Antimilitarisme et anti-impérialisme aujourd’hui

Toujours votre société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand elle est en l’état d’apparent repos, porte en elle la guerre comme la nuée dormante porte l’orage.

Jean Jaurès le 7 mars 1985

Le Haut commissariat aux réfugiés de l’ONU vient de l’annoncer : avec 51 millions en 2013, le nombre de réfugiés et personnes déplacées (IDP) est, pour la première fois, plus élevé que dans l’immédiat après la Seconde Guerre mondiale. Le XXIe siècle n’est pas cet espace pacifié dont rêvaient certains après la guerre froide, mais un monde de crises, de frayeurs, de militarisation et de guerres qui s’étendent en métastases.

Qu’est-ce qui menace la paix aujourd’hui? Les menaces globales de guerre n’ont pas disparu sur fond de crise écologique, de course aux ressources et matières premières et de nouvelles rivalités planétaires. L’ingérence impériale se maquille en « guerres justes », mais la paix ne serait-elle menacée que par l’interventionnisme unique des Occidentaux? Ou par le chaos engendré par la globalisation dans un monde beaucoup plus multipolaire? Par la désintégration sociale, politique, idéologique, cause de « nouvelles guerres » face auxquelles les forces de paix et progressistes semblent paralysées… Quels sont les rapports entre lutte pour la paix et luttes pour les droits politiques, économiques, sociaux, environnementaux? Les mouvements sociaux peuvent-ils contribuer à la pacification du monde et à la sécurité des humains?

 

Sarajevo, 100 ans plus tard

 

C’est donc avec ces questions que près de 2 500 personnes (d’Europe surtout, mais aussi des Amériques, du Moyen-Orient et du reste du monde) ont participé à Sarajevo (Bosnie Herzégovine) du 6 au 9 juin 2014 au Peace Event, une rencontre internationale organisée sur le modèle des forums sociaux, avec plénières, camp de jeunes, près de 180 ateliers et activités diverses[1]. Des débats ont été organisés autour de cinq thèmes : militarisations et alternatives, justice sociale paix et sécurité, culture de paix et non-violence, images de l’ennemi, réconciliation et questions du passé, questions de genre et femmes pour la paix. Plusieurs réunions internationales avaient lieu parallèlement : conférence sur les femmes en guerre 1914-2014, séminaire sur la sécurité humaine dans les Balkans, réunion de collectivités locales pour la paix, etc. La situation dans certains points chauds du monde était abordée : Syrie, Palestine, Ukraine…

Nous étions à Sarajevo un siècle après l’attentat qui a enclenché la Première Guerre mondiale. Loin des « commémorations » abstraites commanditées par l’Union européenne et quelques-uns de ses États membres, il s’agissait pour les participants au Peace Event d’affronter les réalités. Comprendre les conflits d’hier et leurs conséquences (notamment le cas de cette ancienne Yougoslavie, théâtre des dernières guerres européennes) et les conflits d’aujourd’hui. Échanger informations et analyses sur les menaces globales et locales, les succès et les échecs des mouvements sociaux et des actions non violentes, les moyens de préserver la paix et de défendre sécurité humaine.

Mais d’abord de quelles guerres parle-t-on?

 

Guerres globales et nouvelles guerres « de dislocation »

 

Jusqu’au début des années 1990, la lutte pour la paix consistait, à l’échelle mondiale, à résister à la menace de guerre est-ouest et sa course aux armements, et combattre les guerres faites aux peuples dominés. Entre 1945 et 1989, quelles que soient les causes de conflits en cours à l’intérieur d’un pays ou d’une région, la tendance était à la « polarisation » de ces conflits selon les axes est-ouest (camp « socialiste » contre « impérialiste ») et nord-sud (la lutte « nord-sud » du peuple vietnamien contre la domination coloniale devenait aussi une bataille « est-ouest »). Après conquête des indépendances au Sud, l’effondrement du « camp socialiste », la domination de l’idéologie néolibérale, la situation a changé. Si les États-Unis sont sortis de la guerre froide comme seule hyperpuissance, l’hégémonie américaine est loin d’être totale, surtout après le fiasco des expéditions militaires en Irak et en Afghanistan.

