Conseil national de Québec Solidaire : un cri du cœur et de la tête

Ève Torres et Alisha Tukkiapik avec André Frappier

Ève Torres et Alisha Tukkiapik sont des militantes de QS depuis plusieurs années. Les deux ont été candidates aux élections de 2008[1]. Elles ont parcouru leurs communautés dans lesquelles elles sont enracinées. Aujourd’hui en tant que porte-paroles du Collectif antiraciste décolonial (CAD), elles sont impliquées dans une importante discussion. En vue du Conseil national qui commence le 14 mai, le Comité de coordination nationale (CCN) propose un vote de blâme contre le CAD, accusé de nuire au parti avec des interventions intempestives. Malheureusement, tout cela s’est fait à la dernière minute, sans qu’il n’y ait eu de discussions sérieuse entre la permanence du parti et le CAD. Les documents du CCN ont été envoyées sans explication et sans donner la chance au CAD de présenter son point de vue. Autre problème, le CCN aura trente minutes pour discuter de ce point, ce qui est insuffisant pour démêler une question complexe et controversée. Cette manière de faire n’est pas très propice pour favoriser la démocratie et la participation au CN et dans QS en général.  Quel que soit le résultat du CCN, des questions fort importantes vont rester sur la table :

  • Quel espace donner dans la politique québécoise aux communautés ethnoculturelles ?
  • Comment lutter contre le racisme systémique dans la société mais également comment appliquer cette politique dans nos rangs?
  • Comment faire pour que le projet indépendantiste de QS porte un projet de transformation pour et par les couches populaires, dans toutes leurs diversités ?

Si on ne fait pas attention, QS sera pris dans la tourmente de cette polarisation que la droite tente de créer entre le « eux » et le « nous ». Cela serait dommage car en 2019, le Congrès de QS s’était clairement démarqué du nationalisme identitarisme en rejetant la loi 21 d’une façon claire et sans compromis. Sur tout cela et sur bien d’autres questions, nous avons demandé à Ève, puis à Alisha ce qu’elles en pensent.

André Frappier

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Ève, comment peut-on penser la lutte contre le racisme ?

La lutte au racisme est incontournable. Les difficultés d’accès à l‘emploi, l’immigration qui va croître avec la crise économique au sud et le réchauffement de la planète sont des problématiques qu’on doit entrevoir maintenant. Toutes nos luttes doivent avoir cette perspective intersectionnelle. Dans chaque enjeu, on ne peut pas ne pas penser aux autochtones et aux populations racisées.

On aurait pu penser que QS était dans cette approche…

L’actuelle direction de QS n’a pas été à la hauteur pour aller de l’avant dans le sens que les membres du QS avaient indiqué et qui s’était reflétée la position adoptée à plus de 90% au Conseil national de mars 2019 : « Aucune règle particulière sur les signes religieux ne devrait s’appliquer à certaines professions plutôt qu’à d’autres, incluant celles qui exercent un pouvoir de coercition ».  Le problème ne semble pas être à la base du parti, mais dans une sorte de déconnection entre la direction et les membres de la base.

Il faut combattre le courant nationaliste identitaire pour construire un autre projet social égalitaire antiraciste …

Oui absolument. Il faut reconnaître qu’il y a urgence. La situation est complexe. Il y a l’oppression nationale et l’oppression des personnes racisées dans l’État québécois. Il y a des personnes autochtones, des personnes noires qui meurent dans les hôpitaux. En même temps, on est encore sous la loi fédérale oppressive des Indiens. On doit développer le même réflexe qu’à l’époque de la construction du mouvement féministe. Il faut que ça brasse et l’intelligence de la direction, ce n’est pas d’étouffer les voix mais de dire comment on peut avancer. QS devrait être l’espace permettant à ses voix critiques de s’exprimer.

Et l’objectif de l’indépendance dans tout cela ?

L’indépendance doit avoir un contenu pour rejoindre le monde. Mais en ce moment avec ce qu’en a fait le PQ et le gouvernement de la CAQ, plusieurs personnes racisées se sentent protégées par le Canada. C’est ça la réalité et c’est pour ça qu’ils votent libéral. Il faut dire les choses telles qu’elles sont. Parce que QS est un parti de changement, on doit accepter d’être la cible de la droite.

On sent de la colère dans tes remarques …

Ce que les gens ne voient pas, c’est que des gens comme moi et pour les personnes racisées vivent régulièrement avec des tas de menaces. En ce qui me concerne, le centre des crimes haineux de la police de Montréal a un dossier plein à mon sujet.

