Contre le déni

Par Mis en ligne le 14 décembre 2011

Le déni. Voilà un mot à la mode. François Legault en abuse. C’est son expres­sion consa­crée pour expli­quer sa capi­tu­la­tion, en pre­nant acte qu’il fal­lait aban­don­ner l’indépendance poli­tique, mais sur­tout penser une contre-révo­lu­tion tran­quille tout en dou­ceur dans la bonne vieille pro­vince de Québec. Tout en boucle, les médias répètent le mot. L’heure est au renoncement.

Plus ça change

Admettons qu’à leurs façons, le PQ et le Bloc semblent éga­le­ment enfon­cés dans un exer­cice de déni. La dure réa­lité que tous peuvent obser­ver est une sorte de mau­vais cau­che­mar qui va finir par passer, espère-t-on. La défaite atten­due dans Bonaventure était « nor­male » (« c’était un bas­tion libé­ral »). On ne dit pas que le can­di­dat péquiste a béné­fi­cié de l’appui de la machine et la pré­sence des gros canons dont Pauline Marois (en plus le PQ a fait moins en pour­cen­tage que lors de pré­cé­dentes élec­tions géné­rales). Les son­dages sur les inten­tions de vote confirment que le PQ reste confiné loin der­rière, mais « peu importe affirment les ténors du PQ, cela va changer ».

Le Bloc ne débloque pas

Du côté du Bloc, sa quasi dis­pa­ri­tion élec­to­rale s’ajoute à une quasi dis­pa­ri­tion poli­tique. En témoigne la fan­to­ma­tique « cam­pagne au lea­der­ship » dont le dénoue­ment est l’élection (par si peu de gens) d’un can­di­dat « confor­miste » issu du sérail de l’élite éco­no­mique qué­bé­coise. Alors qu’il était clair que cet exer­cice ne don­ne­rait rien, seul Pierre Paquette a eu le cou­rage de dire que le roi est nu.

Langue de bois

Entre-temps, Pauline Marois se contente d’une langue de bois, tant devant les dis­si­dents parmi sa dépu­ta­tion que face aux cri­tiques exté­rieures. Le scé­na­rio qui semble le plus pro­bable est non seule­ment une grosse défaite pour le PQ, mais la mise en place d’un nou­veau mono­pole du pou­voir par­tagé entre le PLQ et la CAQ. Quant à Harper, il peut dormir en paix, du moins pour le moment.

Comment on est arri­vés là ?

Au tour­nant des années 1990 après le réfé­ren­dum en fait, le PQ a tenté un recen­trage à droite. Après le triste épi­sode de Lucien Bouchard, Bernard Landry a main­tenu le cap sur le « défi­cit zéro », l’ « inté­gra­tion » de l’économie qué­bé­coise dans la « mon­dia­li­sa­tion » et le rétré­cis­se­ment de l’État au profit du sec­teur privé, tout en bou­chant les portes pour une véri­table réforme de l’État et du sys­tème poli­tique (notam­ment sur la ques­tion du sys­tème élec­to­ral). Certes, ce « recen­trage » n’était pas tout à fait nou­veau, mais il a été accentué.

La fin du keynésianisme

Il faut dire que le PQ n’a pas été seul dans le pay­sage des partis et des gou­ver­ne­ments de centre qui ont évolué en paral­lèle un peu par­tout dans le monde. Le fait est que sous l’offensive des élites éco­no­miques, les forces poli­tiques ont tous plus ou moins accepté les dogmes du néo­li­bé­ra­lisme. Les poli­tiques key­né­siennes qui avaient assuré une rela­tive paix sociale ainsi que des taux de crois­sance res­pec­tables ont été relé­guées au béné­fice de la finan­cia­ri­sa­tion, de la délo­ca­li­sa­tion et de l’assaut contre les classes popu­laires et moyennes, dont les résul­tats sont main­te­nant visibles 20 ans plus tard. Quelques for­ma­tions cen­tristes ici et là en viennent à remettre en ques­tion ce capi­ta­lisme sau­vage, mais plus sou­vent qu’autrement, elles s’entêtent et per­sistent (comme on le constate en Europe).

