Au-delà du marxisme et du capitalisme

CEDETIM

Par , Mis en ligne le 01 décembre 2013

André Gorz, dont la mémoire nous réunit ici, peut-être consi­déré comme un des prin­ci­paux pen­seurs de la sortie du capi­ta­lisme. La pos­si­bi­lité et la dési­ra­bi­lité de cette sortie, il tente de les éta­blir à la fois en pro­lon­geant et en actua­li­sant Marx, mais tout autant en le cri­ti­quant et en le dépas­sant. Il nous revient pour lui être fidèle et recon­nais­sant, de pro­lon­ger son che­mi­ne­ment en le cri­ti­quant pour le dépas­ser à son tour, comme il l’aurait cer­tai­ne­ment fait lui-même s’il ne nous avait pas quit­tés il y a cinq ans. Il nous faut donc désor­mais radi­ca­li­ser la cri­tique de Marx et pré­ci­ser le statut même de l’idée d’une sortie du capi­ta­lisme. Ces deux tâches vont de pair. Je vou­drais sug­gé­rer en effet que nous ne pour­rons trou­ver les voies d’un après-capi­ta­lisme qu’en allant réso­lu­ment au-delà du mar­xisme. Que nous ne pour­rons sortir du capi­ta­lisme qu’en sor­tant aussi du mar­xisme. Ou, en le dépas­sant. Encore faut-il com­prendre que c’est plus facile à dire qu’à faire.

Cinq types de pen­sées de l’émancipation

Pour situer les enjeux de cette quête d’un au-delà du mar­xisme, il convient tout d’abord d’observer que toutes les grandes pen­sées modernes de l’émancipation, ou, si l’on pré­fère, de la révolte contre la domi­na­tion, de la quête de l’autonomie contre l’hétéronomie, sont issues d’une manière ou d’une autre, du mar­xisme ou, au mini­mum, se situent par rap­port à lui. Il est pos­sible d’en dis­tin­guer cinq grandes com­po­santes.

1. Celles qui s’inscrivent encore expli­ci­te­ment et direc­te­ment dans le sillage de Marx (p. ex. Negri, Balibar, Rancière ou Anselm Jappe, et cer­tains éco­no­mistes, dont J.-M Harribey).

2. Celles – très alle­mandes en cela – qui conservent du mar­xisme la cri­tique de l’aliénation ou de la réi­fi­ca­tion, mais qui cri­tiquent et rejettent en défi­ni­tive à peu près toutes les autres com­po­santes du mar­xisme ; je pense à l’École de Francfort.

3. Toutes les ana­lyses ou les styles de pensée issus du struc­tu­ra­lisme ou du post-struc­tu­ra­lisme fran­çais, de Lacan, d’Althusser, à Foucault ou Derrida, tous deve­nus mon­dia­le­ment célèbres après leur pas­sage sur les campus amé­ri­cains et leur reloo­kage sous les traits de la French Theory.

4. Issus des trois com­po­santes pré­cé­dentes et d’un cer­tain gram­scisme, toutes les pen­sées décons­truc­tion­nistes modernes ou post­mo­dernes, les cultu­ral, gender, post-colo­nial ou subal­tern stu­dies.

Enfin, 5. Le bloc de ceux qui allient une visée d’autonomie ou de démo­cra­tie radi­cales non seule­ment à une réflexion phi­lo­so­phique aigue, expli­ci­te­ment déve­lop­pée à partir de Marx et contre lui, mais aussi à de véri­tables ana­lyses éco­no­miques, socio­lo­giques et his­to­riques comme à une extrême sen­si­bi­lité à la ques­tion de la fini­tude et aux risques éco­lo­giques majeurs. Et, sur­tout, qui des­sinent les traits, d’un après-capi­ta­lisme pos­sible qui ne soit pas une simple resu­cée de l’idéal socia­liste ou com­mu­niste clas­sique. Dans ce bloc, les trois noms prin­ci­paux me semblent être ceux de André Gorz et de son ami Ivan Illich, ainsi que celui de C. Castoriadis. Et, en arrière-plan, Hannah Arendt, Marcel Mauss et Karl Polanyi.