Le sentiment d’être exclu était également vécu dans QS…

J’étais la première femme portant le voile à se présenter dans les rangs de QS. C’était quand même un événement. Lors de mon investiture, les médias étaient présents. Il y avait beaucoup de monde, mais aucune personne de la direction, sauf Amir Khadir qui était à la veille de quitter ses fonctions. Lors de la campagne électorale, Gabriel Nadeau-Dubois a tenu une conférence à l’université de Montréal dans ma circonscription, mais sans m’inviter, ce qui est habituellement la règle dans ce genre d’activités. Je n’ai jamais senti non plus une volonté d’équité pour les personnes racisées dans la sélection des candidatures, comme on le fait dans la structure interne avec les femmes. C’est quelque chose sur laquelle on devrait s’attarder. Et si je peux taire des choses qui me sont arrivées personnellement dans l’intérêt collectif, je ne peux en revanche accepter de me taire lorsque mes camarades vivent des injustices.

Que faire pour rétablir le bon vent ?

J’ai choisi un véhicule politique, et je veux de la cohérence. Ces luttes-là sont beaucoup trop importantes et si c’est impossible de les mener avec QS, je continuerai de les faire ailleurs, avec les mouvements populaires, avec le secteur communautaire et les syndicats comme je le fais depuis 19 ans au Québec. Par rapport au débat en cours concernant le CAD, j’espère que le Conseil national pourra être un déclencheur. Il faudrait mettre les votes de blâme de côté et discuter sérieusement, rigoureusement, méthodiquement pour intégrer dans l’action politique de QS la lutte contre le racisme. Je comprends que QS doit demeurer un grand parti populaire et viser à gagner en influence et en votes. Mais cela ne peut pas se faire au détriment de certains principes. On ne peut pas être comme les autres partis qui vont dire n’importe quoi pour avoir quelques votes de plus.

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Alisha, quel est le point de départ de ta réflexion ?

Je veux dire la vérité concernant mon histoire. J’ai tenté d’expliquer pourquoi le CCN est fâché contre le CAD.  Ça commence avec ma candidature et la lutte pour la CNA que j’ai quitté pour ensuite entrer dans le CAD. Je veux expliquer mon histoire sans plus de retenue. Je suis prête à parler. je me suis retenue si longtemps, et je prends tellement QS à cœur.

Tu as l’impression qu’on a essayé de te bâillonner…

Je suis tannée de me faire dire qu’ils ont de bonnes intentions, alors que ça ne change pas. Je vais pousser pour mes gens pour être certaine qu’ils sont inclus. Je n’ai pas d’autre choix que de faire pression pour prendre ma place et faire entendre ma voix .Parce que personne ne va nous écouter si nous restons silencieux. J’ai trop de fatigue mentale et de peine. Ils ne m’ont pas vu d’un bon œil, parce que je parle fort.  Ce n’est pas bon pour l’image de QS.

Est-ce que les tentatives de QS de se rapprocher des nations autochtones ont réussi ?

C’est compliqué pour moi de m’insérer.  Il y 11 différentes nations. Nous n’avons pas tous la même image ni les même lieux de vie. C’est normal qu’on ne pense pas tous pareil. Je ne peux parler pour toutes les nations autochtones parce que je ne sais pas tout.  Mais mes premières expériences à QS ont été décevantes. Lors du voyage avec l’équipe de Manon à Kuujjuak, je me suis investie beaucoup. Mais j’ai trouvé qu’on n’avait pas rapporté grand-chose de cette réalité sauf la détérioration environnementale. On n’a pas parlé du coût des logements et de l’alimentation, des échanges avec les représentants autochtones. J’ai commencé à comprendre qu’il fallait que je prenne la parole et que je parle fort.  Ce qui me heurte le plus, c’est que les autochtones n’ont généralement confiance à aucun parti politique. Mais j’ai joint QS et j’ai convaincu les miens. Et maintenant je me fais mettre à part avec le Collectif, c’est ce qui m’attriste le plus.

Comment te sens-tu à la veille du Conseil national et la résolution de blâme envers le collectif?

