Quel avenir pour la gauche (et la démocratie)?

Mis en ligne le 12 avril 2010

Alain Caillé, fon­da­teur du « Mouvement anti-uti­li­ta­riste dans les sciences sociales » (MAUSS), et de la revue du même nom (http://​www​.revue​du​mauss​.com​.fr/ [1]), s’interroge sur l’avenir de la gauche dans le contexte de la crise glo­bale du capi­ta­lisme. Il met en avant le projet d’une « social-démo­cra­tie uni­ver­sa­li­sée et radi­ca­li­sée ».

Une pre­mière ver­sion, très courte, de ce texte a été publiée dans Libération le 1er février 2010 en réponse au débat sur l’avenir de la Gauche amorcé par un long article de Jacques Julliard (voir « Vingt thèses pour repar­tir du pied gauche », Libération, 18 jan­vier 2010). À la demande de Contretemps, qui m’invitait à le mettre en débat sur son site, je l’ai déve­loppé en ten­tant notam­ment de m’expliquer sur l’idée d’une « social-démo­cra­tie uni­ver­sa­li­sée et radi­ca­li­sée » sur laquelle s’achevait la ver­sion publiée dans Libération.

Comment ne pas être d’accord avec le diag­nos­tic de Jacques Julliard qui amor­çait un débat sur l’avenir de la gauche abrité par le jour­nal Libération ? La montée en puis­sance dans les années 1980 d’un capi­ta­lisme action­na­rial a peu à peu enrayé la dyna­mique démo­cra­tique et avec elle l’espoir d’un appro­fon­dis­se­ment et d’une uni­ver­sa­li­sa­tion pro­gres­sive du modèle de démo­cra­tie incarné par le capi­ta­lisme rhénan, la social-démo­cra­tie scan­di­nave ou la pla­ni­fi­ca­tion à la fran­çaise. La mon­dia­li­sa­tion a rendu pos­sible l’enrichissement des classes domi­nantes – et de leurs dépen­dants – des pays les moins déve­lop­pés, mais, loin de per­mettre à ceux-ci d’accéder aux normes de pro­tec­tion sociale et de qua­lité des ser­vices publics dont pou­vait s’enorgueillir l’Europe occi­den­tale, elle a com­mencé à les éroder et à remettre de plus en plus for­te­ment en ques­tion tout un ensemble de « conquêtes sociales » qui avaient pu sem­bler défi­ni­ti­ve­ment acquises. La construc­tion euro­péenne qui visait à les géné­ra­li­ser en Europe s’est retour­née contre ses ambi­tions ini­tiales en auto­ri­sant, voire en encou­ra­geant le dum­ping fiscal et social. Symétriquement, l’augmentation indé­fi­nie du nombre des pays membres, au lieu de démul­ti­plier la puis­sance poli­tique de l’ensemble n’a abouti qu’à la frag­men­ter jusqu’à rendre l’Europe poli­ti­que­ment inau­dible, invi­sible et impuis­sante à l’échelle du monde. Et avec elle, ce qui est plus grave, tout aussi inau­dibles tous ceux qui croient encore à la pers­pec­tive, tra­di­tion­nel­le­ment portée par la gauche, d’un pro­grès démo­cra­tique uni­ver­sa­li­sable. D’autant plus inau­dible, d’ailleurs, que cette der­nière s’est gra­ve­ment dis­cré­di­tée pour ne pas avoir su, pu ou voulu s’opposer à la toute-puis­sance du capi­ta­lisme finan­cier, quand elle ne s’est pas com­pro­mise avec lui.

