu’en 2008 : un peu moins de 40% cette année contre un peu plus de 40% alors, sur une pente quasi uni­for­mé­ment des­cen­dante depuis des décen­nies. Chiffres glo­ba­le­ment iden­tiques pour le Québec.

Paradoxalement peut-être, ces forts taux d’abstention, la montée du NPD au Canada et, sur­tout, l’exceptionnelle pro­gres­sion du vote en sa faveur au Québec pro­cèdent pour une large part d’un phé­no­mène unique. Voilà une pre­mière hypo­thèse à faire valoir. Ce phé­no­mène qui leur est commun, c’est l’absence de confiance envers le vieux sys­tème de partis, le mécon­ten­te­ment à son endroit de sec­teurs signi­fi­ca­tifs de l’électorat, la moro­sité plus grande qu’à l’ordinaire. L’abstention atteint des som­mets his­to­riques au Canada, élé­ment qu’on doit, par­tiel­le­ment à tout le moins, envi­sa­ger comme pro­duit du désen­chan­te­ment ou d’un bilan néga­tif porté à l’encontre des joutes de pou­voir habi­tuelles ; au Québec, la même absence de confiance et la même moro­sité se sont mani­fes­tées par un trans­fert très signi­fi­ca­tif de votes en faveur des néo­dé­mo­crates en sus d’une abs­ten­tion mas­sive.

Car il n’apparaît pas réel­le­ment plau­sible à cette étape que l’appui au NPD s’y ins­crive dans un pro­ces­sus de renou­vel­le­ment de l’attachement au sys­tème de partis fédé­ral. Pour les néo­dé­mo­crates, l’enjeu est pré­ci­sé­ment de faire la preuve doré­na­vant qu’ils méritent bien l’appui de l’électorat qué­bé­cois, et donc qu’ils n’ont pas été qu’un ins­tru­ment ser­vant encore une fois à mar­quer son éloi­gne­ment de ce sys­tème. Le Bloc qué­bé­cois a été, pour sa part, vic­time lui aussi de cette fatigue de la popu­la­tion à l’endroit des joutes élec­to­rales fédé­rales, vic­time, en quelque sorte, de ses succès du passé, qui en ont fait l’une des forces poli­tiques les plus impor­tantes. Le vote de pro­tes­ta­tion envi­sagé comme action de retrait de la joute poli­tique « offi­cielle », qu’il a exprimé pen­dant des années, deve­nait dans ce cadre encore plus mar­quant avec les can­di­dats néo­dé­mo­crates.

La divi­sion au Québec entre les options sou­ve­rai­niste et fédé­ra­liste est réelle et porte sur une ques­tion de fond, une ques­tion qui n’est pas sym­bo­lique ni far­fe­lue, comme sem­blait le croire Michael Ignatieff, non plus qu’un leurre cachant les vrais pro­blèmes, comme on entend encore sou­vent au NPD. Et l’on sait que chaque parti pro­vin­cial et fédé­ral du Québec en a régu­liè­re­ment joué lorsque ses cam­pagnes ne « levaient » pas suf­fi­sam­ment, puisque bon an mal an cha­cune des deux options pou­vait comp­ter sur quelque 40% de sup­por­ters dans la popu­la­tion. Le Bloc qué­bé­cois a d’ailleurs tenté de s’adresser direc­te­ment aux par­ti­sans de l’indépendance quand il est devenu dan­ge­reu­se­ment évident pour lui que ses appuis s’effritaient. À ce moment, l’erreur com­mise par beau­coup d’analystes avait été de juger que si le NPD gagnait en puis­sance, cela ne pour­rait se faire qu’au détri­ment du PLC, c’est-à-dire par un dépla­ce­ment de votes entre partis fédé­ra­listes.

C’était oublier que, his­to­ri­que­ment, la robus­tesse, la fidé­lité et l’énergie poli­tiques des forces sou­ve­rai­nistes, comme de l’appui à l’indépendance, ont été asso­ciées aux cou­rants et aux sen­si­bi­li­tés pro­gres­sistes dans la société qué­bé­coise. Une montée du NPD au Québec sur une plate-forme de pro­grès ne peut pas rele­ver d’une évo­lu­tion par­ti­sane limi­tée à des fédé­ra­listes. Au sein de la popu­la­tion fran­co­phone du Québec, l’appui à l’option consti­tu­tion­nelle fédé­ra­liste s’est main­tenu au fil des décen­nies comme appui de groupes davan­tage liés à la pro­priété privée, aux réseaux de la gou­verne régio­nale qui leur étaient liés, aux vieilles élites locales, etc., de même qu’aux tenants de valeurs plus tra­di­tion­nelles.

