A quoi s’amuse Harper ?

Ces dernières semaines, nous avons observé trois évènements, en eux-mêmes assez insignifiants (dans les deux sens du terme : peu significatif et un peu minable), qui laissent songeurs. D’abord ce ministre qui, dans la foulée d’une visite royale, décide de retirer de ses murs deux toiles du grand peintre québécois Alfred Pellan pour y substituer un « magnifique » portrait de sa majesté. On hausse les épaules. On se dit, « il veut sans doute attirer l’attention sur son mauvais goût », histoire de nous faire oublier des choses plus importantes dont il partage la responsabilité. Cette participation canadienne aux bombardements en Libye, par exemple. Plus de cinq cent bombes… Puis vient cette histoire de royaliser à nouveau les forces armées canadienne sans qu’aucun groupe de pression connu ne se soit ouvertement manifesté pour reprendre ces vieilles dénominations.

Quel message veut-il envoyer, à nous du Québec, qui avons voté contre lui à 83 % ? Nous rappeler que malgré nous, ce gouvernement est majoritaire et qu’il ne manquera pas une occasion de nous le dire, y compris avec des petites provocations de gamins de cour d’école ? Peut-être. Est-ce le style du personnage ? Le style, c’est l’homme disait Trotski.

Et c’est quoi la prochaine ? Une réhabilitation du God Save The Queen pour émoustiller ce qui reste du vieux fond tory des conservateurs ? Mais là où ça devient peut-être plus sérieux, c’est la nomination de son nouveau conseiller en communication Persichilli, unilingue anglophone et pratiquant, à ses heures,  le bon vieux Quebec bashing qui occupe la presse de droite au Canada anglais. Selon lui, non seulement le bilinguisme canadien serait un énorme gaspillage, mais les francophones seraient surreprésentés dans l’appareil exécutif et législatif de l’État canadien.

Une nouvelle approche ?

Comme dit le proverbe, la première fois, c’est un hasard. La deuxième fois, un concours de circonstance. Et la troisième fois, une déclaration de guerre. Admettons qu’il existe une certaine continuité dans ces trois faits et que ceux-ci témoignent d’un esprit à la fois revanchard et hargneux  autour de la garde rapproché M. Harper.

Mais peut-être y a-t-il beaucoup plus. Depuis les années soixante, essentiellement sous la gouverne de la tradition libérale, se sont construits autour de l’État canadien de puissants symboles identitaires. Du drapeau de Lester Pearson d’où a disparu la référence à l’empire britannique en passant par la constitution rapatriée de Pierre Trudeau au cœur de laquelle on retrouve une charte axée essentiellement sur des valeurs libérales dont certaines sont assez éloignées de celles historiquement portées par le conservatisme comme idéologie politique. Mais il y a surtout, dès l’époque de la commission Laurendeau-Dunton, une très forte volonté de structurer l’identité canadienne autour du bilinguisme et du biculturalisme.

Soixante années plus tard, que se passe-t-il ? Le poids  numérique objectif des francophones continue son lent déclin. Deux défaites référendaires plus tard, il semble pertinent pour nos conservateurs de choc de lier la contraction des dépenses publiques à une critique désormais ouverte du bilinguisme comme politique institutionnelle caractérisant l’État canadien. Le tout dans un contexte où l’intégration continentale a fait des pas de géant et qu’ont déjà été balayées d’autres manifestations du nationalisme canadien de tradition libérale par les ententes de libre-échange, par exemple.

Selon cette hypothèse, il s’agirait pour les conserveurs d’infléchir à la fois vers la droite et vers le passé les valeurs idéologiques structurant ce fameux nation building process. Un Canada spontanément enclin à participer aux guerres de l’empire se démarquant ainsi fermement de la politique inaugurée par le récipiendaire du prix Nobel de la paix, L. B. Pearson. Un Canada de loi et d’ordre capable d’expulser des « criminels », de mater les jeunes délinquants et de neutraliser les ONG progressistes qui osent critiquer Israël. Un Canada capable de remettre vigoureusement  en question ses politiques sociales les plus emblématiques, notamment au chapitre de la santé et pourquoi pas  à nouveau, sur l’assurance-chômage. Un Canada capable de moduler son aide internationale en fonction de critères idéologiques relevant de l’univers de représentation conservateur.

Et si finalement, derrière tout cela, se profilait le vrai message politique de M. Harper ? Non seulement on peut gouverner l’État canadien sans le Québec, mais la conjoncture est propice pour qu’on puisse également gouverner l’État canadien contre le Québec et ses valeurs dominantes. Assez ouvertement, cette fois.