À ce diag­nos­tic très géné­ral et très géné­ra­le­ment par­tagé, il convient d’en ajou­ter un autre, moins fré­quem­ment entendu. Le défi qui nous attend n’est pas seule­ment de nous oppo­ser à la main­mise des seuls cri­tères finan­ciers, de plus en plus exclu­si­ve­ment spé­cu­la­tifs, sur toutes les sphères de notre exis­tence sociale. Il est aussi de résis­ter à ce qui se déve­loppe insi­dieu­se­ment dans son sillage : la subor­di­na­tion de notre tra­vail, de notre pro­duc­tion et de tous nos actes à une logique omni­pré­sente et dévo­rante de l’évaluation quan­ti­ta­tive géné­ra­li­sée de notre effi­ca­cité et de nos mérites sup­po­sés. Outre le fait que les indi­ca­teurs quasi-mar­chands uti­li­sés pour en juger sont lar­ge­ment fan­tas­ma­tiques et arbi­traires, ils abou­tissent, en rap­por­tant tout à la seule ques­tion uti­li­ta­riste : « à quoi ça sert ? », à sup­pri­mer toute dimen­sion de gra­tuité et de plai­sir dans l’action, la vie ou le tra­vail, à en tarir le sens et jusqu’à l’efficacité même, selon toute vrai­sem­blance. Dans la fonc­tion publique, dans l’Enseignement, la Recherche, la Santé, la Justice, etc. l’outil prin­ci­pal de cette chasse au sens est repré­senté par la révi­sion géné­rale des poli­tiques publiques (RGPP) et la Loi orga­nique rela­tive aux lois de finance (LOLF), ava­tars fran­çais du New Public Management. Or, faut-il rap­pe­ler que c’est à l’initiative de la gauche que la LOLF a été adop­tée en 2001 à l’unanimité des deux chambres du par­le­ment ? Voilà qui doit nous inci­ter à aller plus loin que la seule dénon­cia­tion du néo­li­bé­ra­lisme. Ce der­nier va en effet de pair avec une pro­pen­sion appa­rem­ment irré­sis­tible à tout réduire en par­celles, quan­ti­fiables, éva­luables, inter­chan­geables, qu’il s’agisse des col­lec­tifs de vie ou de tra­vail, des com­mu­nau­tés poli­tiques ou asso­cia­tives, des connais­sances et de la science, du temps et de l’espace, de nos actions ou des sujets indi­vi­duels eux-mêmes. Le néo-libé­ra­lisme appa­raît ainsi comme la mani­fes­ta­tion pri­vi­lé­giée d’une forme poli­tique et sym­bo­lique qui l’englobe, un par­cel­li­ta­risme, sorte de tota­li­ta­risme inversé, aussi éloi­gné de la démo­cra­tie, dans son hyper­tro­phie de l’individualisme, que l’étaient les tota­li­ta­rismes d’hier dans leur exal­ta­tion fana­tique du col­lec­tif de la classe, de l’État ou de la race.

Des remèdes trop timides

Quant aux remèdes, la direc­tion géné­rale indi­quée par J. Julliard semble juste, mais elle fait preuve de trop de timi­dité et de franco-cen­trisme pour pou­voir espé­rer remo­bi­li­ser le peuple de gauche, que ce soit en France ou ailleurs.

– Il ne suf­fira pas, en effet, de natio­na­li­ser cer­taines banques, comme le pré­co­nise J. Julliard, si on ne réin­tro­duit pas une dis­tinc­tion ferme entre banques de dépôts et banques d’affaires, si on n’interdit pas les tran­sac­tions sur les prix vir­tuels, si on ne lutte pas réel­le­ment contre les para­dis fis­caux et, plus géné­ra­le­ment, si on ne réin­tro­duit pas de la trans­pa­rence dans le monde de la finance. Or, malgré la crise et, curieu­se­ment, en partie grâce à elle, ce sont les choix inverses qui s’imposent mas­si­ve­ment. Aux dires des spé­cia­listes, les tran­sac­tions finan­cières sont deve­nues aujourd’hui encore plus opaques qu’avant le déclen­che­ment de la crise. Et, par le tru­che­ment d’agences de nota­tion aux cri­tères incon­trô­lables, dépen­dantes en fait des banques qu’elles sont sup­po­sées aider à contrô­ler, la spé­cu­la­tion s’attaque désor­mais fron­ta­le­ment aux États les plus fra­giles. L’exemple de la Grèce est emblé­ma­tique, qui montre com­ment les banques anglo-saxonnes, ren­flouées par leur État à un taux d’intérêt à peu près nul ne consentent à prêter à l’État grec, fra­gi­lisé par leurs agences de nota­tion, qu’à un taux de 6,5%. Il n’est nul­le­ment cer­tain que l’euro et la construc­tion euro­péenne soient suf­fi­sam­ment solides pour résis­ter à de telles attaques.

