Au-delà des crises :

Le Forum social mondial et la construction d’un autre monde

Même pour ceux et celles qui tentaient encore de se convaincre, le mythe de la mondialisation heureuse et du marché global pacificateur et prospère n’est plus. Crises économique, écologique, alimentaire, énergétique, guerres et conflits multiples ont confondu les ultimes sceptiques. Dans un tel contexte, la question des alternatives se pose avec acuité.
Mis en ligne le 13 octobre 2009

Par Raphaël Canet, Dominique Caouette, Pascale Dufour, Marie-Josée Massicotte, Caterina Milani et Caroline Patsias *

Même pour ceux et celles qui ten­taient encore de se convaincre, le mythe de la mon­dia­li­sa­tion heu­reuse et du marché global paci­fi­ca­teur et pros­père n’est plus. Crises éco­no­mique, éco­lo­gique, ali­men­taire, éner­gé­tique, guerres et conflits mul­tiples ont confondu les ultimes scep­tiques. Dans un tel contexte, la ques­tion des alter­na­tives se pose avec acuité.

La mou­vance altermon­dia­liste, comme son nom l’indique, cherche des solu­tions et le 8ème Forum social mon­dial (FSM) de Belém (Brésil), que s’est tenu du 27 jan­vier au 1er février 2009 s’insère dans cette quête. Nous y avons par­ti­cipé au sein de la délé­ga­tion UNI-Alter qui a ras­sem­blé plus de 75 étudiant(e)s (UQAM, Université de Montréal, Université de Sherbrooke et Université d’Ottawa) ainsi que des membres de la société civile.

Au pro­gramme du FSM 2009, plus de 2000 acti­vi­tés (ate­liers, ren­contres, confé­rences, per­for­mances artis­tiques…), ras­sem­blant quelque 100 000 par­ti­ci­pants ori­gi­naires de près de 140 pays. Un bel exemple de la diver­sité du monde, de ses luttes et de ses espoirs. Un moment idéal pour s’interroger sur notre rôle de privilégié(e) canadien/​québécois dans la marche actuelle du monde.

Se rassembler, partager et construire

Depuis la tenue du pre­mier Forum social mon­dial, à Porto Alegre au Brésil en jan­vier 2001, les alter­mon­dia­listes ima­ginent, pro­posent et construisent des alter­na­tives et de nou­velles manières d’agir. Ces forums sont deve­nus des points de conver­gence d’une mul­ti­tude de mou­ve­ments sociaux et de groupes citoyens qui s’organisent à toutes les échelles, du local au global, pour bâtir des solu­tions durables et soli­daires aux mul­tiples crises et défis qui nous confrontent. En quelques années, des cen­taines de forums sociaux ont été orga­ni­sés à tra­vers la pla­nète. Le FSM est le plus connu, mais il existe éga­le­ment des forums conti­nen­taux (Afrique, Europe, Asie, Amériques), natio­naux (le pre­mier Forum social États-Unis a eu lieu en juillet 2007 à Atlanta et le pre­mier Forum social qué­bé­cois a ras­sem­blé 5000 per­sonnes à Montréal en août 2007), mais aussi locaux, de villes ou de quar­tiers.

L’ambition clai­re­ment affi­chée par les forums sociaux est de pro­fi­ter de ces moments pri­vi­lé­giés de ras­sem­ble­ment pour ren­for­cer les alliances entre groupes et mou­ve­ments (marches pour la paix, cam­pagnes pour les droits des femmes, des autoch­tones et des tra­vailleurs migrants, ou pour la res­pon­sa­bi­lité sociale des entre­prises…), par­ta­ger les expé­riences nova­trices (éco­no­mie sociale, coopé­ra­ti­visme, com­merce équi­table…), favo­ri­ser l’éducation popu­laire et la par­ti­ci­pa­tion citoyenne, mais aussi mettre en pra­tique des alter­na­tives de consom­ma­tion et de vie. Les forums sociaux se pré­sentent aujourd’hui comme le lieu d’éclosion d’une culture poli­tique renou­ve­lée, plu­rielle, par­ti­ci­pa­tive et inclu­sive.

