La Commission Bouchard-Taylor : les enjeux occultés

Mis en ligne le 24 mai 2008

La Commission Bouchard-Taylor a fina­le­ment remis son rap­port au milieu d’une autre contro­verse sus­ci­tée par les médias. Au bout de la ligne, tout le monde a com­pris que c’était une nou­velle tem­pête dans un verre s’eau. Et fina­le­ment, la Commission BT dit ce que la grande majo­rité des gens au Québec pense spon­ta­né­ment. Essentiellement, le pro­blème de l’«accommodement » avec les immi­grants est assez mineur et avec quel­ques « ajus­te­ments » ici et là, sans rien bou­le­ver­ser, la situa­tion pour­rait s’améliorer. On aurait pu avoir un pire résul­tat que cela, effec­ti­ve­ment. Mais le pro­blème est que le pro­ces­sus de la Commission BT était au départ mal fondé. Les vrais enjeux de l’immigration ont été occul­tés, sciem­ment et invo­lon­tai­re­ment.

Par Pierre Beaudet

Pourquoi la polémique ?

On se sou­vien­dra que l’idée de la Commission a été le résul­tat de « mini crises » sus­ci­tées par quel­ques inci­dents isolés ici et là et montés en épin­gle par des médias comme le réseau TQS et le Journal de Montréal, sans comp­ter les radios-pou­bel­les comme Choix-FM. Une fois la pous­sière retom­bée et les consul­ta­tions ter­mi­nées, nos deux émi­nents com­mis­sai­res concluent, judi­cieu­se­ment par ailleurs, qu’il n’y a pas de « crise » sur la ques­tion de l’immigration. Les médias ont créé une « fausse per­cep­tion», disent-ils, en s’excitant pour rien sur des « non-évè­ne­ments » autour de caba­nes à sucre et de vitre givrées. Certes, il est vrai que tel a été le cas. TQS comme le Journal de Montréal se font plai­sir à cibler les immi­grant-es que ce soit pour les « accom­mo­de­ments (dé)raisonnables » ou des affai­res de cri­mi­na­lité (les gangs de rues soit disant « haï­tiens»). Cependant, les médias ne sont-ils pas davan­tage la consé­quence (que la cause) d’une cam­pa­gne de peur menée ailleurs ?

Les menaces contre les immigrants sont réelles

Il faut consta­ter que l’opération est en cours depuis déjà plu­sieurs années, orches­trée par les partis poli­ti­ques et les mou­ve­ments de droite, comme l’ADQ de Mario Dumont et même une partie impor­tante du Parti Conservateur de Stephen Harper. En effet, ce ne sont pas les médias qui ont inventé le dis­cours hai­neux, mépri­sant, inti­mi­dant qui émane de ces milieux. Tout cela s’est aggravé depuis les évè­ne­ments du 11 sep­tem­bre 2001. De facto, le gou­ver­ne­ment cana­dien, à l’instar de son « ami » de Washington, a imposé tout un lot de mesu­res pour pro­fi­ler les immi­grants et les réfu­giés, prin­ci­pa­le­ment ceux ori­gi­nai­res de l’Afrique du Nord, du Moyen-Orient et de l’Asie. Dans les faits, ces nou­vel­les poli­ti­ques ont été lar­ge­ment ins­pi­rées par les impé­ra­tifs de la nou­velle « croi­sade » déclen­chée dans cette partie du monde par l’administration Bush. Depuis, les immi­grants qui en pro­vien­nent sont par défi­ni­tion sus­pects, d’où le fait que ce sont des res­sor­tis­sants algé­riens, syriens, pakis­ta­nais qui se sont retrou­vés sur la sel­lette, et au-delà des indi­vi­dus concer­nés, des com­mu­nau­tés plus lar­ge­ment. On peut donc conclure de tout cela qu’il y a effec­ti­ve­ment une « crise», et pas seule­ment une « per­cep­tion d’une crise » dans le domaine de l’immigration, contrai­re­ment à ce qu’en disent Bouchard et Taylor. Les deux com­mis­sai­res, il faut leur en donner le crédit, au moins par­lent de l’islamophobie qui éclate ici et là, mais jamais expli­quer pour­quoi.