– En amont de la spé­cu­la­tion, c’est la légi­ti­mité même des inéga­li­tés extrêmes qu’il faut contes­ter et la misère qu’il faut décré­ter hors la loi. Est-il vrai­ment inen­vi­sa­geable de poser, par exemple, que les reve­nus des grands patrons ne devraient pas être plus de qua­rante fois supé­rieurs à ceux de leurs sala­riés, comme c’était encore le cas aux USA en 1970, au lieu de mille fois aujourd’hui ?

– Sans doute la deuxième gauche a-t-elle failli, comme l’écrit J. Julliard, son ex-cham­pion, mais pas plus que la pre­mière ou que l’extrême. On ne sau­rait en tout cas aban­don­ner son projet de dyna­mi­ser et mobi­li­ser la société civile asso­cia­tion­niste, et comp­ter uni­que­ment sur les syn­di­cats, l’État et les partis, et moins encore, à l’inverse, sur les seuls indi­vi­dus (Ah, l’ode omni­pré­sente à l’émancipation des indi­vi­dus !) pour s’opposer à la résorp­tion de la société dans les mar­chés finan­ciers. Mais le para­doxe est que le monde asso­cia­tif n’est pas spon­ta­né­ment et natu­rel­le­ment ver­tueux ou effi­cace. Un État fort – celui qui a les faveurs de la « pre­mière gauche » – est néces­saire pour l’instituer et l’autonomiser. Première et deuxième gauche doivent donc s’épauler, se dia­lec­ti­ser et se trans­cen­der.

– Le jeu poli­tique ne peut plus tou­te­fois se cir­cons­crire dans les seules fron­tières de l’État-nation. Rien ne pourra repar­tir vrai­ment à gauche sans redé­mar­rage simul­tané du projet d’une Europe poli­tique. Ou, si l’on pré­fère, d’une République euro­péenne. Qui passe au pre­mier chef par une entente franco-alle­mande. Dont la pers­pec­tive, il faut bien le dire, se fait de plus en plus loin­taine. La classe poli­tique et intel­lec­tuelle fran­çaise s’y est constam­ment refu­sée, par peur de l’Allemagne, depuis son aban­don du projet de Communauté euro­péenne de défense (CED) en 1954. Et les Allemands, de leur côté, ont cessé de tendre la main à la France pour se tour­ner de plus en plus vers leurs marches et leurs mar­chés de l’Est. Reste que ceux qui s’enthousiasment pour la force morale qu’est censée illus­trer une Europe post­na­tio­nale et post­po­li­tique, et qui croient pou­voir bâtir une démo­cra­tie radi­cale sur la ruine des États s’illusionnent gra­ve­ment.

– Mais, au-delà de l’Europe, et parce que les nations ne peuvent plus se fonder désor­mais sur un socle cultu­rel et a for­tiori eth­nique homo­gène, et parce que seuls peuvent faire écho les pro­jets sus­cep­tibles d’avoir une réso­nance mon­diale, c’est une social-démo­cra­tie uni­ver­sa­li­sée et radi­ca­li­sée qu’il nous faut inven­ter. Universalisée par une confron­ta­tion et un dia­logue inter-cultu­rels, et radi­ca­li­sée dans sa lutte contre l’illimitation du désir de puis­sance ou de richesse dont découlent la des­truc­tion de la nature comme celle des com­mu­nau­tés poli­tiques.

Vers une social-démo­cra­tie uni­ver­sa­li­sée et radi­ca­li­sée ?

Une social-démo­cra­tie uni­ver­sa­li­sée et radi­ca­li­sée ? Si une telle expres­sion a voca­tion à sym­bo­li­ser l’essentiel de nos aspi­ra­tions poli­tiques, il convient d’en expli­quer chacun des termes.