Pour moi j’ai toujours poussé comme militante comme Inuk. Je ne dis pas que le CAD n’a pas fait d’erreurs, on en a fait. Mais si quelqu’un fait une erreur du côté du CCN, ça passe plus facilement. Mais nous, nous n’avons pas la même attention. Le CAD n’a pas été inclus dans la réflexion antiraciste. Un paquet de monde ne comprend pas comment nous nous sentons opprimés et comment cela affecte notre façon de percevoir, de sentir et de parler. Il est difficile de dire ce qu’on pense, surtout lorsque ce n’est pas nécessairement ce que la direction veut qu’on dise, alors on a essayé de trouver un chemin. Il faut un dialogue sur comment on va travailler. Comme Inuk, on ne voit pas les choses de la même façon. Je ne connais pas Amir Attaran et je ne sais pas ce qu’il représente exactement. Je ne suis pas éduqué suffisamment et renseignée pour juger de ce qu’il dit. Sur la question de dire que quelqu’un a des amis dans la faschosfère, je comprends maintenant l’erreur. Mais les gens oublient le contexte de cette situation, il s’agissait d’un cri de désespoir et d’impuissance devant les gens qui meurent dans les hôpitaux.

La réaction de la direction de QS t’a rentrée dedans …

Je l’ai vu venir parce qu’en tant qu’autochtone, je suis habituée à recevoir des coups. Malgré cela, la direction de QS n’a pas réagi de la bonne façon. Nos députés auraient pu à tout le moins dire que c’est le gouvernement qui a créé cette situation d’exclusion avec la loi 21 ou son refus de reconnaitre qu’il y a du racisme systémique au Québec. Cela fait plus de deux ans qu’on essaie de se faire entendre par la direction de QS sur plusieurs enjeux. Mais ce que j’ai rencontré, ce sont des tentatives de me faire taire, de m’insulter et de m’invisibiliser par plusieurs, notamment lorsque j’ai siégé au CCN comme co-porte-parole de la Commission nationale autochtone, Après plusieurs tentatives d’avoir une place au sein de différents comités afin de contribuer nos voix, nous étions exaspéréEs, decouragéEs et oui fachéEs de nous faire ignorer et diffaméEs par la lettre de la présidente aux membres. J’ai compris que le CCN ne veut pas m’entendre, ni ceux et celles qui poussent pour le changement.

Et vous avez écrit une lettre …

J’ai compris que peu-importe mes tentatives de me faire entendre, ce que j’ai à dire dérange. Alors oui, nous avons écrit cette lettre pour exiger notre droit de réplique à des accusations. On nous critiqués d’avoir inclus une mise en demeure. Mais pourquoi l’exécutif a-t-il choisit d’écrire cette lettre à tout le parti sans nous en avoir parlé au préalable ? Pourquoi sommes-nous accuséEs de vouloir le droit de nous défendre?

Que faut-il faire ?

Mais va-t-on exclure les gens qui pensent différemment ? Il y a un grand fossé sur cette question concernant la politique. Dans le cas de Joyce, la seule raison pour laquelle les gens l’ont cru c’est qu’elle avait enregistré les événements. Nous devons avoir une voix. La situation que se présente avec la proposition du CCN démonte que le parti ne soit pas prêt. Nous avons nos propres différences. On doit ouvrir l’espace et ne pas être hostile envers les différentes voix qui cherchent un lieu d’écoute. On doit avoir un débat et non pointer du doigt. Mais je n’ai pas de pouvoir pour forcer la direction à nous écouter. Je n’aime pas l’accusation qu’on veut détruire QS. Pourquoi on ferait ça ? Pourquoi je m’impliquerais autant dans ce parti si je voulais le détruire ? Il faut arrêter de blâmer et pointer du doigt. 6+3 donne 9 mais 5+4 aussi. Cette approche et ces accusations perpétuent le traitement paternaliste et colonial que mon peuple et d’autres vivent depuis trop longtemps. Si QS veut évoluer, on doit se demander plutôt pourquoi on en est rendus là. »

Quel message veux-tu envoyer aux personnes déléguées au Conseil national?

La déception peut être dangereuse si tu ne regardes pas l’ensemble de la situation. On ne doit pas se fier à ce qui est véhiculé dans les médias. Il y a plus de ce qui a été dit, plus de situations non connue de vécus d’oppression. J’ai vécu beaucoup de choses au sein de QS que j’ai choisi de les garder pour moi, parce que ce qui me préoccupe, ce sont nos luttes. On devrait encourager les discussions et les débats, plutôt que punir. Si on n’a pas cette ouverture, QS n’avancera pas. Même sans le CAD ou quoi que ce soit d’autre.

Il faut être capable d’avoir un dialogue,  la reconnaissance et l’acceptation des différences. Il y a toujours plus que ce que l’œil peut voir.

 

[1] Outremont-Mont-Royal pour Ève et Ungava pour Alisha.