Journée de défi à Oakland

Par Mis en ligne le 17 décembre 2011

Marche du 2 novembre en direc­tion du port d'Oakland

Le mou­ve­ment Occupy, le lundi 12 décembre 2012, orga­nise la soli­da­rité avec les dockers dans les prin­ci­pales villes de la côte Ouest des Etats-Unis, de San Diego à Los Angeles, en pas­sant par Oakland, Portland, Tacoma, Seattle, Vancouver et Anchorage. Le « modèle » pour cette action visant à mobi­li­ser lar­ge­ment contre la poli­tique anti-syn­di­cale des employeurs réside dans l’action de masse conduite à Oakland le 2 novembre. Dans ce sens, pour assu­rer la conti­nuité d’une infor­ma­tion sur ce thème, nous pen­sons utile de mettre à la dis­po­si­tion de nos lec­teurs et lec­trices une ana­lyse de l’action du 2 novembre à Oakland. (Rédaction de A l’Encontre)

Les rues de Oakland, en Californie, ont retenti des voix de dizaines de mil­liers de per­sonnes déter­mi­nées à se faire entendre le 2 novembre 2011 alors que des tra­vailleurs, des étu­diants, des mili­tants et des per­sonnes de tous âges répon­daient à l’appel pour une grève géné­rale lancé par le mou­ve­ment Occupy Oakland.

La déter­mi­na­tion du mou­ve­ment à Oakland s’est reflé­tée dans des mil­liers d’autres mou­ve­ments aux Etats-Unis qui ont par­ti­cipé à une jour­née natio­nale d’action soli­daire, une semaine après l’assaut brutal de la police qui a trans­formé le centre-ville de Oakland à ce qui res­sem­blait à une zone de guerre et qui a presque ôté la vie à Scott Olsen, un mani­fes­tant qui a été frappé à la tête par une bombe lacrymogène.

Des gens de la zone de Bay Area ont répondu à l’appel de Occupy Oakland à une grève géné­rale : les ensei­gnants ne sont pas allés au tra­vail, des étu­diants ont quitté leurs classes et les fonc­tion­naires ont pris congé pour rejoindre les manifestants.

Le point culmi­nant est venu en fin d’après-midi avec une marche mas­sive depuis le cam­pe­ment du mou­ve­ment Occupy à la place Frank Ogawa – qui a été rebap­ti­sée Place Oscar Grant [d’après un Noir désarmé abattu par la police en 2009] – devant l’hôtel de ville, jusqu’au Port de Oakland, le cin­quième en impor­tance du pays. L’équipe de nuit a été blo­quée par la mani­fes­ta­tion lorsque les dockers ont refusé de tra­ver­ser les « lignes » éta­blies par des piquets de grève qui ras­sem­blaient quelque 15’000 personnes.

« Il y a long­temps que cela devait arri­ver», a expli­qué James Curtis, un membre diri­geant du International Longshore and Warehouse Union (Syndicat inter­na­tio­nal des dockers et des maga­si­niers – ILWU), Local 10 : « Maintenant, ils ont réveillé le tigre dormant. »

La grève a sus­cité une soli­da­rité qui s’est mani­fes­tée sous dif­fé­rentes formes, un peu par­tout dans la ville. Les bâti­ments de l’école publique d’Oakland ont été les points de départ pour les marches des étu­diants, des ensei­gnants et des parents. Ces défi­lés se diri­geaient vers la direc­tion de l’Education de Oakland, ainsi que vers plu­sieurs banques et vers l’Hôtel de ville. Une marche de 700 per­sonnes en pro­ve­nance du Laney Community College a entraîné la fer­me­ture d’une banque de Wells Fargo. Des cen­taines de fonc­tion­naires du syn­di­cat Service Employees Union (Union inter­na­tio­nale des employés des ser­vices – SEIU), Local 1021, ont par­ti­cipé au rassemblement.

De nom­breux ensei­gnants des lycées, des col­lèges de quar­tier et de l’Université de Californie (UC) ont tenu des « teach-ins » (forums d’éducation) sur l’économie et sur les 99%; et le syn­di­cat des étu­diants post-gra­dués de l’UC – UAW Local 2865 – a demandé à ses membres d’utiliser les classes pour donner une for­ma­tion sur les coupes budgétaires.

Les rues d’Oakland ont pris un air de fête. D’après les esti­ma­tions des mili­tants, sur l’ensemble de la jour­née quelque 20’000 per­sonnes se sont mobi­li­sées vers la Place Oscar Grant, où avait eu lieu l’affrontement, la semaine pré­cé­dente, lorsque les poli­ciers ont chargé les mani­fes­tants de Occupy qui avaient été évin­cés de la place à l’aube.