Une « social-démo­cra­tie ». Plutôt que de social-démo­cra­tie, on pour­rait aussi bien parler de socia­lisme, pour dési­gner les cou­rants issus de la gauche qui sont effec­ti­ve­ment, et pas seule­ment en rêve, par­ve­nus à amé­lio­rer le sort maté­riel et moral des classes les plus pauvres, et si on entend par socia­lisme avec Durkheim une forme ou une autre de subor­di­na­tion de la vie éco­no­mique aux objec­tifs conscients de la société. Autrement dit à la liberté col­lec­tive. Au poli­tique. On pour­rait tout autant parler de socia­lisme libé­ral, si on ne met pas sous ce mot un plai­doyer pour une « troi­sième voie » ou un « nou­veau centre », désor­mais clai­re­ment dis­qua­li­fiés pour avoir presque tout cédé au capi­ta­lisme action­na­rial, mais, au contraire, le projet de le subor­don­ner effec­ti­ve­ment à des objec­tifs éthiques et poli­tiques sans rien aban­don­ner de l’exigence démo­cra­tique. Mais le terme de social-démo­cra­tie est sans doute celui qui aura fait le plus consen­sus en Europe et qui aura accom­pa­gné le plus d’avancées sociales concrètes d’envergure. Gardons-le donc. Au moins de manière pro­vi­soire, mais sans oublier que si l’esprit de la social-démo­cra­tie a été vaincu par la vague néo-libé­rale qui sub­merge le monde, c’est en raison de limi­ta­tions his­to­riques qu’il convient d’identifier avec pré­ci­sion, et qui tiennent au pre­mier chef à son défaut d’universalité et à son insuf­fi­sante radi­ca­lité.

Une social-démo­cra­tie uni­ver­sa­li­sée.

Une soli­da­rité pla­né­taire. La pre­mière limi­ta­tion, la plus évi­dente des social-démo­cra­ties euro­péennes, c’est qu’elles sont res­tées ….euro­péennes, jus­te­ment, pour l’essentiel, et n’ont su s’organiser que dans le cadre de l’État-nation, pre­mière grande forme poli­tique de la soli­da­rité démo­cra­tique, et sur la base d’un fort occi­den­talo-cen­trisme. Plus pré­ci­sé­ment, elles n’ont su mener leurs poli­tiques de redis­tri­bu­tion qu’entre citoyens natio­naux, se recon­nais­sant dans une même langue et une même culture – voire une même cou­leur de peau -, et par­ta­geant le sen­ti­ment de leur supé­rio­rité sur les autres cultures, notam­ment non-occi­den­tales. Or, ni les poli­tiques éco­no­miques et finan­cières, ni les poli­tiques de redis­tri­bu­tion ni les poli­tiques de recon­nais­sance ne peuvent plus se mener à cette seule échelle et dans ce seul cadre ima­gi­naire. La géo­gra­phie comme l’histoire s’écrivent et se vivent désor­mais à l’échelle et au rythme du monde, si bien que l’Occident ne pou­vant plus se conce­voir comme l’unique dis­pen­sa­teur de la bonne culture et du seul savoir légi­time doit s’ouvrir à la recon­nais­sance de la plu­ra­lité des valeurs ultimes, des civi­li­sa­tions et des façons d’être au monde. Et cela d’autant plus qu’il lui faut désor­mais renon­cer à la fic­tion d’une même et unique ori­gine eth­nique, d’une même nais­sance (natio) de ses citoyens, et s’admettre irré­vo­ca­ble­ment multi-eth­nique et mul­ti­cul­tu­rel. Cette poli­tique de la recon­nais­sance, de la recon­nais­sance du fait que toutes les cultures sont dona­trices d’un cer­tain sens de l’humain, fût-ce de manière inégale, s’accompagne d’un sen­ti­ment de com­mune huma­nité mon­diale et d’une com­mu­nauté de destin pla­né­taire qui doit inci­ter à étendre la soli­da­rité maté­rielle au-delà des fron­tières. La soli­da­rité avec les mal lotis au sein de la nation doit trou­ver son pen­dant dans des formes de soli­da­rité avec les dému­nis du monde entier.