Bien sûr, entre ces cinq blocs prin­ci­paux de pen­sées de l’émancipation, il existe de mul­tiples pas­se­relles et recou­pe­ments. Et bien sûr, éga­le­ment, il fau­drait dépas­ser ce repé­rage pure­ment empi­rique pour mieux faire appa­raître les enjeux et les apports propres à chacun d’entre eux. Ce n’est pas le lieu de le faire. En revanche, il convient de com­plé­ter ce tableau très som­maire par deux obser­va­tions impor­tantes.

La pre­mière, est que toutes ces pen­sées ont en commun de ne pas ou de mal s’inscrire dans le champ des dis­ci­plines aca­dé­miques ins­ti­tuées, qu’elles sub­ver­tissent. Elles ne relèvent, en effet à pro­pre­ment parler ni de la phi­lo­so­phie, ni de l’Histoire, ni de la science éco­no­mique ni de la socio­lo­gie, au moins sous sa forme actuel­le­ment domi­nante. C’est à la fois leur force et leur fai­blesse. Leur force, puisqu’elles donnent à voir et à penser ce que les dis­ci­plines aca­dé­miques ins­ti­tuées ne veulent ni voir ni penser. Leur fai­blesse puisqu’elles ne par­viennent pas, du coup, à conqué­rir une légi­ti­mité suf­fi­sante pour peser effec­ti­ve­ment sur le cours du monde. Plus spé­ci­fi­que­ment, elles ne par­viennent pas à faire le poids face à la pensée éco­no­mique stan­dard géné­ra­li­sée qui est pour­tant leur ennemi commun.

La seconde obser­va­tion est que l’éclatement de cette galaxie post mar­xiste en ces cinq blocs qui ne com­mu­niquent guère et qui ne savent pas bien penser le statut de leurs dif­fé­rences contri­bue à leur com­mune fai­blesse et à notre com­mune impuis­sance face au capi­ta­lisme et au néo-libé­ra­lisme. Impuissance théo­rique mais aussi pra­tique. Pratique parce que théo­rique. Pour tenter d’en sortir il nous faut tenter de mieux com­prendre, d’une part, à la fois ce que nous pou­vons et devons garder du mar­xisme, et ce qu’il nous faut défi­ni­ti­ve­ment en aban­don­ner, et, de l’autre, à quelle sortie du capi­ta­lisme nous devons effec­ti­ve­ment aspi­rer. Vaste pro­gramme ! Que je ne vais cer­tai­ne­ment pas rem­plir dans les… quelques minutes qui me res­tent. Je vou­drais pour­tant indi­quer ce qui me semble être les idées prin­ci­pales à débattre. Je le ferai sous la forme de qua­torze thèses, que je ne pour­rai qu’énoncer sans avoir le temps de les jus­ti­fier.

Quatorze thèses

Θ1 = Contradictions du mar­xisme. Si Marx peut être consi­déré comme le pen­seur par excel­lence de la contra­dic­tion, c’est qu’il a été lui-même tra­versé par les contra­dic­tions au plus haut point. Et leur vic­time. On peut en effet tout aussi légi­ti­me­ment le per­ce­voir comme celui qui de tous les modernes s’est montré le plus empreint d’économisme et le plus anti-éco­no­mi­ciste, le plus uti­li­ta­riste et le plus anti-uti­li­ta­riste, le plus huma­niste ou/​et le plus anti-huma­niste, le plus indi­vi­dua­liste et le plus holiste, le plus scien­tiste et le plus anti-scien­tiste, le plus liber­taire et le plus auto­ri­taire etc. Et sur­tout, à la fois le plus nihi­liste et le plus opti­miste. Nous avons besoin quant à nous d’une pensée radi­cale du milieu qui sans renon­cer au tran­chant de cha­cune de posi­tions extrêmes par­vienne à penser leur média­tion et leur équi­libre dyna­mique.

Θ2 = L’économisme. Dans ce sys­tème d’alternance ou de balan­cier c’est en der­nière ins­tance l’économisme qui aura imprimé au mar­xisme hérité sa tona­lité domi­nante. D’où son inca­pa­cité à s’opposer vic­to­rieu­se­ment et en pro­fon­deur au libé­ra­lisme et, aujourd’hui, au néo-libé­ra­lisme. Il par­tage en effet avec eux l’idée que c’est l’économie qui mène le monde, parce que les Hommes seraient avant tout des êtres de besoin, affron­tés à la rareté maté­rielle et que, en consé­quence, le seul moyen de les satis­faire et d’établir l’harmonie entre eux est de déve­lop­per la pro­duc­tion maté­rielle au-delà du point de satiété. Cet éco­no­misme se trans­forme ainsi en un pro­duc­ti­visme désor­mais dévas­ta­teur.

