Projet de base militaire canadienne au Sénégal : enjeux et perspectives

Par Mis en ligne le 03 septembre 2011

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Alors qu’AFRICOM a du mal à trou­ver un pays où s’installer en Afrique, le Canada semble avoir trouvé son ter­rain d’accueil pour une base mili­taire au Sénégal. Ce serait une pre­mière, pour Ottawa, en Afrique. Le projet évoque un « Réseau de sou­tien opé­ra­tion­nel », mais la fina­lité est claire : le Canada cherche à prendre pied mili­tai­re­ment en Afrique pour mieux conso­li­der sa part pillage des res­sources en Afrique. Ameth Lô rap­pelle que si les Américains sont inté­res­sés par le pétrole, les Canadiens eux ont beau­coup investi dans les indus­tries extrac­tives du conti­nent.

Le jour­nal « Le Devoir » de Montréal, dans son édi­tion du 2 juin 2011, fait part de la volonté du Canada d’implanter au Sénégal une base mili­taire dans le cadre de son projet de « Réseau de sou­tien Opérationnel ». Certains ana­lystes des ques­tions inter­na­tio­nales semblent jus­ti­fier ce projet par le besoin du Canada d’avoir une pré­sence à cer­tains endroits du globe d’où ses mili­taires pour­raient partir en cas de besoin.

Cependant, ce projet cana­dien doit être ana­lysé sous l’angle plus large d’une ten­ta­tive de redé­ploie­ment mili­taire de l’impérialisme à dif­fé­rents endroits du globe (dont le Sénégal), afin de ren­for­cer son hégé­mo­nie, et conti­nuer à assu­rer sa domi­na­tion sur le reste du monde.

Ce projet, pré­senté comme un accord clas­sique de coopé­ra­tion bila­té­rale, ne peut être seule­ment abordé sous l’angle tech­nique. Il est un sujet émi­nem­ment poli­tique, avec des enjeux géos­tra­té­giques énormes. En effet, depuis plu­sieurs années, les Etats Unis tentent de faire la même chose pour mettre en place leur projet d’implantation d’AFRICOM (United States African Command) à l’intérieur du conti­nent afri­cain. Un projet qui a été rejeté presque una­ni­me­ment par tous les pays, même par les alliés les plus proches des Etats Unis comme l’Ouganda, le Rwanda et le Liberia.

Par ailleurs, la France qui, à un cer­tain moment, avait pensé reti­rer cer­taines bases, s’est ravi­sée par la suite en optant pour une ratio­na­li­sa­tion et un redé­ploie­ment sélec­tif. C’est donc dire que toutes ces démarches (amé­ri­caine, fran­çaise et aujourd’hui cana­dienne, etc.) ne visent qu’une chose : avoir pied sur le conti­nent pour conti­nuer à le contrô­ler poli­ti­que­ment et éco­no­mi­que­ment, car l’accès (quasi-libre) aux res­sources éner­gé­tiques afri­caines va être déter­mi­nant dans les décen­nies à venir.

La ville de Toronto est la capi­tale des mul­ti­na­tio­nales et firmes cana­diennes évo­luant dans le domaine des mines. Elle abrite le TSE (Toronto Stock Exchange) où sont lis­tées toutes ces socié­tés (Barrick Gold etc..) qui s’activent de plus en plus en Afrique sou­vent en par­faite col­li­sion avec des pou­voirs locaux dans une entre­prise de spo­lia­tion des richesses du conti­nent.

Le sys­tème mon­dial, tel qu’il est confi­guré aujourd’hui, tend à vou­loir dépo­li­ti­ser ces ques­tions fon­da­men­tales (pré­sence de base mili­taire, etc.), pour les pré­sen­ter comme des pro­blèmes clas­siques de coopé­ra­tion don­nant – don­nant pro­fi­tant à tout le monde. Il se trouve que ce sys­tème, pour se péren­ni­ser au niveau mon­dial, doit main­te­nir sa supré­ma­tie sur le plan mili­taire, sur le contrôle des média de com­mu­ni­ca­tion et sur le plan finan­cier. Ainsi, toute stra­té­gie de sa part, sera arti­cu­lée par rap­port à ces objec­tifs, qui lui per­mettent de conti­nuer à main­te­nir sa posi­tion domi­nante.

La remise en cause de ces mono­poles par les nou­veaux pays émer­gents (Brésil, Inde, Chine, Russie, etc.), explique cette nou­velle phase de redé­ploie­ment mili­taire et la ner­vo­sité de l’Occident à bout de souffle (Europe –Amérique du nord). Par consé­quent, l’enjeu fon­da­men­tal demeure un enjeu de domi­na­tion de nos pays. Les maigres miettes de retom­bées de telles stra­té­gies ne doivent pas nous faire perdre de vue ces ques­tions qui, dans une cer­taine mesure, déter­mi­ne­ront l’avenir de nos popu­la­tions dans les décen­nies à venir.

