Il faut sortir de cette approche de la richesse

Photo : AFP Stan Honda
Photo : AFP Stan Honda

Les problèmes qui minent l’économie mondiale sont plus profonds que l’action des seuls spéculateurs ou l’endettement des États.

Depuis septembre 2008, on a entendu les hypothèses les plus diverses concernant la situation économique mondiale: retour à la normale, crise en W, lente et difficile remontée, etc. Une hypothèse, pourtant la plus plausible, n’a pas reçu beaucoup d’échos. Et si la crise était là pour durer ?

Bien sûr, les marchés reprendront de la vigueur ici et là, certains pays se porteront mieux que d’autres, mais il faut envisager que, dans l’ensemble, les pays occidentaux pourraient bien ne jamais retrouver la stabilité économique relative qu’ils avaient avant l’an 2000. Pourquoi ?

Les problèmes qui minent l’économie mondiale sont bien plus profonds que l’action des seuls spéculateurs ou l’endettement des États. D’abord, l’organisation mondiale du travail a changé, cela saute aux yeux. Les avancées technologiques permettent de produire une quantité phénoménale de marchandises avec un apport en travail humain particulièrement modeste. Il y a donc des humains «en trop» sur la planète, et, comme notre appareil productif n’a pas d’usage pour leur force de travail dès lors superflue, ils vont grossir la masse des exclus.

Or, ce problème, qu’a radicalisé l’arrivée de la micro-informatique, ne nous inquiétait pas trop en Occident, puisque nous étions privilégiés. Les humains utiles pour l’économie, c’était nous, les gens du Nord; les inutiles, c’était ceux du Sud ou de l’Asie.

La donne a toutefois changé ces dernières décennies quand certains de ces pays ont décidé de maintenir leurs devises à un niveau très bas et de se doter des infrastructures nécessaires à la production de «haute technologie», Chine et Inde en tête. Il est alors devenu de plus en plus intéressant pour les multinationales d’exploiter le travail de ces gens-là plutôt que celui des gens d’ici, même pour des emplois exigeant des qualifications élevées.

La consommation à plein régime

Les pays occidentaux devenaient ainsi une mine de consommateurs pour les produits fabriqués ailleurs, alors que leurs emplois transitaient vers le secteur tertiaire, celui des services. Pour faire fonctionner cette économie de consommation à plein régime, les taux d’intérêt furent ramenés au plus bas, et l’utilisation du crédit, encouragée. L’endettement des ménages, lui, explosa puisque les revenus du travail étaient en relative stagnation depuis 30 ans, à cause des mêmes facteurs.

La stratégie économique de l’Occident s’est jouée sur deux thèmes: la finance et l’économie du savoir. Comme les entreprises occidentales ne faisaient pas d’investissements majeurs dans l’économie réelle, mieux valait miser son argent sur leur futur anticipé, sur leur capacité à générer des revenus dans les années à venir. Cette assurance était fondée sur le pari que c’était elles, et non les entreprises d’ailleurs, qui allaient concentrer le goodwill, soit la réputation de leur marque et les innovations créatives produites par les «cerveaux» issus des meilleures universités occidentales.

Pourtant, l’investissement dans le «futur» des grandes économies occidentales est largement à risque, car elles ne sont plus le siège de la production et du travail, et rien n’indique qu’elles le redeviendront. Comme pour les infrastructures technologiques, la formation technique est une exigence à laquelle les pays du Sud peuvent très bien s’adapter. Sur quoi tableront alors les économies occidentales si, en plus, leurs ménages surendettés ne peuvent plus consommer?

Une nouvelle approche de la richesse

Quand les investisseurs n’auront plus confiance dans les économies occidentales, ils se précipiteront vers les valeurs les plus sûres: les ressources de bases (pétrole, métaux, nourriture, eau, etc.). Nous voyons déjà poindre les conséquences sociales de la hausse du prix de ces ressources au nord de l’Afrique et même en Israël.

La crise se maintiendra donc: crise des pays occidentaux qui sont incapables de revenir au centre de l’économie mondiale, tout en voulant maintenir un niveau de vie élevé; crise des populations du Sud, pour lesquelles la vie coûtera trop cher; finalement, crise écologique, qui fera que l’appropriation des ressources restantes aura tôt fait de se transformer en guerre dans certaines régions, comme c’est déjà le cas en Irak ou au Congo.

Une des contradictions de notre système économique se révèle clairement. Grâce aux avancées technologiques, nous avons besoin de moins en moins de travail humain pour satisfaire nos besoins. Nous maintenons cependant une vision de la richesse fondée non pas sur la satisfaction des besoins, mais sur l’accumulation illimitée d’argent. Donc, au lieu de réduire le temps de travail pour tous, ce système contraint la majeure partie de la population à choisir entre travail et indigence.

Il est temps de sortir de cette approche de la richesse, et de nous demander ce dont nous avons besoin et comment nous voulons le produire en nous adaptant aux capacités limitées de la Terre. Cela ne sera pas simple, il faudra discuter, s’entendre et s’organiser, plutôt que de laisser les marchés se «réguler» d’eux-mêmes. C’est probablement notre seule voie de sortie — celle que nous empruntons actuellement nous mène à la faillite.

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Éric Martin – Doctorant en pensée politique à l’Université d’Ottawa et chercheur à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (IRIS)
Julia Posca – Doctorante en sociologie à l’UQAM et chercheuse associée à l’IRIS
Simon Tremblay-Pepin – Doctorant en science politique à l’Université York et chercheur à l’IRIS