Θ3 : Vers une anthro­po­lo­gie alter­na­tive. Au-delà de cette anthro­po­lo­gie éco­no­mi­ciste il nous faut tirer les consé­quences du fait que les êtres humains ne sont pas tant des êtres de besoin que de désir. Ou, si l’on pré­fère, que le désir pro­cède du besoin mais l’excède et s’étaye sur lui et l’englobe. Précisons : le désir est désir de recon­nais­sance. La lutte des classes éco­no­miques n’est qu’un cas par­ti­cu­lier, aussi impor­tant soit-il, d’une réa­lité plus géné­rale, la lutte pour la recon­nais­sance. Spécifions encore davan­tage : la lutte pour la recon­nais­sance est lutte pour être reconnu comme dona­teur sin­gu­lier (de biens ou de maux, du bien ou du mal).

Θ4 : Le capi­ta­lisme comme hubris du marché. C’est dans le cadre de cette anthro­po­lo­gie alter­na­tive qu’il faut poser la ques­tion du statut de la visée d’abolir le capi­ta­lisme ou d’en sortir. Après pas mal d’hésitations, l’idée qui semble s’imposer dans les cou­rants de pensée alter­na­tifs est qu’il nous fau­drait sortir du capi­ta­lisme mais conser­ver, voire déve­lop­per le marché. Telle quelle, cette idée est inte­nable. Il ne peut pas exis­ter de marché sans capi­ta­listes. Et, donc, sans capi­ta­lisme. Un capi­ta­lisme dont il faut, bien sûr dis­tin­guer dif­fé­rentes variantes, lar­ge­ment irré­duc­tibles et conflic­tuelles : un capi­ta­lisme rural ou arti­sa­nal, indus­triel, com­mer­cial ou finan­cier. Un capi­ta­lisme de petites moyennes, grosses, très grosses ou immenses entre­prises. Mais là n’est sans doute pas l’essentiel. Si l’on com­pare les dif­fé­rentes défi­ni­tions pos­sibles du capi­ta­lisme on s’aperçoit que leur seul trait commun est l’insistance sur un désir d’accumulation infini. On doit donc conce­voir le capi­ta­lisme comme la déme­sure ou l’illimitation de l’économie. Comme l’hubris du Marché. Sortir du capi­ta­lisme c’est rompre avec l’hubris éco­no­mique, mar­chand et finan­cier.

Θ5 : De l’hubris éco­no­mique comme sous ensemble de l’hubris géné­ral. De même que le besoin, et notam­ment le besoin maté­riel, n’existe qu’englobé dans un désir de recon­nais­sance qui l’excède et l’exacerbe, de même l’hubris éco­no­mique et finan­cier n’est qu’un sous-ensemble, aussi impor­tant, dévas­ta­teur et déme­suré soit-il de l’hubris en géné­ral. Nous ne par­vien­drons à lutter contre le néo-libé­ra­lisme et à sortir du capi­ta­lisme, tel que défini à l’instant, que si nous trou­vons les moyens de lutter contre l’hubris en géné­ral, sous toutes ses formes, contre le désir de toute-puis­sance qui est la per­ver­sion du désir de recon­nais­sance. Pour cela nous n’avons pas seule­ment besoin de scé­na­rios éco­no­miques, éco­lo­giques ou tech­niques alter­na­tifs – défi­nis­sant les cadres d’une pos­sible pros­pé­rité sans crois­sance – mais autant ou plus d’une phi­lo­so­phie poli­tique alter­na­tive.

