Crise financière

Il faut sortir de cette approche de la richesse

Par , , Mis en ligne le 13 août 2011
Photo : AFP Stan Honda

Photo : AFP Stan Honda

Les pro­blèmes qui minent l’économie mon­diale sont plus pro­fonds que l’action des seuls spé­cu­la­teurs ou l’endettement des États.

Depuis sep­tembre 2008, on a entendu les hypo­thèses les plus diverses concer­nant la situa­tion éco­no­mique mon­diale : retour à la nor­male, crise en W, lente et dif­fi­cile remon­tée, etc. Une hypo­thèse, pour­tant la plus plau­sible, n’a pas reçu beau­coup d’échos. Et si la crise était là pour durer ?

Bien sûr, les mar­chés repren­dront de la vigueur ici et là, cer­tains pays se por­te­ront mieux que d’autres, mais il faut envi­sa­ger que, dans l’ensemble, les pays occi­den­taux pour­raient bien ne jamais retrou­ver la sta­bi­lité éco­no­mique rela­tive qu’ils avaient avant l’an 2000. Pourquoi ?

Les pro­blèmes qui minent l’économie mon­diale sont bien plus pro­fonds que l’action des seuls spé­cu­la­teurs ou l’endettement des États. D’abord, l’organisation mon­diale du tra­vail a changé, cela saute aux yeux. Les avan­cées tech­no­lo­giques per­mettent de pro­duire une quan­tité phé­no­mé­nale de mar­chan­dises avec un apport en tra­vail humain par­ti­cu­liè­re­ment modeste. Il y a donc des humains « en trop » sur la pla­nète, et, comme notre appa­reil pro­duc­tif n’a pas d’usage pour leur force de tra­vail dès lors super­flue, ils vont gros­sir la masse des exclus.

Or, ce pro­blème, qu’a radi­ca­lisé l’arrivée de la micro-infor­ma­tique, ne nous inquié­tait pas trop en Occident, puisque nous étions pri­vi­lé­giés. Les humains utiles pour l’économie, c’était nous, les gens du Nord ; les inutiles, c’était ceux du Sud ou de l’Asie.

La donne a tou­te­fois changé ces der­nières décen­nies quand cer­tains de ces pays ont décidé de main­te­nir leurs devises à un niveau très bas et de se doter des infra­struc­tures néces­saires à la pro­duc­tion de « haute tech­no­lo­gie», Chine et Inde en tête. Il est alors devenu de plus en plus inté­res­sant pour les mul­ti­na­tio­nales d’exploiter le tra­vail de ces gens-là plutôt que celui des gens d’ici, même pour des emplois exi­geant des qua­li­fi­ca­tions élevées.

La consommation à plein régime

Les pays occi­den­taux deve­naient ainsi une mine de consom­ma­teurs pour les pro­duits fabri­qués ailleurs, alors que leurs emplois tran­si­taient vers le sec­teur ter­tiaire, celui des ser­vices. Pour faire fonc­tion­ner cette éco­no­mie de consom­ma­tion à plein régime, les taux d’intérêt furent rame­nés au plus bas, et l’utilisation du crédit, encou­ra­gée. L’endettement des ménages, lui, explosa puisque les reve­nus du tra­vail étaient en rela­tive stag­na­tion depuis 30 ans, à cause des mêmes facteurs.

La stra­té­gie éco­no­mique de l’Occident s’est jouée sur deux thèmes : la finance et l’économie du savoir. Comme les entre­prises occi­den­tales ne fai­saient pas d’investissements majeurs dans l’économie réelle, mieux valait miser son argent sur leur futur anti­cipé, sur leur capa­cité à géné­rer des reve­nus dans les années à venir. Cette assu­rance était fondée sur le pari que c’était elles, et non les entre­prises d’ailleurs, qui allaient concen­trer le good­will, soit la répu­ta­tion de leur marque et les inno­va­tions créa­tives pro­duites par les « cer­veaux » issus des meilleures uni­ver­si­tés occidentales.

Pourtant, l’investissement dans le « futur » des grandes éco­no­mies occi­den­tales est lar­ge­ment à risque, car elles ne sont plus le siège de la pro­duc­tion et du tra­vail, et rien n’indique qu’elles le rede­vien­dront. Comme pour les infra­struc­tures tech­no­lo­giques, la for­ma­tion tech­nique est une exi­gence à laquelle les pays du Sud peuvent très bien s’adapter. Sur quoi table­ront alors les éco­no­mies occi­den­tales si, en plus, leurs ménages sur­en­det­tés ne peuvent plus consommer ?

Une nouvelle approche de la richesse

Quand les inves­tis­seurs n’auront plus confiance dans les éco­no­mies occi­den­tales, ils se pré­ci­pi­te­ront vers les valeurs les plus sûres : les res­sources de bases (pétrole, métaux, nour­ri­ture, eau, etc.). Nous voyons déjà poindre les consé­quences sociales de la hausse du prix de ces res­sources au nord de l’Afrique et même en Israël.

La crise se main­tien­dra donc : crise des pays occi­den­taux qui sont inca­pables de reve­nir au centre de l’économie mon­diale, tout en vou­lant main­te­nir un niveau de vie élevé ; crise des popu­la­tions du Sud, pour les­quelles la vie coû­tera trop cher ; fina­le­ment, crise éco­lo­gique, qui fera que l’appropriation des res­sources res­tantes aura tôt fait de se trans­for­mer en guerre dans cer­taines régions, comme c’est déjà le cas en Irak ou au Congo.

Une des contra­dic­tions de notre sys­tème éco­no­mique se révèle clai­re­ment. Grâce aux avan­cées tech­no­lo­giques, nous avons besoin de moins en moins de tra­vail humain pour satis­faire nos besoins. Nous main­te­nons cepen­dant une vision de la richesse fondée non pas sur la satis­fac­tion des besoins, mais sur l’accumulation illi­mi­tée d’argent. Donc, au lieu de réduire le temps de tra­vail pour tous, ce sys­tème contraint la majeure partie de la popu­la­tion à choi­sir entre tra­vail et indigence.

Il est temps de sortir de cette approche de la richesse, et de nous deman­der ce dont nous avons besoin et com­ment nous vou­lons le pro­duire en nous adap­tant aux capa­ci­tés limi­tées de la Terre. Cela ne sera pas simple, il faudra dis­cu­ter, s’entendre et s’organiser, plutôt que de lais­ser les mar­chés se « régu­ler » d’eux-mêmes. C’est pro­ba­ble­ment notre seule voie de sortie — celle que nous emprun­tons actuel­le­ment nous mène à la faillite.

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Éric Martin – Doctorant en pensée poli­tique à l’Université d’Ottawa et cher­cheur à l’Institut de recherche inter­dis­ci­pli­naire sur les enjeux sociaux (IRIS)
Julia Posca – Doctorante en socio­lo­gie à l’UQAM et cher­cheuse asso­ciée à l’IRIS
Simon Tremblay-Pepin – Doctorant en science poli­tique à l’Université York et cher­cheur à l’IRIS

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