Notes de lecture

À bas les tueurs d’oiseaux ! Michel Chartrand.

Par Mis en ligne le 20 février 2018

Suzanne-G. Chartrand,

À bas les tueurs d’oiseaux ! Michel Chartrand.

Témoignages et réflexions sur son par­cours mili­tant,

Montréal, Didactica, c.é.f./Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 2016

Militant exem­plaire, homme indi­gné, libre, consé­quent ; être tendre,

aimant la poésie, les joyeuses agapes, les arbres, les oiseaux, la danse et la musique,

on a dit tout cela de Michel Chartrand, et même qu’il était un guer­rier, un pro­phète.

Mais le plus impor­tant, peut-être, c’est qu’il a tou­jours été

un homme parmi les hommes, sen­sible à leurs gran­deurs et à leurs mal­heurs.

Il a vécu pour redon­ner aux plus dému­nis et aux lais­sés pour compte leur dignité.

Suzanne-G. Chartrand

Michel Chartrand : un révo­lu­tion­naire démo­crate

En octobre 2016 était lancé à Montréal, à Québec et à Chicoutimi un livre-hom­mage à Michel Chartrand dont les dis­cours et l’engagement rai­sonnent aujourd’hui comme une mise en garde. Après avoir milité au cours des années trente dans des orga­ni­sa­tions catho­liques et natio­na­listes, Chartrand, homme de foi et de convic­tion, se fit, en 1949, l’un des porte-paroles les plus viru­lents des gré­vistes lors de la célèbre grève des tra­vailleurs de l’amiante répri­més sau­va­ge­ment par Duplessis et sa Police pro­vin­ciale. Contre l’hypocrisie des poli­tiques et des hommes d’Église, Chartrand n’hésita pas à dénon­cer le capi­ta­lisme, « cette dic­ta­ture » contraire à la démo­cra­tie et à rap­pe­ler l’incontournable ques­tion sociale le pous­sant, en toute logique, à défendre le projet d’une société socia­liste. Il choi­sit ainsi de consa­crer sa vie à la défense des tra­vailleurs, des tra­vailleuses, des opprimé-e-s et des sans voix.

Président du Conseil cen­tral de Montréal (CSN) de 1969 à 1978, il défen­dit un syn­di­ca­lisme « engagé », c’est-à-dire fon­da­men­ta­le­ment poli­tique, au sens où il ne sau­rait y avoir de gains en matière de condi­tions des tra­vailleurs sans que leurs luttes ne se tra­duisent, plus glo­ba­le­ment, par le pro­grès social et l’avancement de tous les oubliés de l’histoire. Chartrand se fit ainsi, malgré lui, le gar­dien de l’esprit et de la tra­di­tion syn­di­cale à une époque pola­ri­sée par la mul­ti­pli­ca­tion des conflits de tra­vail et le déve­lop­pe­ment de mou­ve­ments sociaux et natio­na­listes. On oublie qu’il fut can­di­dat aux élec­tions fédé­rales de 1956 pour la Co-opé­ra­tive Commonwealth Federation ou CCF, puis fon­da­teur du Parti socia­liste du Québec qu’il repré­senta en 1963. En 1998, c’est contre le pre­mier ministre Lucien Bouchard, chantre du défi­cit zéro dans le comté de Jonquière qu’il fit la lutte comme can­di­dat indé­pen­dant sous le thème de Pauvreté zéro.

Il aura été sou­vent le mouton noir de la CSN qui, sous Jean Marchand, le congé­diera à deux reprises dans les années cin­quante. En 1972, il est expulsé du Bureau confé­dé­ral, avec son cama­rade Florent Audette du syn­di­cat de la construc­tion, accu­sés tous deux de tisser des alliances avec des syn­di­cats de la construc­tion affi­liés à la FTQ. Allergique à l’étroitesse de cer­taines stra­té­gies, Chartrand a contri­bué à ouvrir le mou­ve­ment syn­di­cal qué­bé­cois à l’action et à la soli­da­rité inter­na­tio­nale. Il fut aussi un ardent défen­seur des tra­vailleuses et des tra­vailleurs acci­den­tés devant la Commission de la santé et de la sécu­rité au tra­vail (CSST deve­nue CNESST) contrô­lée par les patrons avec la com­pli­cité de quelques bonzes de syn­di­cats puis­sants.