Θ6 : La ques­tion du dési­rable. Au cœur des contra­dic­tions non réso­lues du mar­xisme, les conden­sant toutes, tout en res­tant la plus invi­sible, peut-être parce que la plus invi­sible, il y a le téles­co­page entre le néces­saire et le dési­rable. C’est parce qu’il y aurait une logique néces­saire de l’histoire, indé­pen­dante de toutes les volon­tés, comme méca­nique et inexo­rable, qu’il fau­drait abso­lu­ment dési­rer y prendre part. C’est parce que le capi­ta­lisme est voué à l’auto-destruction, dont il ne peut résul­ter que le com­mu­nisme, que celui-ci devrait être l’objectif le plus dési­rable. Ou encore, c’est parce qu’il doit adve­nir néces­sai­re­ment, qu’on le veuille ou non, que tous devraient le vou­loir. C’est le néces­saire qui est dési­rable, et il est néces­saire de le dési­rer. On retrouve un rai­son­ne­ment de même type dans une partie des dis­cours éco­lo­giques radi­caux ou de la décrois­sance, quels que que puissent être leurs mérites par ailleurs. C’est parce nous allons néces­sai­re­ment vers la catas­trophe éco­lo­gique, et donc éco­no­mique, qu’il nous fau­drait abso­lu­ment dési­rer une société décrois­sante. Aller au-delà du mar­xisme pour sortir du capi­ta­lisme, et donc de l’hubris, implique au contraire de défi­nir clai­re­ment le type de société que nous dési­rons voir naître et, en son sein, la place qu’y devra occu­per l’économie, au lieu, comme on le fait trop sou­vent, presque tou­jours en fait, de des­si­ner à grands traits les contours d’une éco­no­mie alter­na­tive pos­sible en res­tant dans le flou le plus total sur le type de société qui pour­rait y cor­res­pondre.

Θ7. Au-delà de la révo­lu­tion per­ma­nente. Un corol­laire du téles­co­page entre le néces­saire et le dési­rable, est celui de l’avenir et du passé, de la fin et du début de l’histoire (ou de la pré-his­toire). Le com­mu­nisme ter­mi­nal, qui doit néces­sai­re­ment adve­nir, est dési­rable parce qu’il retrouve les traits essen­tiels du com­mu­nisme pri­mi­tif. Il est le Gemeinwesen perdu et retrouvé. Mais pour le retrou­ver il fau­drait se débar­ras­ser abso­lu­ment de tout ce qui est sur­venu entre temps. D’où l’appel à la révo­lu­tion per­ma­nente (ou inin­ter­rom­pue), et le décons­truc­tion­nisme radi­cal si carac­té­ris­tique de la pensée post­marxiste et post­mo­derne. Ainsi conçu, le mar­xisme doit en rajou­ter sur la bour­geoi­sie et sur le capi­ta­lisme tels que décrits dans Le Manifeste du parti com­mu­niste : « Tout ce qui était solide, bien établi, se vola­ti­lise, et à la fin les hommes sont forcés de consi­dé­rer d’un œil désa­busé la place qu’ils tiennent dans la vie et leurs rap­ports mutuels » (trad. Rubel, légè­re­ment modi­fiée : désabusé/​détrompé). Or face à un néo­ca­pi­ta­lisme qui réa­lise au moins cette dimen­sion du projet à la fois mar­xiste et bour­geois en détrui­sant tout ce qui sem­blait établi, tout ce qui existe, nous sommes tenus de chan­ger radi­ca­le­ment la pers­pec­tive de l’émancipation. Notre but ne peut plus être en effet de seule­ment chan­ger le monde : il doit être aussi de le conser­ver et de le sauver. D’abord d‘assurer sa survie phy­sique et maté­rielle. C’est le combat des éco­lo­gistes. Mais aussi de sauver les valeurs qui ont permis à l’humanité de vivre et de pro­gres­ser, à com­men­cer par les valeurs de l’humanisme et de la démo­cra­tie. En un mot, il nous faut déter­mi­ner à la fois la part de nature et la part de culture que nous vou­lons sauver, pour les adop­ter à la société que nous vou­lons construire.