Plus de 100 per­sonnes avaient été arrê­tées le 25 octobre. Et la police avait uti­lisé du gaz lacry­mo­gène, des gre­nades para­ly­santes, des balles en caou­tchouc contre les mani­fes­tants. Une des vic­times était Scott Olsen, un vété­ran de la guerre contre l’Irak, qui a été frappé par une bombe lacry­mo­gène. Une semaine plus tard, il était encore à l’hôpital avec une frac­ture du crâne et une lésion au cerveau.

Mais le 2 novembre 2011, la scène à la place Oscar Grant avait une appa­rence très dif­fé­rente. Des per­sonnes de Bay Area sont venues depuis le site cen­tral de Occupy pour y par­ti­ci­per aux acti­vi­tés avant de rejoindre d’autres actions de pro­tes­ta­tion dans la ville. Ces der­nières met­taient en évi­dence une série de ques­tions comme les sai­sies de mai­sons, les fer­me­tures d’écoles, les attaques contre les syn­di­cats et les coupes dans les ser­vices municipaux.

Betty Olsen-Jones, pré­si­dente de l’association Oakland Education, résume ainsi la situa­tion : « Nous sommes réduits à voir nos enfants pris dans une voie sans espoir d’emplois ou sans pers­pec­tive sérieuse de tra­vail (…). Nous devons faire face à des classes avec des élèves de plus en plus nom­breux et nous sommes obli­gés de res­pec­ter un cur­ri­cu­lum imposé depuis en haut ; nos jeunes savent que le sys­tème consi­dère les banques comme étant plus impor­tantes qu’eux. Il est impor­tant que nos étu­diants voient que les ensei­gnants se battent pour leurs droits. Aujourd’hui nous fai­sons l’histoire. Nous vou­lons un monde où il n’y ait pas de divi­sion entre les 99% et le 1%.»

Dana Blanchard, une ensei­gnante à Berkeley, était la porte-parole offi­cielle pour la Fédération des ensei­gnants de Berkeley pour la jour­née d’action. Elle explique : « Les ensei­gnants et les étu­diants en ont assez. Aujourd’hui nous mon­trons ce que peut être une riposte unie de la communauté. »

Parmi les par­ti­ci­pants à la jour­née d’action il y avait éga­le­ment une délé­ga­tion assez impor­tante de vété­rans des guerres en Irak et en Afghanistan, venus expri­mer leur soli­da­rité avec Scott Olsen.

Le Conseil syn­di­cal du comté de Alameda a appelé ses membres et son per­son­nel à sou­te­nir la jour­née d’action du 2 novembre. Le soir, il a orga­nisé un monstre bar­be­cue à la Place Oscar Grant pour nour­rir les mil­liers de per­sonnes qui se ren­daient au centre ville après la fin de leur tra­vail. Pendant ce temps les membres du syn­di­cat des Teamsters (conduc­teurs, rou­tiers, etc.), Local 70, par­quaient leur énorme camion – à 18 roues – riche­ment peint au milieu de la place.

En fin d’après-midi, plu­sieurs vagues de mani­fes­tants ont convergé pour une marche vers le port de Oakland, le prin­ci­pal atout éco­no­mique de la ville, dans l’intention de former un piquet de masse pour blo­quer les installations.

A 16 heures un cor­tège de 2000 per­sonnes s’est ébranlé vers le port, suivi à 17 heures par un autre cor­tège de 4000 par­ti­ci­pants. Le groupe Earth Amplified et la chan­teuse Jennifer Johns ont accom­pa­gné leur départ avec une séré­nade inti­tu­lée : We Are Worldwide. Quelques minutes plus tard une délé­ga­tion regrou­pant des tra­vailleurs du syn­di­cat UNITE HERE, de la Coalition de Syndicalistes noirs, des United Food and Commercial Workers (Travailleurs unis de l’alimentation et du com­merce), Local 5, le SEIU Local 1021 et d’autres, a pris le chemin des ins­tal­la­tions portuaires.

Des mani­fes­tants sont arri­vés face à l’énorme com­plexe por­tuaire et se sont répar­tis les dif­fé­rentes entrées. Occupy San Francisco en a pris une et les acti­vistes de Oakland se sont répar­tis les autres. Au moment où était prévu le chan­ge­ment d’équipes de 19 heures, des mil­liers de mani­fes­tants occu­pait cha­cune des entrées principales.

Après plu­sieurs heures de piquet, le média­teur du port a pris la déci­sion de fermer pour la nuit les ins­tal­la­tions por­tuaires de Oakland. Les mani­fes­tants en liesse ont célé­bré la vic­toire de la grève géné­rale et la plu­part d’entre eux sont retour­nés au centre-ville vers la Place Oscar Grant, où les rues reten­tis­saient de musique, de chants et de débats animés.