Les conflits d’aujourd’hui ne sont pas « polarisés » comme par le passé. Les guerres en Yougoslavie ou dans le Caucase au cours des années 1990, les guerres endémiques en Afrique centrale, les conflits internes au monde arabe, etc. ont tous des causes endogènes, et les belligérants ne se trouvent pas automatiquement « enrôlés » dans des rivalités globales binaires. Ce ne sont pas simplement des champs de bataille entre les troupes supposées de « l’Empire » et combattants supposés contester son hégémonie. Ceci ne signifie pas qu’un certain « empire diffus » ne soit pour rien dans le développement des violences si l’on parle de l’emprise du néolibéralisme sur le monde. La globalisation néolibérale, provoquant la délégitimation des États, la régression sociale, l’accroissement des inégalités et la constitution de nouvelles castes prédatrices, contribue à l’insécurité globale et à l’éclatement de conflits violents, de guerres « de dislocation » (cf. ci-dessous). Bien entendu, les grandes puissances anciennes et émergentes, et pas seulement les États-Unis, restent des acteurs qui défendent leurs intérêts matériels ou politiques, interviennent parfois, directement ou indirectement, dans certains conflits régionaux et locaux.

Le nouveau type de guerre qui fait rage aujourd’hui doit être compris en termes de « dislocation globale », pour reprendre l’analyse de Mary Kaldor d’il y quelques années[2]. Des guerres qui se déroulent plus au sein des États qu’entre États, qui semblent s’articuler autour de figures « traditionnelles » ethniques ou confessionnelles, mais qui sont en fait le fruit de la crise contemporaine des structures politiques et économiques nationales dans le contexte de la globalisation, dans lesquelles une partie des belligérants (ou tous) s’apparente plus à des milices qu’à des armées nationales qui elles-mêmes ont souvent recours à des sociétés armées privées. Tous les mécanismes de décomposition ne conduisent pas à des conflits armés, mais c’est le cas quand les conditions sont réunies par exemple des failles historiques non réglées et surtout quand un ou plusieurs des protagonistes d’une crise passent à la guerre ouverte. Les belligérants se battent au nom « d’identités » qui se consolident dans le conflit lui-même, même si elles peuvent avoir des racines anciennes parfois profondes. Chrétiens contre musulmans, chi’ites contre sunnites, russophones contre ukrainophones, Serbes contre Croates, des antagonismes qui se développent pendant les crises et qui n’en sont pas les causes principales. Les civils ne sont pas des victimes collatérales, mais constituent le champ de bataille lui-même, et l’exclusion, voire la « purification ethnique », ne sont pas des « bavures », mais les buts de la guerre.

 

La lutte pour le désarmement

 

Le conflit est-ouest était lourd d’une troisième guerre mondiale nucléaire, la menace « exterministe »[3]. Cette perspective est (provisoirement) écartée, ce qui a permis une décroissance des hallucinants arsenaux, mais nous sommes encore loin du désarmement et la menace de potentiels conflits nucléaire demeure. Au forum de Sarajevo, on a donc rappelé combien la lutte pour le désarmement nucléaire demeure impérieuse, en particulier la lutte pour la dénucléarisation régionale (à commencer par le Moyen-Orient). Les campagnes pour le désarmement concernent aussi les autres armes, notamment celles interdites par les conventions de l’ONU : armes chimiques, mines antipersonnelles, armes à sous-munitions et certaines qui ne sont pas encore interdites (projectiles durcis à l’uranium appauvri). Combattre la course aux armements, c’est aussi résister à l’amplification des moyens de la guerre « intelligente », la guerre électronique, les drones et armes de « guerre virtuelle ».

 

La question du droit international

 

En apparence, loin des champs de bataille se déroule le combat du droit. Certains contestent la « naïveté » qu’il y aurait de s’en réclamer dans les domaines de la guerre ou règne le cynisme et le rapport de force. Les instruments de la justice internationale (dont la Cour pénale internationale), ne sont-ils pas instrumentalisés par les puissants? « Justice des vainqueurs », deux poids deux mesures, selon que vous soyez puissants ou misérables? Certes, mais comme tout combat pour la justice, les limites actuelles de certaines instances n’empêchent pas qu’il faille lutter pour l’incrimination des meurtriers et la qualification des crimes, pour la réparation due aux victimes. D’ailleurs, les puissances les plus militaristes, à commencer par les États-Unis, mais aussi la Chine ou la Russie, cherchent à se soustraire à toute dénonciation, à protéger leurs alliés de toute condamnation (cf. les veto [mot latin] américains au Conseil de sécurité protecteurs d’Israël ou russes protecteurs de Bachar Al-Assad). Ainsi, Israéliens et Américains ont tout fait pour empêcher la Palestine en tant qu’État d’avoir recours aux instruments du droit international (Conventions de Genève, statut de Rome de la CPI sur les crimes de guerre, d’agressions, contre l’humanité et génocides, etc.).