Le retour de l’identité

Mario Dumont avait for­mulé bien avant la Commission BT l’idée que l’immigration est une menace contre notre iden­tité. Lors de la cam­pa­gne des élec­tions par­tiel­les dans l’est de Montréal, ce fut d’ailleurs son thème prin­ci­pal, « il y a trop d’immigrants ». Dans cer­tains milieux natio­na­lis­tes, il y a une varia­tion sur ce thème, « il y a trop d’immigrants non-fran­co­pho­nes ». Selon eux, les immi­grants n’ont qu’à s’intégrer. Il faut, selon le très « lucide » Joseph Facal que les socié­tés occi­den­ta­les ces­sent d’être « ron­gées de l’intérieur par le sen­ti­ment de culpa­bi­lité et la mau­vaise conscience » (Journal de Montréal, 23 mai 2008) et donc impo­sent « leurs valeurs ». Pauline Marois, Jean Dorion (de la SSJB) et d’autres lea­ders natio­na­lis­tes se plai­gnent d’ailleurs que la Commission BT n’insiste par sur cette ques­tion et laisse enten­dre que c’est à « nous » (la majo­rité) de s’adapter à « eux » (les immi­grants). Cette ques­tion de l’identité se fait sur le dos des immi­grants, cible facile s’il en est. La soit disant ques­tion iden­ti­taire est uti­li­sée, pas seule­ment au Québec (mais par­tout dans le monde occi­den­tal) pour occul­ter des pra­ti­ques de dis­cri­mi­na­tion contre les immi­grants qui ne sont pas assez « occi­den­taux » pour « méri­ter » des droits égaux. Car quelle est la réa­lité ? Au Québec comme en France ou aux États-Unis, les immi­grants subis­sent une réelle dis­cri­mi­na­tion (qui se tra­duit bien concrè­te­ment et selon des indi­ca­teurs archi connus comme le revenu et l’emploi). Leur statut reste tou­jours pré­caire, même lorsqu’ils obtien­nent la natio­na­lité, puis­que ils res­tent vus comme des « autres», des « aliens » qui n’ont pas le bon accent, la bonne cou­leur, la bonne reli­gion, le bon goût culi­naire, etc. Le pire est qu’on a déjà vu ce « film » dans les années 1910-1940 lors­que les immi­grants de l’époque (d’Europe sur­tout) sont restés pen­dant des décen­nies « sus­pects», à la fois « pro­fi­teurs » (les méchants juifs) et « sub­ver­sifs » (beau­coup d’immigrants étaient des syn­di­ca­lis­tes très actifs).

La montagne qui accouche d’une souris

Le clou du rap­port BT se situe évi­dem­ment au niveau des poli­ti­ques qui sont pro­po­sées par les com­mis­sai­res. Le com­men­taire géné­ral qu’on peut enten­dre ici et là est banal : « pour­quoi tout ce fracas pour un tel résul­tat plus que modeste » ? Fallait-il atten­dre le rap­port pour savoir que les cor­po­ra­tions pro­fes­sion­nel­les sont un obs­ta­cle struc­tu­rel à l’accès aux emplois qua­li­fiés pour les immi­grants ? Avait-on besoin de se faire dire que les orga­nis­mes qui s’occupent de l’accueil devraient avoir plus de moyens pour aider les gens à se retrou­ver dans la société qué­bé­coise ? Quant aux autres ques­tions sym­bo­li­ques (port du voile ou d’autres mar­queurs reli­gieux, congés fériés, etc.), n’avons-nous pas assez entendu lors des audien­ces que ces ques­tions n’avaient rien de dra­ma­ti­que et étaient dans 99% des cas réglés à l’amiable sans acri­mo­nie ni chi­cane ? Comment expli­quer le ton mora­liste et « léger » des com­mis­sai­res devant une situa­tion qui est effec­ti­ve­ment grave puis­que des mil­liers et des mil­liers d’immigrants se retrou­vent au bas de l’échelle sociale (et sala­riale) ?