Cela étant, on ne voit se pro­fi­ler à l’horizon aucun embryon d’État mon­dial, si bien que même si recon­nais­sance et soli­da­rité doivent s’exercer au-delà des fron­tières d’États natio­naux – eux-mêmes tra­ver­sés en leur tré­fonds par la diver­sité des cultures et des des­tins indi­vi­duels-, l’État reste et res­tera long­temps la forme prin­ci­pale de la com­mu­nauté poli­tique, l’incarnation par excel­lence de la liberté col­lec­tive. Or, il ne peut avoir d’assise stable et de puis­sance effec­tive qu’adossé à une langue et une culture domi­nante (ou plu­sieurs, mais peu nom­breuses), néces­sai­re­ment recon­nues comme telles par tous les citoyens. Langues et cultures domi­nantes qui n’ont, en retour, de pleine légi­ti­mité que pour autant qu’elles-mêmes recon­naissent la valeur des dons de sens faits par les langues et les cultures domi­nées sur leur ter­ri­toire. Qui, domi­nées ici, peuvent d’ailleurs aussi bien être domi­nantes ailleurs et à d’autres échelles.

Une soli­da­rité avec la Nature. Cette pre­mière uni­ver­sa­li­sa­tion refuse de limi­ter la soli­da­rité et la recon­nais­sance aux seuls com­pa­triotes et conci­toyens pour l’étendre à tous les humains. La seconde, au moins aussi pres­sante et urgente que la pre­mière, refuse de limi­ter soli­da­rité et recon­nais­sance aux seuls humains pour les étendre à la Nature. Le socia­lisme clas­sique s’était battu pour faire des pro­lé­taires, censés être exploi­tables à merci parce que non recon­nus comme membres véri­tables de la société, des humains et des citoyens à part entière. Ce combat est loin d’être achevé. L’exploitation des pro­lé­taires – qu’on n’appelle plus ainsi – dans nombre de pays émer­gents, repro­duit celle qu’avait connue l’Europe au XIXème siècle et menace, d’ailleurs, toutes les conquêtes des classes ouvrières et moyennes occi­den­tales. Mais une bonne part de la crois­sance occi­den­tale et désor­mais mon­diale a reposé éga­le­ment sur l’exploitation du patri­moine natu­rel. Le tra­vail gra­tuit des pro­lé­taires, source de la plus-value selon Marx, a été redou­blé, sans qu’on s’en aper­çoive jusqu’à tout récem­ment, par les dons gra­tuits et forcés de la Nature. Désormais en voie d’épuisement rapide. De même que la redis­tri­bu­tion éta­tique a permis de redon­ner col­lec­ti­ve­ment aux sala­riés une part de ce qui leur était pris indi­vi­duel­le­ment, de même il devient urgent de trou­ver des formes de contre­don et de réci­pro­cité envers la Nature, ani­maux, sols, eau, sous-sols, air, miné­raux, etc. Mais cette double uni­ver­sa­li­sa­tion de la social-démo­cra­tie, à l’ensemble des Humains comme à la Nature ne peut se conce­voir sans sa radi­ca­li­sa­tion

Une social-démo­cra­tie radi­ca­li­sée.

Lutter contre les inéga­li­tés. L’outil pre­mier de la social-démo­cra­tie clas­sique a été l’impôt sur le revenu et sur l’héritage qui ren­dait pos­sible la soli­da­rité poli­tique des plus riches et des plus pauvres. Il reste plus que jamais d’actualité, mais il obéit désor­mais à une néces­sité qui englobe et déborde le seul devoir d’aider les moins bien lotis. Il importe en effet de com­prendre que le foyer le plus actif de tous les dérè­gle­ments du monde, la cause pre­mière de l’exacerbation du conflit entre les cultures et de la sur­ex­ploi­ta­tion de la Nature réside dans l’explosion des inéga­li­tés qui a accom­pa­gné le triomphe du néo­li­bé­ra­lisme et du capi­ta­lisme action­na­rial. C’est cette dyna­mique inéga­li­taire paroxys­tique qui atteste et ali­mente le bas­cu­le­ment de notre monde dans la déme­sure, dans une illi­mi­ta­tion, une ubris, qui ne peut qu’être fatale à la démo­cra­tie et à la survie de la pla­nète. Retrouver la pers­pec­tive d’un monde commun, et décent, sup­pose la défi­ni­tion des limites à ne pas fran­chir sous peine de som­brer de manière irré­ver­sible dans l’inhumain. Un projet de gauche uni­ver­sa­li­sable ne doit-il pas com­men­cer par affir­mer qu’aucun être humain ne doit tomber en des­sous d’un cer­taine niveau de res­sources vitales ? Ni, à l’autre pôle, bas­cu­ler dans l’illusion de la toute-puis­sance et de la richesse infi­nie ? Lutter contre la déme­sure, contre l’illimitation finan­cière et éco­lo­gique du monde, passe en prio­rité par l’établissement de ces deux limites symé­triques : un revenu maxi­mum et un revenu mini­mum. Si leurs moda­li­tés concrètes doivent néces­sai­re­ment varier selon les régions du monde, l’affirmation de leur prin­cipe doit être uni­ver­selle.