Θ8. Au-delà du socia­lisme et du com­mu­nisme. Pour lutter à la fois contre l’hubris éco­no­mique et contre l’hubris géné­ral, pour nous donner les moyens théo­riques et éthiques de sau­ve­gar­der la nature et la culture, nous avons besoin d’un corpus doc­tri­nal, d’une idéo­lo­gie si l’on pré­fère qui, comme le mar­xisme en son temps, à la fois per­mette de porter un diag­nos­tic le plus réa­liste pos­sible sur l’état et l’avenir pro­bable du monde, et sur son avenir dési­rable plau­sible, mais sans confondre l’existant, le néces­saire et le dési­rable. Une doc­trine qui expli­cite ce à quoi nous tenons abso­lu­ment et pour quoi il vaut la peine de se battre. Une doc­trine qui puisse mobi­li­ser en énon­çant le dési­rable comme l’ont fait en leur temps les quatre grandes idéo­lo­gies de la moder­nité démo­cra­tique : libé­ra­lisme, socia­lisme, anar­chisme et com­mu­nisme. Aucune d’elle ne mobi­lise encore véri­ta­ble­ment (sauf le libé­ra­lisme sous sa forme néo, pour faire du fric, ou sous sa forme décons­truc­tion­niste pour par­ache­ver un pro­ces­sus d’individualisation, bien dif­fé­rent de l’individuation). La raison en est, en pre­mier lieu, qu’elles ne sont plus à l’échelle, désor­mais glo­bale, du monde, et, par ailleurs que toutes ont reposé sur la pers­pec­tive d’un enri­chis­se­ment maté­riel sans fin et donc d’une exploi­ta­tion per­pé­tuelle de la Nature. Or il nous faut désor­mais inven­ter un monde commun viable dans le rejet de ces deux pos­tu­lats. Je pro­pose d’appeler convi­via­lisme la doc­trine qui se cherche dans cette direc­tion à tra­vers de mul­tiples cou­rants de pensée ou d’action. Elle repré­sen­tera une Aufhebung à la fois des quatre grandes idéo­lo­gies modernes et des morales uni­ver­sa­li­sables héri­tées des tra­di­tions reli­gieuses.

Θ9. Du par­cel­li­ta­risme. Cette pensée com­mune d’un monde commun viable et dési­rable qui se cherche, devra s’atteler à la refor­mu­la­tion et à l’actualisation des idéaux huma­nistes et démo­cra­tiques qui ont animé la dyna­mique de la moder­nité. Cette tâche est d’autant plus urgente, néces­saire et dif­fi­cile qu’ils ont été dévoyés par la nou­velle orga­ni­sa­tion domi­nante du monde qui pré­vaut depuis une tren­taine d’années et dont le néo-libé­ra­lisme repré­sente la face la plus visible. Ce qui fait sa force, presque irré­sis­tible, c’est qu’il se pré­sente comme l’instrument de la réa­li­sa­tion ultime de la démo­cra­tie et des droits de l’homme. Il s’est en quelque sorte arrogé une forme de quasi-mono­pole de leur inter­pré­ta­tion légi­time. C’est en réa­lité leur des­truc­tion qu’il consomme. Ce qu’il met effec­ti­ve­ment en place c’est un tota­li­ta­risme à l’envers, per­ver­sion de la démo­cra­tie symé­trique à celle des tota­li­ta­rismes d’hier. Là où ceux-ci vou­laient tout (re)conjoindre – hommes, pra­tiques, idées, savoirs et ins­ti­tu­tions – dans le grand corps du parti, de l’État ou de la Race, le tota­li­ta­risme à l’envers entend tout dis­joindre – hommes, pra­tiques, idées, savoirs et ins­ti­tu­tions – dans le Marché géné­ra­lisé. Les tota­li­ta­rismes d’hier vou­laient tout fusion­ner dans des unités orga­niques, le tota­li­ta­risme à l’envers contem­po­rain entend tout divi­ser en par­celles. Il se pré­sente comme un par­cel­li­ta­risme.

Θ 10. De l’individualisme. Cette situa­tion engendre une grande ambi­guïté contem­po­raine des idéaux indi­vi­dua­listes, déjà pré­sents chez Marx, comme l’a par­ti­cu­liè­re­ment bien montré Michel Henry, et qui sont au cœur de la phi­lo­so­phie de Gorz et de sa pensée de l’autonomie. Si l’on ne pré­ci­sait pas atten­ti­ve­ment le statut de cet idéal l’individu auto­nome ris­que­rait fort de se confondre avec le simple homo œco­no­mi­cus ou avec l’agent par­fai­te­ment adapté au par­cel­li­ta­risme. Le convi­via­lisme ne peut pas être une poli­tique de l’individu mais du sujet, en enten­dant par ce mot l’équilibre dyna­mique à recher­cher entre les figures de l’individu, de la per­sonne, du citoyen et de l’Humain.

