A quoi s’amuse Harper ?

Par Mis en ligne le 04 septembre 2011

Ces der­nières semaines, nous avons observé trois évè­ne­ments, en eux-mêmes assez insi­gni­fiants (dans les deux sens du terme : peu signi­fi­ca­tif et un peu minable), qui laissent son­geurs. D’abord ce ministre qui, dans la foulée d’une visite royale, décide de reti­rer de ses murs deux toiles du grand peintre qué­bé­cois Alfred Pellan pour y sub­sti­tuer un « magni­fique » por­trait de sa majesté. On hausse les épaules. On se dit, « il veut sans doute atti­rer l’attention sur son mau­vais goût », his­toire de nous faire oublier des choses plus impor­tantes dont il par­tage la res­pon­sa­bi­lité. Cette par­ti­ci­pa­tion cana­dienne aux bom­bar­de­ments en Libye, par exemple. Plus de cinq cent bombes… Puis vient cette his­toire de roya­li­ser à nou­veau les forces armées cana­dienne sans qu’aucun groupe de pres­sion connu ne se soit ouver­te­ment mani­festé pour reprendre ces vieilles dénominations.

Quel mes­sage veut-il envoyer, à nous du Québec, qui avons voté contre lui à 83 % ? Nous rap­pe­ler que malgré nous, ce gou­ver­ne­ment est majo­ri­taire et qu’il ne man­quera pas une occa­sion de nous le dire, y com­pris avec des petites pro­vo­ca­tions de gamins de cour d’école ? Peut-être. Est-ce le style du per­son­nage ? Le style, c’est l’homme disait Trotski.

Et c’est quoi la pro­chaine ? Une réha­bi­li­ta­tion du God Save The Queen pour émous­tiller ce qui reste du vieux fond tory des conser­va­teurs ? Mais là où ça devient peut-être plus sérieux, c’est la nomi­na­tion de son nou­veau conseiller en com­mu­ni­ca­tion Persichilli, uni­lingue anglo­phone et pra­ti­quant, à ses heures, le bon vieux Quebec bashing qui occupe la presse de droite au Canada anglais. Selon lui, non seule­ment le bilin­guisme cana­dien serait un énorme gas­pillage, mais les fran­co­phones seraient sur­re­pré­sen­tés dans l’appareil exé­cu­tif et légis­la­tif de l’État canadien.

Une nouvelle approche ?

Comme dit le pro­verbe, la pre­mière fois, c’est un hasard. La deuxième fois, un concours de cir­cons­tance. Et la troi­sième fois, une décla­ra­tion de guerre. Admettons qu’il existe une cer­taine conti­nuité dans ces trois faits et que ceux-ci témoignent d’un esprit à la fois revan­chard et har­gneux autour de la garde rap­pro­ché M. Harper.

Mais peut-être y a-t-il beau­coup plus. Depuis les années soixante, essen­tiel­le­ment sous la gou­verne de la tra­di­tion libé­rale, se sont construits autour de l’État cana­dien de puis­sants sym­boles iden­ti­taires. Du dra­peau de Lester Pearson d’où a dis­paru la réfé­rence à l’empire bri­tan­nique en pas­sant par la consti­tu­tion rapa­triée de Pierre Trudeau au cœur de laquelle on retrouve une charte axée essen­tiel­le­ment sur des valeurs libé­rales dont cer­taines sont assez éloi­gnées de celles his­to­ri­que­ment por­tées par le conser­va­tisme comme idéo­lo­gie poli­tique. Mais il y a sur­tout, dès l’époque de la com­mis­sion Laurendeau-Dunton, une très forte volonté de struc­tu­rer l’identité cana­dienne autour du bilin­guisme et du biculturalisme.

Soixante années plus tard, que se passe-t-il ? Le poids numé­rique objec­tif des fran­co­phones conti­nue son lent déclin. Deux défaites réfé­ren­daires plus tard, il semble per­ti­nent pour nos conser­va­teurs de choc de lier la contrac­tion des dépenses publiques à une cri­tique désor­mais ouverte du bilin­guisme comme poli­tique ins­ti­tu­tion­nelle carac­té­ri­sant l’État cana­dien. Le tout dans un contexte où l’intégration conti­nen­tale a fait des pas de géant et qu’ont déjà été balayées d’autres mani­fes­ta­tions du natio­na­lisme cana­dien de tra­di­tion libé­rale par les ententes de libre-échange, par exemple.

Selon cette hypo­thèse, il s’agirait pour les conser­veurs d’infléchir à la fois vers la droite et vers le passé les valeurs idéo­lo­giques struc­tu­rant ce fameux nation buil­ding pro­cess. Un Canada spon­ta­né­ment enclin à par­ti­ci­per aux guerres de l’empire se démar­quant ainsi fer­me­ment de la poli­tique inau­gu­rée par le réci­pien­daire du prix Nobel de la paix, L. B. Pearson. Un Canada de loi et d’ordre capable d’expulser des « cri­mi­nels », de mater les jeunes délin­quants et de neu­tra­li­ser les ONG pro­gres­sistes qui osent cri­ti­quer Israël. Un Canada capable de remettre vigou­reu­se­ment en ques­tion ses poli­tiques sociales les plus emblé­ma­tiques, notam­ment au cha­pitre de la santé et pour­quoi pas à nou­veau, sur l’assurance-chômage. Un Canada capable de modu­ler son aide inter­na­tio­nale en fonc­tion de cri­tères idéo­lo­giques rele­vant de l’univers de repré­sen­ta­tion conservateur.

Et si fina­le­ment, der­rière tout cela, se pro­fi­lait le vrai mes­sage poli­tique de M. Harper ? Non seule­ment on peut gou­ver­ner l’État cana­dien sans le Québec, mais la conjonc­ture est pro­pice pour qu’on puisse éga­le­ment gou­ver­ner l’État cana­dien contre le Québec et ses valeurs domi­nantes. Assez ouver­te­ment, cette fois.

2 réponses à “A quoi s’amuse Harper ?”

  1. Jean-Guy Vezeau dit :

    M. Cyr,
    C’est un tableau d’Alfred Pellan qu’on a décro­ché au bureau des Affaires étran­gères, pas un Paul-Émile Borduas.
    C’est d’ailleurs, si je puis dire, la seule chose avec laquelle je ne suis pas d’accord dans votre commentaire/​analyse.
    Jean-Guy Vezeau

  2. CAP-NCS dit :

    Exact. Le texte a été cor­rigé. En fait, ce sont deux pein­tures d’Alfred Pellan qui ont été retiré.