Pour Michel Chartrand, le syn­di­ca­lisme de combat était indis­so­ciable d’une « démo­cra­tie agis­sante », ce qui tran­chait avec la posi­tion beau­coup plus for­melle d’un Marcel Pepin, alors pré­sident de la CSN (1965 à 1976). Comme l’écrit Suzanne-G. Chartrand : « La démo­cra­tie n’est pas une for­mule mathé­ma­tique de repré­sen­ta­tion de 50 + 1, c’est l’expression de la majo­rité agis­sante, com­ba­tive. […] Pour Michel, la démo­cra­tie syn­di­cale n’a rien à voir avec le for­ma­lisme, encore moins avec la recherche du consen­sus à tout prix ; c’est l’expression de la volonté des tra­vailleurs en lutte. Cette concep­tion de la démo­cra­tie est stra­té­gique » (p. 93).

Pepin consi­dé­rait en effet qu’un leader syn­di­cal ne devait pas trop orien­ter le vote lors d’un débat contro­versé et qu’il devait tenter dans ses inter­ven­tions de prendre en consi­dé­ra­tion les divers points de vue des membres qu’il repré­sen­tait, autant dans les débats qu’en assem­blée déli­bé­rante. Or Chartrand, lui, met­tait tout son talent d’orateur et d’argumentateur afin d’exposer son point de vue et influen­cer la majo­rité sans man­quer pour autant de res­pect envers ses adver­saires. Humaniste et sen­sible, il s’est tou­jours senti loyal et consé­quem­ment rede­vable à l’endroit de ses cama­rades réunis en assem­blée. En 1969, il décla­rait à un juge qui accep­tait de le remettre en liberté moyen­nant son silence :

Ma fonc­tion, c’est de prendre la part des tra­vailleurs, de dénon­cer les abus dont ils sont les vic­times. Comme toute dénon­cia­tion doit se faire publi­que­ment, je parle donc à voix haute même si je dois aller en prison. C’est le mandat que les tra­vailleurs m’ont confié et ils me paient pour le rem­plir. Je le rem­pli­rai donc, que ça plaise aux juges ou non[1].

Se sou­ve­nir pour s’en ins­pi­rer

Le livre que lui consacre sa fille Suzanne-G. vise d’abord à faire connaître le par­cours mili­tant de cet homme plus grand que nature dont on aurait célé­bré les 100 ans en 2016. Original et dense comme le fut sans doute Michel Chartrand, ce livre consti­tue à la fois une contri­bu­tion essen­tielle à la réflexion sur tout ce qui contri­bue à asser­vir quo­ti­dien­ne­ment les tra­vailleuses et les tra­vailleurs et une source d’inspiration dans les luttes que nous devons mener contre toutes les formes d’oppression et d’exploitation.

Aidée d’un gra­phiste de talent, son ami et com­plice, Jean Gladu, elle sou­hai­tait « extraire Michel de son per­son­nage en lui ren­dant un peu de sa com­plexité, de sa richesse » afin de le rendre à lui-même. La figure qui s’en dégage est celle d’un « homme de para­doxes » tel que le dépei­gnait d’ailleurs son vieil ami Pierre Vadeboncoeur. Les photos et les illus­tra­tions attestent de mul­tiples facettes de l’homme. Épris de liberté et d’une soli­da­rité à toute épreuve, Michel Chartrand était aussi pro­fon­dé­ment modeste. Ses amis, ses proches et ses cama­rades se devaient de lui rendre hom­mage en témoi­gnant de sa déter­mi­na­tion et de son cou­rage. Se refu­sant à tous les confor­mismes qui apla­tissent les hori­zons, l’indomptable syn­di­ca­liste aurait appré­cié l’appel qu’il ins­pire à l’égard de l’urgence renou­ve­lée de penser les luttes sociales, poli­tiques et cultu­relles en emprun­tant des che­mins moins étroits que ceux que nous pro­posent de prendre aujourd’hui cer­taines orga­ni­sa­tions syn­di­cales. Comme l’écrit l’auteure, « nous espé­rons que ce livre hom­mage à Michel Chartrand ravive sa pré­sence fra­ter­nelle et nous aide à pour­suivre les luttes néces­saires à la réelle éman­ci­pa­tion de tous ». À lire et à médi­ter…

[1] Fernand Foisy, Michel Chartrand. La colère du juste, Montréal, Lanctôt, 2003, p. 82.


Vous appréciez cet article ? Soutenez-nous en vous abonnant au NCS ou en faisant un don.

Vous pouvez nous faire parvenir vos commentaires par courriel ou à notre adresse postale :

cap@​cahiersdusocialisme.​org

Collectif d’analyse poli­tique
CP 35062 Fleury
Montréal
H2C 3K4

Les commentaires sont fermés.