Le « terrorisme » est aujourd’hui présenté comme un ennemi global et menaçant à l’encontre de qui on justifie les expéditions militaires (War on Terror) et les législations liberticides (comme le Patriot Act aux États-Unis). Dénoncer les pratiques terroristes (les actions ciblant des non-belligérants et ayant pour objet de terroriser un groupe ou une population), c’est dénoncer tous les terrorismes, d’abord celui des États, qu’ils utilisent les drones pour des assassinats politiques (États-Unis et Israël) ou des armes beaucoup plus rustiques, des barils d’explosifs jetés à l’aveugle des hélicoptères de Bachar Al-Assad contre les quartiers rebelles aux dynamitages des maisons de suspects par les forces d’occupation israéliennes et cela, tout autant que les actions anti-civiles des combattants non étatiques, nationalistes ou djihadistes (tortures, viols et massacres) mis en scène aujourd’hui par les forces plus ou moins régulières sur presque tous les théâtres d’opérations. Nommer ces crimes de guerre pour ce qu’ils sont, combattre pour l’application du droit, fait partie de la lutte contre les guerres et pour la paix.

C’est dans ce contexte qu’à Sarajevo, il y a eu plusieurs échanges sur les expériences de « justice transitionnelle » post-conflit, comme moyen (ou pas) de passer du conflit ou de l’oppression à la pacification (transformative justice)…

 

Le soutien aux facteurs de paix et aux forces de résistance

 

Les opérations militaires des puissances autodésignées (« communauté internationale ») se présentent aujourd’hui comme « humanitaires », pour la « défense de la démocratie » ou la « protection de minorités », en application de la « responsabilité de protéger[4]». Bien entendu, on ne « protège » pas tout le monde de la même manière, et les bons sentiments cachent mal les intérêts géopolitiques.

Il faut combattre les expéditions impériales, et de ce point de vue, la mobilisation mondiale de 2003 contre la guerre américaine en Irak reste une référence. Faut-il pour autant condamner toute protection internationale? Les opérations sous mandats de l’ONU ou d’instances régionales se sont multipliées ces dernières années, parfois sans grands moyens et souvent avec des résultats mitigés, car si elles ont pu parfois contribuer à l’arrêt de combats, elles n’ont pas souvent débouché sur des solutions justes et durables. Les « processus » de paix ont été bloqués ou se sont limités à une « stabilisation » satisfaisante pour la « communauté internationale », sans garantir la sécurité humaine des personnes et en laissant une multitude de « conflits gelés » qui peuvent se réchauffer à tout moment.

Une paix juste et durable ne se construit pas sans mobilisation des sociétés elles-mêmes et sans défaite politique des factions qui ont provoqué la guerre. Dans les « conflits de dislocation » à l’intérieur d’un État ou d’une région, il existe presque toujours des mouvements sociaux et politiques, qui, sur place, s’opposent à la dislocation, avant que les armes ne parlent et même pendant les phases de guerre elles-mêmes. Autant faut-il dénoncer et combattre les fauteurs de guerre, autochtones et ceux qui les encouragent de l’extérieur, autant ces mouvements doivent bénéficier de soutiens matériels et moraux, et de la solidarité des mouvements de paix à l’extérieur. Qui, et comment, soutenir? Quoi, et comment, dénoncer? Sujet de débats au Peace Event Sarajevo avec des acteurs de terrain, les expériences d’hier (ex-Yougoslaves)[5], et celles d’aujourd’hui (Moyen-Orient, Sud-Caucase, Ukraine…).

 

Comment se mobiliser aujourd’hui?

