À bas les tueurs d’oiseaux ! Michel Chartrand.

Suzanne-G. Chartrand,

À bas les tueurs d’oiseaux ! Michel Chartrand.

Témoignages et réflexions sur son parcours militant,

Montréal, Didactica, c.é.f./Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 2016

 

 

Militant exemplaire, homme indigné, libre, conséquent ; être tendre,

aimant la poésie, les joyeuses agapes, les arbres, les oiseaux, la danse et la musique,

on a dit tout cela de Michel Chartrand, et même qu’il était un guerrier, un prophète.

Mais le plus important, peut-être, c’est qu’il a toujours été

un homme parmi les hommes, sensible à leurs grandeurs et à leurs malheurs.

Il a vécu pour redonner aux plus démunis et aux laissés pour compte leur dignité.

Suzanne-G. Chartrand

 

Michel Chartrand : un révolutionnaire démocrate

En octobre 2016 était lancé à Montréal, à Québec et à Chicoutimi un livre-hommage à Michel Chartrand dont les discours et l’engagement raisonnent aujourd’hui comme une mise en garde. Après avoir milité au cours des années trente dans des organisations catholiques et nationalistes, Chartrand, homme de foi et de conviction, se fit, en 1949, l’un des porte-paroles les plus virulents des grévistes lors de la célèbre grève des travailleurs de l’amiante réprimés sauvagement par Duplessis et sa Police provinciale. Contre l’hypocrisie des politiques et des hommes d’Église, Chartrand n’hésita pas à dénoncer le capitalisme, « cette dictature » contraire à la démocratie et à rappeler l’incontournable question sociale le poussant, en toute logique, à défendre le projet d’une société socialiste. Il choisit ainsi de consacrer sa vie à la défense des travailleurs, des travailleuses, des opprimé-e-s et des sans voix.

Président du Conseil central de Montréal (CSN) de 1969 à 1978, il défendit un syndicalisme « engagé », c’est-à-dire fondamentalement politique, au sens où il ne saurait y avoir de gains en matière de conditions des travailleurs sans que leurs luttes ne se traduisent, plus globalement, par le progrès social et l’avancement de tous les oubliés de l’histoire. Chartrand se fit ainsi, malgré lui, le gardien de l’esprit et de la tradition syndicale à une époque polarisée par la multiplication des conflits de travail et le développement de mouvements sociaux et nationalistes. On oublie qu’il fut candidat aux élections fédérales de 1956 pour la Co-opérative Commonwealth Federation ou CCF, puis fondateur du Parti socialiste du Québec qu’il représenta en 1963. En 1998, c’est contre le premier ministre Lucien Bouchard, chantre du déficit zéro dans le comté de Jonquière qu’il fit la lutte comme candidat indépendant sous le thème de Pauvreté zéro.

Il aura été souvent le mouton noir de la CSN qui, sous Jean Marchand, le congédiera à deux reprises dans les années cinquante. En 1972, il est expulsé du Bureau confédéral, avec son camarade Florent Audette du syndicat de la construction, accusés tous deux de tisser des alliances avec des syndicats de la construction affiliés à la FTQ. Allergique à l’étroitesse de certaines stratégies, Chartrand a contribué à ouvrir le mouvement syndical québécois à l’action et à la solidarité internationale. Il fut aussi un ardent défenseur des travailleuses et des travailleurs accidentés devant la Commission de la santé et de la sécurité au travail (CSST devenue CNESST) contrôlée par les patrons avec la complicité de quelques bonzes de syndicats puissants.

Pour Michel Chartrand, le syndicalisme de combat était indissociable d’une « démocratie agissante », ce qui tranchait avec la position beaucoup plus formelle d’un Marcel Pepin, alors président de la CSN (1965 à 1976). Comme l’écrit Suzanne-G. Chartrand : « La démocratie n’est pas une formule mathématique de représentation de 50 + 1, c’est l’expression de la majorité agissante, combative. […] Pour Michel, la démocratie syndicale n’a rien à voir avec le formalisme, encore moins avec la recherche du consensus à tout prix ; c’est l’expression de la volonté des travailleurs en lutte. Cette conception de la démocratie est stratégique » (p. 93).

Pepin considérait en effet qu’un leader syndical ne devait pas trop orienter le vote lors d’un débat controversé et qu’il devait tenter dans ses interventions de prendre en considération les divers points de vue des membres qu’il représentait, autant dans les débats qu’en assemblée délibérante. Or Chartrand, lui, mettait tout son talent d’orateur et d’argumentateur afin d’exposer son point de vue et influencer la majorité sans manquer pour autant de respect envers ses adversaires. Humaniste et sensible, il s’est toujours senti loyal et conséquemment redevable à l’endroit de ses camarades réunis en assemblée. En 1969, il déclarait à un juge qui acceptait de le remettre en liberté moyennant son silence :

 

Ma fonction, c’est de prendre la part des travailleurs, de dénoncer les abus dont ils sont les victimes. Comme toute dénonciation doit se faire publiquement, je parle donc à voix haute même si je dois aller en prison. C’est le mandat que les travailleurs m’ont confié et ils me paient pour le remplir. Je le remplirai donc, que ça plaise aux juges ou non[1].

 

Se souvenir pour s’en inspirer

Le livre que lui consacre sa fille Suzanne-G. vise d’abord à faire connaître le parcours militant de cet homme plus grand que nature dont on aurait célébré les 100 ans en 2016. Original et dense comme le fut sans doute Michel Chartrand, ce livre constitue à la fois une contribution essentielle à la réflexion sur tout ce qui contribue à asservir quotidiennement les travailleuses et les travailleurs et une source d’inspiration dans les luttes que nous devons mener contre toutes les formes d’oppression et d’exploitation.

Aidée d’un graphiste de talent, son ami et complice, Jean Gladu, elle souhaitait « extraire Michel de son personnage en lui rendant un peu de sa complexité, de sa richesse » afin de le rendre à lui-même. La figure qui s’en dégage est celle d’un « homme de paradoxes » tel que le dépeignait d’ailleurs son vieil ami Pierre Vadeboncoeur. Les photos et les illustrations attestent de multiples facettes de l’homme. Épris de liberté et d’une solidarité à toute épreuve, Michel Chartrand était aussi profondément modeste. Ses amis, ses proches et ses camarades se devaient de lui rendre hommage en témoignant de sa détermination et de son courage. Se refusant à tous les conformismes qui aplatissent les horizons, l’indomptable syndicaliste aurait apprécié l’appel qu’il inspire à l’égard de l’urgence renouvelée de penser les luttes sociales, politiques et culturelles en empruntant des chemins moins étroits que ceux que nous proposent de prendre aujourd’hui certaines organisations syndicales. Comme l’écrit l’auteure, « nous espérons que ce livre hommage à Michel Chartrand ravive sa présence fraternelle et nous aide à poursuivre les luttes nécessaires à la réelle émancipation de tous ». À lire et à méditer…

[1] Fernand Foisy, Michel Chartrand. La colère du juste, Montréal, Lanctôt, 2003, p. 82.

 


 

 

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