Évidemment, il y a des par­ti­sans de réformes sociales parmi les fédé­ra­listes et des cou­rants plus conser­va­teurs parmi les par­ti­sans de l’indépendance du Québec. Mais l’absence de déve­lop­pe­ment his­to­rique du NPD au Québec vient pré­ci­sé­ment de ce que la gauche anglo­phone pan­ca­na­dienne a refusé les reven­di­ca­tions natio­nales qué­bé­coises dès le début des années 1960, for­çant la majo­rité des fran­co­phones pro­gres­sistes à quit­ter le parti durant les pre­miers mois de sa for­ma­tion ; ils se retrou­vèrent géné­ra­le­ment par la suite du côté de l’option indé­pen­dan­tiste puis du Parti qué­bé­cois. Si, durant la der­nière cam­pagne élec­to­rale, les néo­dé­mo­crates mar­quaient des points au Québec, c’était obli­ga­toi­re­ment du côté d’un élec­to­rat qui, au moins en partie, avait déjà voté sou­ve­rai­niste. L’erreur de pers­pec­tive vou­lant que les appuis au NPD ne pro­viennent au Québec que d’anciens élec­teurs libé­raux venait de cet oubli. Voilà une deuxième hypo­thèse pou­vant servir à l’explication des résul­tats de lundi. D’ailleurs, en toute fin de cam­pagne, le Bloc qué­bé­cois a de nou­veau modi­fié son mes­sage, en met­tant à la fois l’accent sur la ques­tion natio­nale et sur son carac­tère de parti pro­gres­siste, ce qu’on n’avait pas pro­clamé de la sorte depuis long­temps.

Depuis les années 1960, le NPD n’a pas été reconnu comme leur parti par les mou­ve­ments sociaux, syn­di­caux et com­mu­nau­taires au Québec, et encore moins son option consti­tu­tion­nelle. La gauche n’a pas milité dans ce parti et sa montée pré­sente n’a pas été prise en main par ces mou­ve­ments. Son chef qué­bé­cois Thomas Mulcair vient du PLQ, Françoise Boivin, avo­cate patro­nale, du PLC ; mais plu­sieurs de ses can­di­dats et can­di­dates étaient néan­moins des syn­di­ca­listes, des pro­mo­teurs des droits autoch­tones, des tra­vailleurs sociaux et des béné­voles com­mu­nau­taires. Il s’agit d’une dépu­ta­tion qui a tout inté­rêt à tenter de s’adresser aux mou­ve­ments pro­gres­sistes de la société qué­bé­coise.

Cela ne peut pas se faire en « sau­tant » par-dessus les ques­tions poli­tiques impor­tantes pour le Québec, aux­quelles les néo­dé­mo­crates doivent appor­ter des solu­tions com­pa­tibles avec leurs valeurs pro­fes­sées. Au nombre de ces ques­tions, bien sûr, la ques­tion du statut du Québec. Durant la cam­pagne, pas trop fort cepen­dant, Jack Layton a laissé entendre qu’il recon­naî­trait la déci­sion que pren­draient éven­tuel­le­ment les Québécois à cet égard, par exemple dans un nou­veau réfé­ren­dum. À ce qu’on a pu com­prendre, le direc­teur pan­ca­na­dien de la cam­pagne du parti a désa­voué cette idée.

Il serait peut-être intem­pes­tif d’exiger pré­sen­te­ment une posi­tion ache­vée sur la ques­tion natio­nale du Québec de la part du nou­veau caucus du parti à Ottawa, et même de son caucus qué­bé­cois. Mais un point de départ pour les par­le­men­taires néo­dé­mo­crates de la pro­vince, notam­ment pour se rap­pro­cher des grands mou­ve­ments sociaux et syn­di­caux, serait de pilo­ter en chambre une véri­table pro­po­si­tion d’abrogation de la loi dite de « clarté » : il s’agit d’une loi de domi­na­tion sur l’avenir de la popu­la­tion qué­bé­coise, puisqu’elle soumet pré­ci­sé­ment son avenir natio­nal au bon vou­loir du Parlement fédé­ral, où les dépu­tés qué­bé­cois sont lar­ge­ment mino­ri­taires, qui lui-même doit tenir compte des avis de cha­cune des autres pro­vinces prise sépa­ré­ment, où la popu­la­tion qué­bé­coise n’a pas de repré­sen­tants. Il serait dif­fi­cile d’imaginer une for­mule plus expli­cite de déni du droit démo­cra­tique.

C’est une ques­tion qui se pose à la nou­velle dépu­ta­tion néo­dé­mo­crate du Québec : sans avoir pré­sen­te­ment toutes les réponses sur l’option consti­tu­tion­nelle qu’elle sou­hai­tera éven­tuel­le­ment sou­mettre à la dis­cus­sion, lui serait-il pos­sible de s’engager main­te­nant à pilo­ter une pro­po­si­tion d’abrogation comme telle de la loi Chrétien-Dion ? Car cette abro­ga­tion repré­sente un préa­lable néces­saire à toute liberté de déci­sion de la popu­la­tion qué­bé­coise, et donc au libre exer­cice de la démo­cra­tie.

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