Déclin états-unien ?

Mis en ligne le 26 mai 2008

A la porte des Etats-Unis, les pro­blèmes s’accumulent : dif­fi­cul­tés éco­no­miques et finan­cières défis géo­po­li­tiques qui tendent à creu­ser le défi­cit inté­rieur et exté­rieur, sous-déve­lop­pe­ment des infra­struc­tures et inéga­li­tés sociales. L’Amérique entend-elle rebon­dir ou au contraire cir­cons­crire son ter­ri­toire d’influence ? La crise des cré­dits hypo­thé­caires est révé­la­trice de l’état géné­ral de son éco­no­mie. Elle fut le déclen­cheur de la crise finan­cière actuelle. Toutefois, le point de départ se situe sans doute en amont des dif­fi­cul­tés de l’immobilier. Il pour­rait rési­der dans la baisse des reve­nus de 80 % des tra­vailleurs amé­ri­cains. Depuis 2006, leur salaire ne cesse de dimi­nuer en valeur abso­lue. C’est ainsi que leur feuille de paie heb­do­ma­daire a été ampu­tée de 3,55 dol­lars en avril 2008. Les aug­men­ta­tions de salaires des douze mois pré­cé­dents ont été absor­bées par les hausses du prix de l’essence et des den­rées alimentaires.

Par Hervé de Carmoy

Le nombre de tra­vailleurs à mi-temps est passé de 4,9 mil­lions à 5,2 mil­lions en un mois. Le chô­mage a aug­menté en un an de 326.000 per­sonnes, sans comp­ter tous ceux qui ont été mis au chô­mage par­tiel ou qui ont été encou­ra­gés à ne pas recher­cher un emploi ; la pré­ca­rité se répand et les classes moyennes com­mencent à être lami­nées, illus­trant ainsi un pas­sage à vide de l’économie américaine.

Lourdes impru­dences. Cette crise, d’un ordre de gran­deur de 80 à 130 mil­liards de dol­lars, n’aurait pu être qu’un inci­dent de par­cours si les ins­ti­tu­tions amé­ri­caines n’avaient commis de lourdes impru­dences. Par jeu et par appât du gain, elles ont trans­formé la ges­tion de capi­taux en casino. Elles ont créé des mon­tages opaques et dif­fi­ciles à dénouer. Elles ont pris des risques incon­si­dé­rés. En consé­quence, les pertes seront un mul­tiple élevé des sommes annon­cées à l’origine. Elles pour­raient atteindre, selon des res­pon­sables aver­tis, un chiffre situé entre 800 et 1.200 mil­liards de dol­lars. On com­prend dès lors que les auto­ri­tés de tutelle amé­ri­caines aient accepté un éta­le­ment dans le temps, de trois à cinq ans, de la dépré­cia­tion de ces actifs. Il ne s’agit pas d’une pre­mière dans l’histoire récente des banques centrales.

À la fin des années 1980, le prag­ma­tisme bri­tan­nique avait conduit la Banque d’Angleterre à consen­tir un lis­sage sur trois à cinq ans des pertes sur les cré­dits à l’Amérique latine. Cela signi­fie que la Banque cen­trale amé­ri­caine conti­nue à injec­ter des mon­tants consi­dé­rables dans le sys­tème ban­caire. Sa der­nière inter­ven­tion s’élève à 150 mil­liards de dol­lars à 2 % et permet aux banques de recons­ti­tuer leur marge et leur liqui­dité. La Fed donne ainsi le temps au temps, fai­sant confiance à l’esprit d’entreprise des Américains pour retrou­ver le chemin de la créa­tion de richesses. L’Amérique en aura besoin. En effet, la crise finan­cière ne se limite pas aux défaillances dans le sec­teur des sub­primes. Elle pour­rait s’étendre à une autre caté­go­rie d’actifs, celle des cré­dits à la consom­ma­tion octroyés parle débit des cartes de crédit. Ces concours sont uti­li­sés par les 80 % les moins aisés de la popu­la­tion ; ils ont sou­vent été octroyés sans un dis­cer­ne­ment suf­fi­sant et repré­sentent plu­sieurs mil­liers de mil­liards de dol­lars. L’analyse de l’ampleur et des consé­quences de la crise finan­cière aux Etats-Unis implique aussi de prendre en ligne de compte l’évolution de la parité du dollar. Il s’agit certes d’une équa­tion à plu­sieurs incon­nues. Mais une consta­ta­tion s’impose : aux Etats-Unis, la mon­naie passe après l’exercice d’un pou­voir géo­po­li­tique. En tout état de cause, il est légi­time de penser que l’accroissement de son défi­cit externe et interne et la fra­gi­li­sa­tion de sa posi­tion rela­tive au Moyen- Orient et en Asie seront des fac­teurs impor­tants dans la per­sis­tance ou l’aggravation de la fai­blesse du dollar, notam­ment à l’égard de l’euro et du yen. Les choix géo­po­li­tiques seront aussi lourds de conséquences.

En fait, les États-Unis ont deux rivaux qui se font la courte échelle : la Chine et l’Iran. Chacun d’eux veut éloi­gner les Etats-Unis de la région où ils entendent exer­cer leur pré­émi­nence his­to­rique. Ensemble, ils manoeuvrent à plu­sieurs niveaux : la Chine construit une gigan­tesque base pour ses sous- marins et mis­siles nucléaires, dans l’île de Hainan ; elle contrô­lera ainsi ses routes mari­times qui lui assu­re­ront l’approvisionnement en pétrole et en matières pre­mières. À un terme de deux ou trois ans, la Banque de Chine pour­rait avoir accu­mulé des réserves de changes de 2.300 à 3.000 mil­liards de dol­lars, mon­tant suf­fi­sant pour peser d’un poids cer­tain sur la ges­tion du défi­cit exté­rieur amé­ri­cain, soit par le biais des taux, soit par celui des renou­vel­le­ments. L’Iran, à échéance de deux à trois ans, pour­rait avoir déve­loppé l’arme nucléaire. Le fran­chis­se­ment de cette étape pose­rait alors d’immenses pro­blèmes géos­tra­té­giques, dont celui de la sécu­rité d’Israël. L’arme ato­mique pour­rait confé­rer à l’Iran une posi­tion cen­trale au Moyen-Orient. Le pays fait déjà pres­sion sur ses voi­sins pour qu’ils fac­turent leurs ventes de pétrole aux États-unis dans une mon­naie autre que le dollar Son entrée dans le club qui pos­sède la bombe ato­mique lui don­ne­rait un ascen­dant régio­nal signi­fi­ca­tif, d’autant qu’il dis­pose de 20 % des réserves de gaz dans le monde et de 7 % des réserves de pétrole.

Dans ce contexte, une réa­lité s’impose : l’accentuation d’une poli­tique de défi­cit bud­gé­taire et de la balance com­mer­ciale ainsi que le choix de la manière forte en poli­tique étran­gère pour­raient se tra­duire le cas échéant par de graves secousses finan­cières et moné­taires à l’échelle mondiale.

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