Changer les mentalités

La mou­vance alter­mon­dia­liste et les forums sociaux se sont ini­tia­le­ment construits contre une pensée unique et réduc­trice arti­cu­lée autour du Consensus de Washington. Le libre-échange : pas le choix. La pri­va­ti­sa­tion : pas le choix. La réduc­tion de la dette : pas le choix. Les pro­grammes d’ajustement struc­tu­rel : pas le choix. Beaucoup en sont venus d’ailleurs à se deman­der à quoi cela pou­vait bien servir de voter si de toutes manières nous n’avions aucun choix. Le slogan du FSM : Un autre monde est pos­sible, est venu briser ce consen­sus, espé­rant libé­rer de nou­veau l’esprit et l’initiative et per­mettre la créa­ti­vité au-delà des sché­mas de l’économie poli­tique néo­clas­sique.

Puis les faits sont venus ren­for­cer les idées. Les crises sociales, éco­no­miques et finan­cières à répé­ti­tions, qui frap­paient au Sud depuis les années 1980 ont com­mencé à affec­ter l’hémisphère Nord depuis les années 1990 avec l’éclatement suc­ces­sif de bulles spé­cu­la­tives (Internet, éner­gie, immo­bi­lier…). La suite, nous la vivons aujourd’hui avec les faillites magis­trales des géants de l’automobile, des tech­no­lo­gies de la com­mu­ni­ca­tion (Nortel), des banques, des fonds de pen­sion… L’horizon s’ouvre sur la réces­sion et plu­sieurs années de crise éco­no­mique. Doit-on pour­suivre dans notre vision indi­vi­dua­liste et consu­mé­riste ? Doit-on cher­cher sans cesse la maxi­mi­sa­tion des pro­fits ? Ces réflexes sont-ils com­pa­tibles avec un déve­lop­pe­ment durable et une réelle soli­da­rité entre les géné­ra­tions mais aussi entre les régions ? Comment favo­ri­ser l’économie locale, la soli­da­rité inter­na­tio­nale des peuples et un com­merce équi­table ? Autant de ques­tion­ne­ments qui ont tra­versé le FSM de Belém.

Ça peut commencer par nous

Les forums sociaux veulent donner la parole à tous ces groupes et mou­ve­ments qui luttent pour leurs com­mu­nau­tés, sou­vent dans des condi­tions de survie, mais qui sont absents de notre écran-radar poli­tico-média­tique. Pensons chez nous aux peuples autoch­tones, aux tra­vailleurs migrants, aux sans-abris et au nombre crois­sant de gens devant se tour­ner vers les banques ali­men­taires… Dans cette logique d’ailleurs, le FSM 2009 a voulu mettre les peuples ori­gi­naires et autoch­tones (à l’exemple des Indigènes, des Quilombolas, des peuples des rivières) au centre de l’événement.

Donner voix et recon­nais­sance aux sans-voix implique aussi d’écouter, de dia­lo­guer et de tra­vailler ensemble pour trans­for­mer nos socié­tés. Cela sup­pose de reva­lo­ri­ser le pou­voir col­lec­tif, de prendre conscience qu’en qua­lité de citoyen, nous avons aussi une par­celle de pou­voir, mais sur­tout qu’en tant que membre d’une société, d’une com­mu­nauté, d’un quar­tier, nous avons des res­pon­sa­bi­li­tés. Souvent, la soli­da­rité se construit au quo­ti­dien.

Apprendre des autres

Autour de nous les choses bougent. Parallèlement à ce pro­ces­sus de redy­na­mi­sa­tion des forces sociales, plu­sieurs gou­ver­ne­ments, essen­tiel­le­ment en Amérique latine, ont récem­ment été élus pour jouer plei­ne­ment leur rôle d’acteur poli­tique d’une trans­for­ma­tion sociale au profit du plus grand nombre. Que l’on pense à Lula au Brésil, à la révo­lu­tion boli­va­rienne d’Hugo Chavez au Venezuela, à la Bolivie de Morales, à l’Équateur de Correa….

Leur volonté affi­chée de réaf­fir­mer leur sou­ve­rai­neté sur leurs richesses et sur leur déve­lop­pe­ment repré­sente une source d’espoir pour les peuples du Sud, qu’il fau­drait bien conver­tir en source d’inspiration dans les pays du Nord. Les mul­tiples crises qui nous affectent révèlent qu’un autre monde est non seule­ment pos­sible et néces­saire, mais tout sim­ple­ment inévi­table. Le contenu des alter­na­tives poli­tiques qui seront adop­tées au Nord dépen­dra de la capa­cité des luttes sociales à chan­ger les gou­ver­ne­ments, tout en sti­mu­lant l’essor d’une nou­velle culture poli­tique par­ti­ci­pa­tive, promue par les forums sociaux.