Émanciper la société civile asso­cia­tion­niste. Mais une telle pers­pec­tive n’a aucune chance de connaître un début de réa­li­sa­tion si elle n’est pas portée par la société civile mon­diale asso­cia­tion­niste qui se cherche et s’esquisse un peu par­tout (« Les citoyens du monde asso­ciés »). Voilà qui pose la ques­tion de ses rap­ports avec les États, qu’il faut bien se garder d’enterrer trop vite. Et, du coup, avec l’idéal démo­cra­tique. Peut-être le pre­mier pas à accom­plir pour une gauche qui enten­drait revivre et avoir à nou­veau prise sur l’Histoire, serait-il à la fois de rap­pe­ler que nous ne pou­vons pas avoir d’autre idéal que celui de la démo­cra­tie mais qu’il est pour l’instant bien défraî­chi. Entre beau­coup d’autres rai­sons, du fait de l’obsolescence d’une poli­tique social-démo­crate qui a cru pou­voir se conten­ter de confier à l’État la tâche de donner à tous sans inci­ter les citoyens, en retour, à donner à la chose publique, loca­le­ment, régio­na­le­ment, natio­na­le­ment ou inter­na­tio­na­le­ment, en leur don­nant les moyens de le faire effec­ti­ve­ment. En clair, cela signi­fie que les États, ou les partis can­di­dats à l’exercice du pou­voir d’État, doivent mener vis-à-vis du monde asso­cia­tif, formel ou infor­mel, une poli­tique non ins­tru­men­ta­li­sante qui per­mette son auto­no­mi­sa­tion maxi­male (condi­tion sine qua non pour qu’il soit en mesure de donner en retour à la démo­cra­tie). Dans les pays où l’État est trop faible, les nébu­leuses asso­cia­tives ont à jouer un rôle d’accoucheur. Dans ceux où il est trop fort, il lui faut apprendre à se des­sai­sir d’une part de sa puis­sance sans renon­cer à ses fonc­tions propres en les bra­dant au sec­teur mar­chand ou à des asso­cia­tions inféo­dées. Cette radi­ca­li­sa­tion démo­cra­tique passe par l’adossement de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive à des formes de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive et directe per­met­tant le jeu d’une contre-démo­cra­tie.

En conclu­sion. L’idéal pro­gres­siste de la gauche clas­sique était de chan­ger le monde. On ne sau­rait y renon­cer. Mais à la condi­tion de le subor­don­ner au souci désor­mais prio­ri­taire de pré­ser­ver le monde. Le monde humain, his­to­rique et cultu­rel, et le monde natu­rel. C’est un tel souci qui s’exprime mal­adroi­te­ment à tra­vers le mot d’ordre gal­vaudé du déve­lop­pe­ment durable. Acceptable, pour­tant, et sus­cep­tible de conver­ger, malgré qu’ils en aient, avec les aspi­ra­tions des tenants de la décrois­sance si l’on pré­cise qu’un tel déve­lop­pe­ment ne peut pas concer­ner seule­ment ni même, au moins en Occident, au pre­mier chef, le déve­lop­pe­ment éco­no­mique mar­chand (et moins encore, finan­cier, bien sûr) mais celui de toutes les poten­tia­li­tés humaines. Et qu’il va de pair avec le déve­lop­pe­ment durable des cultures. Et que rien de tout cela ne se fera sans l’invention de formes de démo­cra­tie durable parce qu’universalisable. Au-delà du néo­li­bé­ra­lisme et du par­cel­li­ta­risme.

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