Θ 11. Quelle morale à venir ? À partir du moment où l’on cesse de téles­co­per l’existant, le néces­saire et le dési­rable, et où donc la ques­tion du sou­hai­table se pose dans toute son ampleur et en pleine clarté, pour elle-même, il devient impos­sible d’échapper à la ques­tion des règles que chacun doit res­pec­ter pour que ce dési­rable puisse effec­ti­ve­ment adve­nir. À la ques­tion de l’éthique et de la morale, donc. N’ayons pas peur de ces gros mots. Une morale à la fois énonce ce que l’on doit s’interdire (« un homme ça s’empêche »), les renon­ce­ments à effec­tuer, et ce qu’il y a à gagner à ce renon­ce­ment. Individuellement et col­lec­ti­ve­ment. À quelle morale post-mar­xiste et post-capi­ta­liste, indi­vi­duelle et col­lec­tive, devons-nous donc nous réfé­rer ? C’est là la ques­tion la plus dif­fi­cile à affron­ter. Qu’est-ce qui peut jus­ti­fier des inter­dits si Dieu n’existe plus, et s’il n’existe non plus ni Enfer ni Paradis ? La crainte de l’enfer sur terre, sans doute. Mais ce n’est pas suf­fi­sant, il faut aussi ali­men­ter le prin­cipe-espé­rance et mon­trer à chacun ce qu’il aurait à gagner, psy­chi­que­ment et maté­riel­le­ment, à l’avènement d’une société post-hubris.

Vastes ques­tions ! À trai­ter en sui­vant au moins les trois pistes sui­vantes :

1. Prendre au sérieux la thèse de Marcel Mauss selon laquelle c’est dans le res­pect de la triple obli­ga­tion de donner, rece­voir et rendre que se trouve »le roc de la morale éter­nelle ».

2. Est donc immo­ral ce qui pré­tend s’exclure des règles de la réci­pro­cité : l’hubris et la cor­rup­tion.

3. L idéal démo­cra­tique, tra­vesti par le néo-libé­ra­lisme et le par­cel­li­ta­risme, n’est plus conçu que comme une conquête per­ma­nente de nou­veaux droits indi­vi­duels. Or les droits des uns sont les devoirs des autres. Il ne peut pas exis­ter de démo­cra­tie viable sans devoirs de tous envers elle.

Θ 12. Quel sujet col­lec­tif ? La leçon la plus impor­tante à rete­nir du mar­xisme est peut-être que les idées ou les valeurs n’ont aucune force, qu’elles sont inca­pables de deve­nir effec­tives si elles ne sont pas por­tées et défen­dues par des classes ou des groupes sociaux qui s’en emparent, les font leurs, les défendent et les portent. Par ce que Max Weber appe­lait les Träger, les groupes sup­ports de telles ou telles valeurs. L’invocation du pro­lé­ta­riat, sujet méta­phy­sique, sur­chargé par la théo­rie de tâches mul­tiples et irréa­li­sables, a repré­senté une réponse fausse, ima­gi­naire, à un vrai pro­blème. Plus aigu que jamais aujourd’hui : qui a inté­rêt, maté­riel et idéel, à faire naître une société convi­via­liste, fondée sur un projet de pros­pé­rité sans crois­sance ? André Gorz avait esquissé une réponse à cette ques­tion en en appe­lant à « la non classe des sans-sta­tuts », ou encore à « la non-classe des pro­lé­taires post-indus­triels ». Mais une telle réfé­rence est trop néga­tive. On ne bâtira pas un monde humain post-crois­sance viable uni­que­ment avec des « sans » qui n’auraient rien à perdre que leurs manques. On voit bien, ou on devine qui aurait inté­rêt à dépas­ser le capi­ta­lisme. Peut-être sont-ils même déjà les 99%, à cela près, qui est énorme, qu’à court terme chacun a davan­tage inté­rêt à pré­ser­ver l’existant, son emploi et ses sources actuelles et à peu près garan­ties de revenu. Mais encore leur faut-il pou­voir énon­cer ce qu’ils par­tagent et à partir de quoi ils peuvent bâtir un monde commun. Si une partie des moti­va­tions à une sortie effec­tive du capi­ta­lisme, et donc de l’hubris, doit pro­cé­der du souci de sauver le monde, du care au sens le plus large du terme, alors le lien entre les acti­vistes d’une pros­pé­rité sans crois­sance sera néces­sai­re­ment un lien moral qu’il ne faut pas avoir peut d’affirmer comme tel.

