Cochabamba : de la « guerre de l’eau » à la conférence alternative sur le climat

Mis en ligne le 22 avril 2010

PAR MAXIME COMBES

Une « Conférence des peuples sur le chan­ge­ment cli­ma­tique et les droits de la Terre mère » s’est ouverte le 20 avril, à Cochabamba, en Bolivie. Une sorte de forum social sur le climat, après l’échec de Copenhague. Pauline Lavaud, de la Fondation France Libertés, pré­si­dée par Danielle Mitterrand, revient sur le sym­bole qu’incarne Cochabamba, dont la popu­la­tion s’était sou­le­vée dix ans plus tôt contre la pri­va­ti­sa­tion de l’eau.

Basta ! : Dix ans après « la guerre de l’eau », que repré­sente Cochabamba pour les mou­ve­ments qui se battent pour une réap­pro­pria­tion de l’eau en tant que bien commun ?

Pauline Lavaud : Les habi­tants de Cochabamba en Bolivie s’étaient sou­le­vés contre la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices d’eau et d’assainissement de la ville par l’entreprise nord-amé­ri­caine Bechtel. En quelques mois, la conces­sion des ser­vices de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion d’eau à cette entre­prise privée avait engen­dré une explo­sion des tarifs pou­vant aller jusqu’à 250% ! Et une acca­pa­ra­tion des sources jusqu’alors uti­li­sées par les pay­sans de la région, sans aucune amé­lio­ra­tion en terme de taux de rac­cor­de­ment au réseau en contre­par­tie. Surtout, c’est le refus de voir cet élé­ment vital être traité comme une vul­gaire mar­chan­dise qui a poussé les habi­tants de Cochabamba à s’unir et résis­ter. Dans la culture indi­gène, très pré­gnante en Bolivie, les élé­ments natu­rels sont au cœur de la spi­ri­tua­lité et du rap­port entre l’homme et son envi­ron­ne­ment. L’idée de s’approprier la nature et de l’utiliser à des fins mar­chandes est tout sim­ple­ment inconcevable.

Quelles ont été les consé­quences de ce soulèvement ?

La spec­ta­cu­laire mobi­li­sa­tion citoyenne contre Bechtel et le gou­ver­ne­ment boli­vien a eu raison de l’entreprise. Bechtel a été contrainte de quit­ter le pays. La « guerre de l’eau » a été un temps fort pour les luttes sociales d’Amérique du Sud. Elle sym­bo­lise la résis­tance popu­laire à la logique de pri­va­ti­sa­tion de tous les ser­vices essen­tiels dans ces pays, comme l’eau, l’électricité ou les télé­com­mu­ni­ca­tions, sous pres­sion des ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales. C’est tout le mou­ve­ment inter­na­tio­nal de défense de l’eau qui a repris espoir à Cochabamba. Les luttes menées contre la pri­va­ti­sa­tion à tra­vers tout le conti­nent y ont puisé leurs forces, tout comme les ini­tia­tives pour faire recon­naître l’eau comme un droit, non seule­ment de l’homme mais aussi de la nature dans de nom­breux pays, en Équateur, Bolivie, Uruguay ou Colombie. Le sou­lè­ve­ment de Cochabamba a dépassé les fron­tières du conti­nent. Dix années ont passé et la « guerre de l’eau » demeure une source d’inspiration pour le mou­ve­ment de l’eau à tra­vers le monde, ces mili­tants qui œuvrent pour la récu­pé­ra­tion des biens com­muns et le rejet de la glo­ba­li­sa­tion néolibérale.

Où en est la ges­tion de l’eau à Cochabamba ?

La 3e Feria inter­na­tio­nale de l’eau s’est dérou­lée du 15 au 18 avril. Cet évé­ne­ment orga­nisé par des asso­cia­tions d’habitants et des ONG locales et inter­na­tio­nales, a été l’occasion de célé­brer les vic­toires qui ont suivi celle de Cochabamba… Et de rap­pe­ler la situa­tion cri­tique de l’eau, qui génère inéga­li­tés, ten­sions et conflits, et est l’objet de toutes les convoi­tises, que ce soit par des États ou des entre­prises pri­vées. Pour les Cochabambins, le constat est amer : dix ans après la guerre de l’eau, 55% de la popu­la­tion est tou­jours privée d’accès à l’eau potable. Elle ne croit plus aux pro­messes de solu­tions qui leur sont faites. Dans la zone Sud, le plan d’expansion promis par la régie muni­ci­pale locale (la Semapa) n’a jamais vu le jour, mais des alter­na­tives se mettent en place. À défaut d’être rac­cor­dés au réseau muni­ci­pal, des comi­tés d’habitants gèrent eux-mêmes l’eau. Cette ges­tion com­mu­nau­taire est « l’une des meilleures alter­na­tives, car elle est effi­cace, et permet à de nom­breuses familles d’avoir accès à ce ser­vice basique », selon leur repré­sen­tant. Le ren­for­ce­ment de ce type de ges­tion et de coopé­ra­tion entre com­mu­nau­tés et entre­prises publiques est devenu une prio­rité. Tous les par­ti­ci­pants ont pris conscience de l’interdépendance de plus en plus évi­dente entre la ques­tion de l’accès à l’eau et celle du chan­ge­ment climatique.

Le 20 avril a débuté le sommet de Cochabamba : la Conférence des peuples sur le chan­ge­ment cli­ma­tique et les droits de la Terre mère. Quelles sont les attentes des mou­ve­ments qui veulent faire de l’eau un bien commun ?

Un texte doit être adopté à la fin de la confé­rence. Il sera issu des tra­vaux de la société civile, de scien­ti­fiques, d’experts et de repré­sen­tants de gou­ver­ne­ments autour de thé­ma­tiques liées au chan­ge­ment cli­ma­tique. Ce texte pour­rait être inté­gré aux docu­ments de réfé­rence lors des négo­cia­tions inter­na­tio­nales pour lutter contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, à la suite du sommet de Copenhague (la future « COP 16 »). La confé­rence de Cochabamba ouvre donc la pos­si­bi­lité à la société civile de faire entendre ses pro­po­si­tions. Nous sou­hai­tons éga­le­ment que les gou­ver­ne­ments pré­sents à Cochabamba s’engagent sur plu­sieurs points : ne plus par­ti­ci­per au forum mon­dial de l’eau, orga­nisé tous les quatre ans par le Conseil mon­dial de l’eau qui ne repré­sente que lui-même et les inté­rêts des mul­ti­na­tio­nales qui le contrôlent ; faire pres­sion pour que la COP 16 soit réel­le­ment démo­cra­tique et ouverte aux orga­ni­sa­tions sociales et de la société civile ; et intro­duire l’eau comme sujet à part entière dans les négo­cia­tions sur le climat, et pas seule­ment comme moyen pour la pro­duc­tion d’énergie (hydro­élec­trique et agro-car­bu­rants) dans le cadre du marché des cré­dits carbone.

Recueilli par Maxime Combes

Les commentaires sont fermés.