En contraste frap­pant avec l’assaut brutal de la semaine pré­cé­dente, le Département de police de Oakland (OPD) est resté pra­ti­que­ment invi­sible le 2 novembre, aussi bien lors des mani­fes­ta­tions de la jour­née que lors de la marche vers le port et les célé­bra­tions du soir.

Le maire de Oakland, Jean Quan et d’autres fonc­tion­naires de l’administration sont restés en retrait depuis l’attaque de la police la semaine pré­cé­dente. Ils ont cer­tai­ne­ment subi des pres­sions pour que la police se conduise de manière irré­pro­chable pour tenter de rega­gner des bribes de légitimité.

Mais d’après les mani­fes­tants, les flics espé­raient éga­le­ment une ouver­ture pour pou­voir réaf­fir­mer leur auto­rité. Il est pos­sible qu’ils aient adopté une approche de non-inter­ven­tion pour tenter de démon­trer que sans eux le « chaos » s’installerait. Les évé­ne­ments de la jour­née se sont cepen­dant pour la plu­part dérou­lés de manière pai­sible, ordon­née et festive.

Todd Chrétien, un membre de l’International Socialist Organization, a expli­qué : « La ten­ta­tive des OPD d’apparaître comme des vic­times fai­sant partie des 99% est contre­dite par sa longue his­toire de vio­lence raciste et de répres­sion des pro­tes­ta­tions (…). L’année der­nière le maire Quan était dans la rue avec des pro­tes­ta­taires Oscar Grant contre l’OPD, mais main­te­nant elle essaie de jouer des deux côtés de la barrière. »

Quoi qu’il en soit, ni la police, ni les admi­nis­tra­teurs de la ville, ni l’establishment éco­no­mique de Oakland n’ont pu arrê­ter la mani­fes­ta­tion de défi dans les rues et aux portes du port de Oakland.

Jack Heyman, un docker retraité et un mili­tant de ILWU, Local 10, a expli­qué à la radio locale de Fresno : « Oakland est le moteur éco­no­mique de toute la zone de Bay Area. Des mil­liers marchent vers le port qui est contrôlé par le 1%, des gros capi­ta­listes. Les marches vers le port pour obte­nir sa fer­me­ture montrent non seule­ment à Oakland mais au monde entier le pou­voir de la classe travailleuse. »

Heyman a remer­cié les jeunes dockers qui ne se sont pas rendus à leur tra­vail le matin du 2 novembre, gênant ainsi les opé­ra­tions por­tuaires depuis le matin. « Je salue les jeunes gens qui ont refusé de se rendre à leur tra­vail ce matin. C’est grâce à eux que les pro­prié­taires de navires ont eu beau­coup de peine à réunir des équipes de dockers. »

La crainte d’une grève de tra­vailleurs et d’une jour­née de pro­tes­ta­tion de masse a suffi à pous­ser beau­coup d’entreprises à fermer leurs portes pour la jour­née, ce qui a encore aug­menté le nombre de per­sonnes dans la rue.

Gregory Belvin, un étu­diant de 17 ans du lycée de Skyline décla­rait : « Les gens se joignent à ce mou­ve­ment à un niveau natio­nal, et main­te­nant il appa­raît comme plus légi­time. Puisque nous fai­sons partie des 99% nous devons aussi dénon­cer les Three Strikes Laws [lois pré­voyant que toute per­sonne étant condam­née à trois reprises pour des crimes ou délits se voie auto­ma­ti­que­ment condam­née à un mini­mum de vingt-cinq ans d’emprisonnement] et les lois impo­sant des peines de prison obli­ga­toires. Il y a une guerre contre les jeunes, toute une géné­ra­tion de jeunes de cou­leur a été perdue aux pri­sons. Si nous pou­vons récu­pé­rer ces gens, ils pour­ront aider à faire un monde meilleur. »

Powell DeGrange, un résident de Oakland, âgé de 26 ans, a exprimé sa joie de pou­voir par­ti­ci­per à un mou­ve­ment global : « Nous sommes exci­tés de voir que des gens en Egypte ont marché en soli­da­rité avec Oakland. Nous les avons sou­te­nus, et main­te­nant c’est eux qui nous sou­tiennent. Nous fai­sons partie d’un mou­ve­ment à échelle mon­diale contre la même cupi­dité et le même impé­ria­lisme. » (Traduction A l’Encontre)

Cet article a été publié sur le site socia​list​wor​ker​.org. en date du 3 novembre 2011

Les commentaires sont fermés.