Contre le déni

Le déni. Voilà un mot à la mode. François Legault en abuse. C’est son expression consacrée pour expliquer sa capitulation, en prenant acte qu’il fallait abandonner l’indépendance politique, mais surtout penser une contre-révolution tranquille tout en douceur dans la bonne vieille province de Québec. Tout en boucle, les médias répètent le mot. L’heure est au renoncement.

Plus ça change

Admettons qu’à leurs façons, le PQ et le Bloc semblent également enfoncés dans un exercice de déni. La dure réalité que tous peuvent observer est une sorte de mauvais cauchemar qui va finir par passer, espère-t-on. La défaite attendue dans Bonaventure était « normale » (« c’était un bastion libéral »). On ne dit pas que le candidat péquiste a bénéficié de l’appui de la machine et la présence des gros canons dont Pauline Marois (en plus le PQ a fait moins en pourcentage que lors de précédentes élections générales). Les sondages sur les intentions de vote confirment que le PQ reste confiné loin derrière, mais « peu importe affirment les ténors du PQ, cela va changer ».

Le Bloc ne débloque pas

Du côté du Bloc, sa quasi disparition électorale s’ajoute à une quasi disparition politique. En témoigne la fantomatique  « campagne au leadership » dont le dénouement est l’élection (par si peu de gens) d’un candidat « conformiste » issu du sérail de l’élite économique québécoise. Alors qu’il était clair que cet exercice ne donnerait rien, seul Pierre Paquette a eu le courage de dire que le roi est nu.

Langue de bois

Entre-temps, Pauline Marois se contente d’une langue de bois, tant devant les dissidents parmi sa députation que face aux critiques extérieures. Le scénario qui semble le plus probable est non seulement une grosse défaite pour le PQ, mais la mise en place d’un nouveau monopole du pouvoir partagé entre le PLQ et la CAQ. Quant à Harper, il peut dormir en paix, du moins pour le moment.

 Comment on est arrivés là ?

Au tournant des années 1990 après le référendum en fait, le PQ a tenté un recentrage à droite. Après le triste épisode de Lucien Bouchard, Bernard Landry a maintenu le cap sur le « déficit zéro », l’ « intégration » de l’économie québécoise dans la « mondialisation » et le rétrécissement de l’État au profit du secteur privé, tout en bouchant les portes pour une véritable réforme de l’État et du système politique (notamment sur la question du système électoral). Certes, ce « recentrage » n’était pas tout à fait nouveau, mais il a été accentué.

 La fin du keynésianisme

Il faut dire que le PQ n’a pas été seul dans le paysage des partis et des gouvernements de centre qui ont évolué en parallèle un peu partout dans le monde. Le fait est que sous l’offensive des élites économiques, les forces politiques ont tous plus ou moins accepté les dogmes du néolibéralisme. Les politiques keynésiennes qui avaient assuré une relative paix sociale ainsi que des taux de croissance respectables ont été reléguées au bénéfice de la financiarisation, de la délocalisation et de l’assaut contre les classes populaires et moyennes, dont les résultats sont maintenant visibles 20 ans plus tard. Quelques formations centristes ici et là en viennent à remettre en question ce capitalisme sauvage, mais plus souvent qu’autrement, elles s’entêtent et persistent (comme on le constate en Europe).

 Devant le capitalisme sauvage

Quelle marge de manœuvre reste-il alors ? Le capitalisme sauvage aggrave les fractures sociales, accélère le pillage des ressources, anime la dérive militariste (la « guerre sans fin » amorcée par George W. Bush). La population, y compris les jeunes, est désarçonnée, mise dans un état d’insécurité permanente devant l’imminence du chômage prolongé et du tassement des fonds de pension. Les spéculateurs, Wall Street en tête, persistent et signent à maintenir les mêmes politiques de prédation.

Virage à droite

C’est un terreau fertile pour le populisme de droite, pour la politique de la haine (la haine des « autres ») et pour les comportements que tentent d’imposer les élites : tout-le-monde contre tout-le-monde. Ce tassement vers la droite glisse facilement vers un tassement vers la droite « dure » dont le phénomène Harper est la traduction canadienne. Au Québec, comme la société est généralement plus à gauche, la « nouvelle » CAQ  (qui vient d’absorber l’ADQ) est la figure de cette nouvelle structuration du champ politique. Il ne reste qu’à Denis Coderre se venir « prendre » la ville de Montréal, et le tableau sera complété.

Résistances

À contre-courant de la configuration politique et sociale dans le reste de l’Amérique du Nord, la société québécoise dispose cependant de forces qui n’ont pas eu peur dans un passé récent d’aller vers d’autres directions. Bon an mal an, c’est le mouvement social, dans sa diversité, sa créativité et certains diraient dans son chaos, qui exprime la voix citoyenne, qui défend le secteur public dans la santé, qui tient mordicus à des acquis des luttes comme les CPE, qui voit l’importance de l’accès à l’éducation postsecondaire, et qui ne croit pas les chants de sirènes des « développeurs » qui tentent de cacher leur rôle de vampires de ressources et de pollueurs. Ailleurs dans le monde, de vives résistances s’affirment également et sont relancées par des phénomènes inédits dont les initiatives citoyennes occupy-Wall-Street.

Un nouveau projet

Et c’est à cause de ces résistances que, malgré la domination caricaturale des médias par quelques méga monopoles, le projet de Québec Solidaire prend forme, Ce projet reste cependant bien fragile pour plusieurs raisons dont le fait d’un système politique non seulement archaïque mais conçu pour organiser le terrain politique entre la droite et le centre. Sur le fond, une nouvelle gauche doit prendre les devants et se constituer en un pôle, un projet pour toute la société. Ceci implique de sortir de certains vieux réflexes sectaires qui ont encore la vie dure mais qui peu à peu s’estompent dans des formations dynamiques comme Québec Solidaire.

 Continuités et renouvellement

Tout en étant « nouveau », le projet de la nouvelle gauche doit afficher ses continuités dont la défense du patrimoine collectif des Québécois et des Québécoises que nos ancêtres ont arraché du moins en partie aux prédateurs qui ont dominé si longtemps à l’époque de la grande noirceur. Il doit également être inclusif et partir du fait que la nation civique québécoise est riche de sa diversité tout en cherchant à construire un socle commun autour de la justice sociale et de l’action en faveur de la souveraineté politique.

Aller plus loin

La nouvelle gauche doit également sortir des sentiers battus, par exemple en développant davantage l’agenda d’une réelle transformation écologique, une perspective réellement exaltante. Parallèlement, face au fait que le pouvoir se déplie maintenant à l’échelle du monde, il faut intégrer l’altermondialisme, non plus comme un drapeau exotique, mais comme une nécessité. Aujourd’hui en tout cas, combat politique quotidien, celui qui se fait contre Wall Street, contre la guerre, contre la destruction de la planète, doit être en phase et en solidarité avec les résistances et les reconstructions menées par les peuples partout dans le monde.

 

Pierre Beaudet et François Cyr