Devant le capi­ta­lisme sauvage

Quelle marge de manœuvre reste-il alors ? Le capi­ta­lisme sau­vage aggrave les frac­tures sociales, accé­lère le pillage des res­sources, anime la dérive mili­ta­riste (la « guerre sans fin » amor­cée par George W. Bush). La popu­la­tion, y com­pris les jeunes, est désar­çon­née, mise dans un état d’insécurité per­ma­nente devant l’imminence du chô­mage pro­longé et du tas­se­ment des fonds de pen­sion. Les spé­cu­la­teurs, Wall Street en tête, per­sistent et signent à main­te­nir les mêmes poli­tiques de prédation.

Virage à droite

C’est un ter­reau fer­tile pour le popu­lisme de droite, pour la poli­tique de la haine (la haine des « autres ») et pour les com­por­te­ments que tentent d’imposer les élites : tout-le-monde contre tout-le-monde. Ce tas­se­ment vers la droite glisse faci­le­ment vers un tas­se­ment vers la droite « dure » dont le phé­no­mène Harper est la tra­duc­tion cana­dienne. Au Québec, comme la société est géné­ra­le­ment plus à gauche, la « nou­velle » CAQ (qui vient d’absorber l’ADQ) est la figure de cette nou­velle struc­tu­ra­tion du champ poli­tique. Il ne reste qu’à Denis Coderre se venir « prendre » la ville de Montréal, et le tableau sera complété.

Résistances

À contre-cou­rant de la confi­gu­ra­tion poli­tique et sociale dans le reste de l’Amérique du Nord, la société qué­bé­coise dis­pose cepen­dant de forces qui n’ont pas eu peur dans un passé récent d’aller vers d’autres direc­tions. Bon an mal an, c’est le mou­ve­ment social, dans sa diver­sité, sa créa­ti­vité et cer­tains diraient dans son chaos, qui exprime la voix citoyenne, qui défend le sec­teur public dans la santé, qui tient mor­di­cus à des acquis des luttes comme les CPE, qui voit l’importance de l’accès à l’éducation post­se­con­daire, et qui ne croit pas les chants de sirènes des « déve­lop­peurs » qui tentent de cacher leur rôle de vam­pires de res­sources et de pol­lueurs. Ailleurs dans le monde, de vives résis­tances s’affirment éga­le­ment et sont relan­cées par des phé­no­mènes inédits dont les ini­tia­tives citoyennes occupy-Wall-Street.

Un nou­veau projet

Et c’est à cause de ces résis­tances que, malgré la domi­na­tion cari­ca­tu­rale des médias par quelques méga mono­poles, le projet de Québec Solidaire prend forme, Ce projet reste cepen­dant bien fra­gile pour plu­sieurs rai­sons dont le fait d’un sys­tème poli­tique non seule­ment archaïque mais conçu pour orga­ni­ser le ter­rain poli­tique entre la droite et le centre. Sur le fond, une nou­velle gauche doit prendre les devants et se consti­tuer en un pôle, un projet pour toute la société. Ceci implique de sortir de cer­tains vieux réflexes sec­taires qui ont encore la vie dure mais qui peu à peu s’estompent dans des for­ma­tions dyna­miques comme Québec Solidaire.

Continuités et renouvellement

Tout en étant « nou­veau », le projet de la nou­velle gauche doit affi­cher ses conti­nui­tés dont la défense du patri­moine col­lec­tif des Québécois et des Québécoises que nos ancêtres ont arra­ché du moins en partie aux pré­da­teurs qui ont dominé si long­temps à l’époque de la grande noir­ceur. Il doit éga­le­ment être inclu­sif et partir du fait que la nation civique qué­bé­coise est riche de sa diver­sité tout en cher­chant à construire un socle commun autour de la jus­tice sociale et de l’action en faveur de la sou­ve­rai­neté politique.

Aller plus loin

La nou­velle gauche doit éga­le­ment sortir des sen­tiers battus, par exemple en déve­lop­pant davan­tage l’agenda d’une réelle trans­for­ma­tion éco­lo­gique, une pers­pec­tive réel­le­ment exal­tante. Parallèlement, face au fait que le pou­voir se déplie main­te­nant à l’échelle du monde, il faut inté­grer l’altermondialisme, non plus comme un dra­peau exo­tique, mais comme une néces­sité. Aujourd’hui en tout cas, combat poli­tique quo­ti­dien, celui qui se fait contre Wall Street, contre la guerre, contre la des­truc­tion de la pla­nète, doit être en phase et en soli­da­rité avec les résis­tances et les recons­truc­tions menées par les peuples par­tout dans le monde.

Pierre Beaudet et François Cyr

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