Les « voleurs de job »

La société qué­bé­coise, comme les autres socié­tés dans le monde capi­ta­liste occi­den­tal, change à tous les niveaux, y com­pris du fait qu’une partie crois­sante de la popu­la­tion (bien­tôt 20%) sera com­po­sée d’immigrants qui sont « en demande » par l’évolution démo­gra­phi­que et éco­no­mi­que. En effet, le capi­ta­lisme néo­li­bé­ral dont la forme exa­cer­bée se vit aux États-Unis a « besoin » de mil­lions d’immigrants, à la fois pour leurs « bras » (tra­vail non qua­li­fié) que pour leurs « têtes » (sec­teurs tech­no­lo­gi­ques). Puisque ce sys­tème néo­li­bé­ral fonc­tionne comme un assaut per­ma­nent sur les clas­ses popu­lai­res, les immi­grants sont des proies faci­les pour accep­ter ce qui est inac­cep­ta­ble pour les autres clas­ses popu­lai­res (pré­ca­rité, bas salai­res, mau­vai­ses condi­tions de tra­vail). Plus encore, l’arrivée des immi­grants permet aux domi­nants de dire à l’ensemble des domi­nés, « voyez, faites atten­tion car si vous deman­dez trop, il y en a d’autres pour faire le boulot ». Avec cela, toutes les condi­tions sont créées pour dia­bo­li­ser l’immigrant, ce « voleur de job ». Pauvres contre pau­vres et dans le pire des cas, on voit des chô­meurs sud-afri­cains qui sont en des­sous du seuil de la pau­vreté mas­sa­crer des Mozambicains crève-la-faim. Sans aller jusque là parce qu’on est encore dans la partie riche du monde, on menace des tas de tra­vailleurs manu­fac­tu­riers de l’arrivée immi­nente d’immigrants à contrat, comme on le voit depuis quel­ques années dans l’agriculture avec les Mexicains. En Alberta et aux États-Unis, ces mêmes Mexicains se retrou­vent main­te­nant dans la construc­tion et cer­tains sec­teurs manu­fac­tu­riers où les salai­res ont été énor­mé­ment dimi­nués. Pour le béné­fice de qui pensez-vous ?

Un virage s’impose

Ce ne sont évi­dem­ment ni les partis poli­ti­ques ni les médias ni même les hono­ra­bles Commissaires qui vont affron­ter cette situa­tion. La « logi­que » de la dis­cri­mi­na­tion est ins­crite au cœur du sys­tème. Il faut donc que les domi­nés et leurs orga­ni­sa­tions retour­nent cette crise et contes­tent. Les mou­ve­ments sociaux doi­vent faire un virage et deve­nir les por­teurs des reven­di­ca­tions fon­da­men­ta­les des immi­grants pour l’égalité (ils ne deman­dent pas des « pri­vi­lè­ges»). D’une part parce que c’est une ques­tion éthi­que fon­da­men­tale pour ceux au moins qui se bat­tent pour un « autre monde ». D’autre part, plus pro­saï­que­ment, parce que la lutte contre la dis­cri­mi­na­tion est fon­da­men­tale pour pré­ser­ver les droits de tout le monde. Sans gagner cette bataille, nous sommes condam­nés. Nous ver­rons les déma­go­gues triom­pher comme cela a été le cas dans les années d’avant la deuxième guerre mon­diale. Il est pro­ba­ble­ment pos­si­ble d’éviter le pire, mais il faut agir sans plus tarder.

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