Θ 13.Quelle orga­ni­sa­tion ? Restera alors à affron­ter l’autre pro­blème clas­sique du mar­xisme, celui du type d’organisation sus­cep­tible de trans­for­mer la (non) classe en soi en (non) classe pour soi. En un ensemble de sujets désor­mais conscients de ce qui les unit et effec­ti­ve­ment ras­sem­blés. Car il est trom­peur de lais­ser entendre que les évo­lu­tions sou­hai­tables pour­raient se dérou­ler d’elles-mêmes, sans affron­te­ment avec le capi­tal et les ins­ti­tu­tions exis­tantes, comme si un nou­veau monde pou­vait se déve­lop­per seul et libre­ment au sein du monde actuel et faire tomber celui-ci, comme un fruit mûr, hors de toute logique d’affrontement. Il est clair que le schéma clas­sique de la révo­lu­tion, -celui-là même dont A. Gorz avait for­te­ment contri­bué à dis­si­per le mirage – est tota­le­ment obso­lète : celui de la prise de pou­voir à un moment donné, dans un pays déter­miné, par un groupe déter­miné opposé à une classe déter­mi­née, pré­sente et visible. Non seule­ment les 99% poten­tiels ne forment-ils pas une classe, non seule­ment sont-ils très inéga­le­ment répar­tis selon les pays et les moments, non seule­ment n’ont-ils pas encore conscience de ce qui pour­rait les réunir au-delà de leurs indi­gna­tions spé­ci­fiques, mais leurs enne­mis sont à la fois insai­sis­sables, illo­ca­li­sables et redou­tables. Comment lutter contre des capi­taux, conden­sés de toutes les puis­sances, qui peuvent se dépla­cer en quelques nano­se­condes, qui peuvent s’acheter toutes les fidé­li­tés, et jusqu’aux com­pli­ci­tés actives du crime orga­nisé ? Déjà, en se posant la ques­tion des moda­li­tés pos­sibles de consti­tu­tion d’une nou­velle inter­na­tio­nale post-mar­xiste.

Θ 14. Concrètement : lutter contre les inéga­li­tés et contre la cor­rup­tion.

De ce qui pré­cède il n’est pos­sible de déduire direc­te­ment aucun projet poli­tique déter­miné. Mais les deux orien­ta­tions qui peuvent faire consen­sus à l’échelle mon­diale, dès lors qu’on les pren­drait au sérieux et à cœur sont :

– 1°) la lutte contre la cor­rup­tion, endé­mique, aux États-Unis, comme en Chine ou en Russie, au Moyen-Orient comme en Afrique et en Amérique latine et qui sus­cite un sen­ti­ment de révolte géné­rale.

– 2°) La lutte non éga­li­ta­riste contre les inéga­li­tés, résul­tat le plus immé­diat de l’hubris. Elle implique de décla­rer aussi obs­cènes et indignes l’extrême misère que l’extrême richesse, et d’instituer en consé­quence un revenu mini­mum et un revenu maxi­mum.

Le reste suivra. Peut-être. En tout cas, rien ne suivra qui ne passe par là.

2 réponses à “Au-delà du marxisme et du capitalisme”

  1. gollumelite dit :

    Bravo!!!! je suis tou­jours très impres­sionné par la rédac­tion des articles avec une réelle approche péda­go­gique. La qua­lité de l’information sur les sites se fai­sant rare, encore toutes mes féli­ci­ta­tions

  2. Alain Caillé comme à son habi­tude dit des choses impor­tantes et justes en lien avec son tra­vail d’anthropologue. Pour autant il me semble que le lien avec le concret reste à tra­vailler et le der­nier para­graphe est il me semble très insuf­fi­sant.