Il est clair aujourd’hui que les enjeux rela­tifs aux ques­tions sécu­ri­taires, comme la lutte contre le ter­ro­risme et contre la cir­cu­la­tion de la drogue en tran­sit dans la sous région afri­caine ne sont en fait que l’emballage d’une stra­té­gie savam­ment orches­trée pour s’implanter mili­tai­re­ment sur le conti­nent afri­cain afin de pou­voir le contrô­ler poli­ti­que­ment et éco­no­mi­que­ment. En effet, les richesses natu­relles de l’Afrique seront déter­mi­nantes dans les décen­nies à venir.

C’est pour­quoi les popu­la­tions afri­caines ont inté­rêt à se battre pour une démo­cra­ti­sa­tion appro­fon­die des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales telles que l’ONU qui, il faut le déplo­rer, tend de plus en plus à sous trai­ter cer­taines opé­ra­tions à dimen­sion mili­taire à des acteurs moti­vés juste par leur propres inté­rêts géos­tra­té­giques (l’OTAN en Lybie et la Licorne en Cote d’Ivoire). De telles orga­ni­sa­tions doivent être restruc­tu­rées pour être plus démo­cra­tiques et reflé­ter mieux, les vues des dif­fé­rentes com­po­santes de l’humanité plutôt que de conti­nuer à être ins­tru­men­ta­lisé par les tenants de l’ordre mon­dial actuel qui l’utilisent de façon variable en fonc­tion de leurs inté­rêts du moment.

L’ALTERNATIVE PANAFRICANISTE

D’un point de vue sécu­ri­taire, il nous faut démas­quer d’abord ce projet occi­den­tal s’appuyant sur de faux alibis de coopé­ra­tion. Faut-il le rap­pe­ler, l’Occident est dans bien des cas à l’origine des conflits les plus meur­triers que le conti­nent ait connu. L’exemple le plus patent étant le Congo, avec plus de 4 mil­lions de morts en presque dix ans et un pillage sys­té­ma­tique de ses res­sources minières dont les nou­velles indus­tries de télé­com­mu­ni­ca­tions et de biens de consom­ma­tion ne peuvent se passer.

Notre pro­po­si­tion porte sur la mise en place de méca­nismes de sécu­rité col­lec­tive au niveau du conti­nent, avec l’établissement, par exemple, de cinq zones géo­gra­phiques dans les espaces Maghreb, CEDEAO, SADC et EAC, avec des forces mili­taires afri­caines pré posi­tion­nées dans ces zones et la mise en place de méca­nismes de prise de déci­sions poli­tiques adé­quates pour pou­voir inter­ve­nir et servir d‘élément dis­sua­sif dans le cadre de la pré­ven­tion des conflits, tout en étant prompts à inter­ve­nir mili­tai­re­ment en cas de besoin pour réta­blir la sécu­rité col­lec­tive de nos popu­la­tions.

Ces forces mili­taires devront être consti­tuées par les pays afri­cains pro­por­tion­nel­le­ment à la taille de leurs armées natio­nales. Aussi, en période de paix, elles doivent être mobi­li­sées pour des taches de déve­lop­pe­ment (construc­tion de ponts, de routes, d’écoles de poste de sante de reboi­se­ment etc.). Ceci pou­vant se faire en par­faite syner­gie avec les popu­la­tions civiles de la zone d’implantation de ses bases.

La sécu­rité, avec AQMI (Al Qaida au Maghreb) aux portes du Sahara, les nou­velles routes de la drogue en pro­ve­nance de l’Amérique latine pour l’Europe, avec comme points de tran­sit l’Afrique de l’Ouest, sont des pro­blèmes sous-régio­naux. Donc la réponse doit l’être tout autant.

Une base mili­taire Canadienne dans un quel­conque pays de la sous région ne pourra au mieux que faire dépla­cer les pro­blèmes dans ce pays vers ses voi­sins. En outre, les sup­po­sées retom­bées éco­no­miques au niveau du pays d’accueil res­te­ront tou­jours minimes. La prio­rité en Afrique doit être la lutte pour l’avènement de régimes démo­cra­tiques, pro­gres­sistes, capables créer les condi­tions idoines de sortie du conti­nent des affres du sous-déve­lop­pe­ment. Il appert que seuls de tels régimes seront en mesure de faire pro­gres­ser le pro­ces­sus d’intégration afri­caine et per­mettre l’érection d’un bloc poli­ti­que­ment soudé pour faire cesser le pillage sys­té­ma­tique dont l’Afrique est vic­time de façon conti­nue depuis des décen­nies.

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* Ameth Lô est membre du Groupe de recherche et d’initiative pour la libé­ra­tion de l’Afrique (sec­tion de Toronto)

Publié ori­gi­nel­le­ment dans le numéro 203 de Pambazuka News

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