 

Les discours sur la « réconciliation », les programmes financés par diverses agences internationales pour la « paix » et la « démocratie », les bureaucraties « non gouvernementales » qui en vivent, contribuent-ils au recul du militarisme et à la construction de la paix et de la justice? Ou, au contraire, au maintien des dominations en place, aux impasses dans la résolution des conflits, à la réapparition régulière des crises violentes? Les « sociétés civiles » résistent-elles au militarisme? Comment faire en sorte que les mouvements censés contribuer à la construction de la paix s’enracinent dans les mouvements des sociétés et produisent des effets? Quelques semaines avant le Peace Event, un énorme mouvement social avait balayé une majeure partie de la Bosnie, contestant la mauvaise gouvernance et l’incurie née de la combinaison du néolibéralisme et de la situation de pouvoir « d’après-guerre » et de tutelle européenne dans laquelle se trouve le pays depuis vingt ans… Une mobilisation créant une grande préoccupation des instances « d’aide » internationale et de promotion de la paix!

Ces mobilisations populaires sont aussi en elles-mêmes, forces de paix, forces de résistance sociale contestant les régimes – pas seulement les gouvernements, mais aussi les oligarchies, les mécanismes de corruption néo-libérale, d’inégalités, s’affirmant souvent explicitement comme mouvements non violents, non militarisés (le mot d’ordre Sulamya! des mouvements de 2011 à Bahreïn, au Yémen, en Égypte ou en Syrie). Selon les contextes, des Amériques au monde arabe ou à la Bosnie et la Turquie, ils ont fait – et font toujours – l’objet de répression plus ou moins brutale – quand ce n’est pas leur anéantissement par la guerre, et de tentatives plus ou moins réussies de dévoiement, de la part de nationalistes, d’intégristes radicaux et autres sectaires, mais aussi des néo-libéraux apôtres de l’inégalité. Ceci ne doit pas nous faire oublier que dans le monde entier, le combat pour la paix, c’est aussi la lutte contre les idéologies de séparation, d’exclusion, de régression, qui alimentent les mécanismes de la dislocation

 

Poursuivre débats et coopérations

 

Le Peace Event de Sarajevo a été l’un des premiers forums internationaux « thématiques » sur les questions de paix et de sécurité humaine de la période. Bien sûr, il y a régulièrement des rencontres des mouvements de paix et/ou réseaux non violents, où militants et experts échangent leurs expériences et construisent des mobilisations. Bien sûr, il y a eu des rencontres sur les questions de militarisation et de guerres dans des Forums sociaux mondiaux… Cette fois-ci, à Sarajevo – malgré d’évidentes limites notamment en termes de participation mondiale – on abordait ces questions sous leurs différentes facettes, avec des militants très divers des organisations « de paix », mais aussi de défense des droits civiques, économiques et culturels, des participants aux mouvements sociaux, etc. En examinant ensemble les moyens de résister à la militarisation et à la violence, de faire face aux guerres locales, de soutenir ceux qui luttent sur le terrain pour la sécurité humaine des personnes, bref de construire la paix… En attendant un autre prochain Forum pour prolonger les débats et développer les coopérations.

Une ardente nécessité quand le canon tonne à Gaza, Alep, Mossoul, Bangui ou Donetsk…

* Président du CEDETIM (Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale – Paris) et membre du comité organisateur du Peace Forum de Sarajevo 2014

 

[1] Le site internet du Peace Event : http://www.peaceeventsarajevo2014.eu/home.html

[2] Mary Kaldor, New and Old War, Organized Violence in a Global Era, Polity Press, Cambridge, 1998.

[3] Voir Edward P. Thompson (1924-1983), Exterminism and cold war, Verso, Londres, 1982

[4] Suite au génocide du Rwanda, l’ONU a mis en avant la notion,  d’abord comme devoir de chaque État de protéger la population du génocide, des crimes de guerre, du nettoyage ethnique et des crimes contre l’humanité. Puis comme engagement international avec la résolution 1674, sur la protection des civils, adoptée en 2006 par le Conseil de Sécurité…dont on se demande bien pourquoi elle n’est pas appliquée en 2014 pour protéger les Palestiniens par exemple…

[5] Si l’on prend le cas de la Bosnie, de tels mouvements n’ont cessé d’exister. Une exposition Zeljeli smo samo mir (Nous ne voulions que la paix), pendant le Peace Event évoquait les grandes manifestations pour la paix à Sarajevo en 1991-92. Ces mouvements ont duré pendant et après la guerre et ont bénéficié d’un certain mouvement de solidarité extérieure, mais la logique de « stabilisation » des accords de Dayton qui ont mis fin aux combats les ont marginalisés au profit des « profiteurs de la guerre », ce qui explique pourquoi aujourd’hui encore le pays est en crise.