L’inclusion des mouvements et la convergence des mobilisations

Depuis ses débuts, le FSM a été construit comme un espace de ren­contre entre des orga­ni­sa­tions rela­ti­ve­ment struc­tu­rées : syn­di­cats, ONG, mou­ve­ments et réseaux trans­na­tio­naux d’acteurs comme ATTAC ou la Via Campesina, et des citoyens dési­reux de tra­vailler à la construc­tion de cet autre monde. Cette dimen­sion du FSM demeure un élé­ment fort. Cependant, sur le plan de l’ouverture et de la volonté d’inclure une plus grande diver­sité de mou­ve­ments sociaux, le FSM de Belém aura pro­ba­ble­ment fait beau­coup. À la dif­fé­rence des pre­mières FSM, nous avons noté la forte pré­sence des réseaux d’acteurs moins ins­ti­tu­tion­na­li­sés, en par­ti­cu­lier les réseaux de femmes, les afro-des­cen­dants et les peuples autoch­tones de l’Amazonie. Ces der­niers ont d’ailleurs réclamé haut et fort l’appui de chacun des par­ti­ci­pants afin de faire pres­sion sur le gou­ver­ne­ment bré­si­lien pour arrê­ter la défo­res­ta­tion et les grands pro­jets de bar­rages hydro-élec­triques qui conta­minent leurs terres et leurs rivières, met­tant en péril leur survie. Les jeunes, pour la plu­part bré­si­liens, for­maient aussi une bonne majo­rité des 100 000 par­ti­ci­pants.

Le FSM est aussi un espace de recon­nais­sance des luttes des autres, le moment où il est pos­sible de faire conver­ger les reven­di­ca­tions des mou­ve­ments agis­sant dans des domaines dis­tincts. Il ne s’agit pas sim­ple­ment d’assister à une céré­mo­nie d’ouverture où les peuples autoch­tones sont à l’honneur. Il s’agit aussi d’entrer en dia­logue avec d’autres mou­ve­ments, de com­prendre et recon­naître les pro­blé­ma­tiques et les reven­di­ca­tions por­tées par chacun. Ici, le forum agit comme un faci­li­ta­teur. Il permet de tra­vailler en commun dans l’après-forum, tout en demeu­rant ancrés dans des réa­li­tés et des orga­ni­sa­tions dis­tinctes. Lors d’ateliers auto­gé­rés, plu­sieurs grands réseaux mon­diaux ont éla­boré un agenda commun de mobi­li­sa­tions. Le 28 mars 2009, des mobi­li­sa­tions mon­diales sont pré­vues contre le sommet du G20 sur la crise finan­cière. Le 12 octobre 2009, une mobi­li­sa­tion trans­con­ti­nen­tale sou­li­gnera l’impact des chan­ge­ments cli­ma­tiques sur les condi­tions de vie des peuples autoch­tones.

Cela sou­ligne com­bien le forum invite à la fois à une réflexion et à une prise en compte des redé­fi­ni­tions de l’espace et des ter­ri­toires du poli­tique. Les déci­sions qui affectent les citoyens sont de plus en plus le fruit de poli­tiques ou d’organisations dont les actions dépassent le strict cadre natio­nal et sur les­quelles les citoyens n’ont que peu d’emprise. Quant est-il aujourd’hui de l’imputabilité des diri­geants qui consti­tue pour­tant un élé­ment clé dans l’exercice de la démo­cra­tie ?

La question de l’efficacité

L’évaluation des forums sociaux ne peut se faire selon une mesure simple de l’efficacité. On ne rend pas compte du succès où de l’échec des forums à l’aune du ren­ver­se­ment du pou­voir poli­tique ou des trans­for­ma­tions des poli­tiques publiques. Mais la force mobi­li­sa­trice et agré­ga­tive du Forum est aujourd’hui recon­nue en Amérique latine. Cette année, cinq chefs d’État latino-amé­ri­cains (Brésil, Venezuela, Équateur, Paraguay et Bolivie) sont venus ren­con­trer les par­ti­ci­pants. Le pré­sident Evo Morales a même sou­li­gné qu’il était lui-même le pro­duit du mou­ve­ment autoch­tone et de la mou­vance des forums sociaux.

Il n’en demeure pas moins que la ques­tion des réa­li­sa­tions concrètes, au-delà de l’événement lui-même, demeure un élé­ment fon­da­men­tal dans l’évaluation d’un FSM. Aussi, parmi la mul­ti­tude de pro­po­si­tions et d’actions qui ont émer­gées des 2400 acti­vi­tés du forum, nous en sou­li­gne­rons deux.

1) Ce forum a mis l’accent sur une réa­lité qui demeu­rait mar­gi­nale dans les reven­di­ca­tions de la mou­vance alter­mon­dia­liste depuis son émer­gence : la pro­blé­ma­tique envi­ron­ne­men­tale. La jour­née du 28 jan­vier fut exclu­si­ve­ment consa­crée à cette ques­tion en don­nant la parole aux peuples autoch­tones de la région pan-ama­zo­nienne. Ce fut l’occasion pour eux de mettre de l’avant des pro­jets concrets axés sur l’économie soli­daire et com­mu­nau­taire, la réci­pro­cité des échanges, le res­pect de l’équilibre entre la nature et la société, l’autonomie gou­ver­ne­men­tale et le res­pect de la diver­sité. Le mes­sage fut trans­mis avec force. Comment ne pas se sentir inter­pe­ler lorsque vous vous retrou­vez en face de ces peuples mil­lé­naires qui vous invitent à écou­ter les plaintes des fleuves, les san­glots des arbres, les cris de la mère-terre ?

2) La crise finan­cière et ses impacts furent aussi au cœur des pré­oc­cu­pa­tions. Tous s’entendent sur le fait que la crise actuelle consti­tue une oppor­tu­nité pour trans­for­mer notre modèle de société, notre concep­tion du déve­lop­pe­ment et notre idée du pro­grès. Les solu­tions sont mul­tiples. Du socia­lisme du 21ème siècle à l’économie sociale, de la réforme de l’architecture finan­cière mon­diale à la pro­fonde trans­for­ma­tion de nos modes de vie. Cependant, tout le monde s’accorde sur le fait que les 6000 mil­liards de dol­lars de fonds publics injec­tés dans le sys­tème ban­caire mon­dial auraient pu régler bien des pro­blèmes de santé, de pau­vreté, d’éducation… Ces plans de sau­ve­tage ont révélé que les moyens éco­no­miques existent pour chan­ger concrè­te­ment les choses. C’est la volonté poli­tique qui manque.

La per­ti­nence des forums sociaux se com­prend mieux dans la durée : des mou­ve­ments et des alliances s’organisent et per­durent, de nou­velles pra­tiques naissent, dif­fé­rentes manières de penser le monde se construisent. Le monde devient tout à la fois plu­riel, com­plexe, mais aussi plus proche. Une chose est cer­taine : chacun ramène une expé­rience nou­velle, un regard dif­fé­rent sur la société contem­po­raine et une vision élar­gie des luttes sociales à venir. Ainsi le pro­ces­sus du FSM dépasse lar­ge­ment ce moment de ras­sem­ble­ment : il trans­forme la vie quo­ti­dienne des par­ti­ci­pants et des orga­ni­sa­tions, les rap­ports sociaux dans les milieux de tra­vail, l’espace domes­tique, la rue ainsi que le regard qu’on porte sur les autres, ailleurs ou chez nous.


* Raphaël Canet est pro­fes­seur à la faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa, Dominique Caouette et Pascale Dufour sont tous les deux pro­fes­seurs au dépar­te­ment de science poli­tique de l’Université de Montréal, Marie-Josée Massicotte est pro­fes­seure à l’École d’études poli­tiques de l’Université d’Ottawa, Caterina Milani est coor­don­na­trice des Initiatives inter­na­tio­nales aux Y du Québec et Caroline Patsias est pro­fes­seur du dépar­te­ment de science poli­tique de l’Université de Sherbrooke. Tous fai­saient partie de la délé­ga­tion UNI-Alter au FSM 2009.
Ce texte est une ver­sion rema­niée et actua­li­sée de deux articles parus dans la page Idées du jour­nal Le Devoir les 27 jan­vier et 3 février 2009.

Les commentaires sont fermés.