Survivre à l’offensive des riches

Roméo Bouchard,

Survivre à l’offensive des riches,

Montréal, Écosociété, 2016

 

 

 

Voici un essai aussi accessible que passionnant qu’il faut faire lire à tous les étudiants et les étudiantes avant leur départ du cégep. Dans un texte de moins de 200 pages, le militant écologiste et politique, ex-prêtre, journaliste, professeur, essayiste, agriculteur biologique depuis 1975 et fondateur de l’Union paysanne, dresse un état du monde… québécois. À 80 ans, Roméo Bouchard voit l’urgence d’agir « pour nous, nos jeunes, le monde, la planète ». Il nous offre un « guide de survie [qui] essaie de faire le point sur la situation et sur le travail à faire pour nous en sortir ». La grande qualité de ce travail est sa limpidité, ce qui en fait un authentique ouvrage d’éducation politique pour les non-spécialistes des sciences sociales. Certains pourront, certes, lui reprocher de manquer de nuances et de ne pas citer toutes ses sources, mais cela permet une plus grande accessibilité et accroit le plaisir de la lecture. La thèse est simple et forte : « C’est notre modèle de développement et notre modèle de démocratie qu’il faudrait revoir en profondeur si nous voulons survivre sur cette planète » (p. 23).

L’ouvrage est divisé en quatre parties : les deux premières exposent « le piège de la croissance économique » et « l’offensive des riches » (partie la plus développée du livre) ; les deux dernières esquissent des solutions pour… survivre. La plupart des chapitres procèdent de la même façon : l’auteur évoque les lieux communs et les préjugés sur le thème traité, puis les déconstruit. Par souci pédagogique, plutôt que de truffer son texte de références bibliographiques, l’auteur a choisi de mettre une liste de références de base sur la démocratie, la décroissance, l’écologie et les constitutions.

Le militant s’attaque d’abord aux pièges de la consommation dans lesquels la majorité des gens des pays du Nord s’engluent, avec une parfaite inconscience, à cause de « la servitude des faux besoins » dont parlait H. Marcuse en 1968. L’objectif de la croissance et de la consommation illimitées repose sur une surexploitation et sur un gaspillage irresponsable des ressources de la planète engendrant non seulement la pollution, mais aussi un cortège de maux pour les humains, les animaux et l’environnement. Et le corolaire[1] de ce modèle de développement, peu remis en question par les politiciens et leurs hautparleurs médiatiques, c’est l’égoïsme et la culture du je contre le nous qui nous mènent à la catastrophe, à moins que des citoyennes et des citoyens se lèvent, s’organisent et luttent.

L’auteur analyse la faillite de la démocratie représentative qui est devenue une ploutocratie contrôlée par les élites bancaires et industrielles transnationales. Le pouvoir politique, sous prétexte de contrôle raisonnable des finances publiques, démantèle les institutions publiques et les mécanismes de redistribution d’une partie de la richesse par des programmes sociaux. Il abandonne aux banques, dont les profits sont imposés à moins de 3 %, le contrôle de la monnaie. L’endettement des États face aux banques est une sinistre farce comptable. Les sections du livre sur le libre-échange qui « asservit », le pétrole qui « nous tient en otage », les ressources pillées comme les territoires des Amérindiens spoliés, les régions qui se vident, l’agriculture qui est la source la plus importante de pollution de notre territoire (p. 88) et « nous empoisonne », et « Big Brother veille sur nous » qui sommes espionnés légalement ou pas, tout nous indique qu’il faut « prendre conscience du péril et de notre servitude ».

Et, pour Bouchard, cette prise de conscience suppose de « restaurer la démocratie et la souveraineté du peuple » (p. 110), car tout se tient et, sans le pouvoir du peuple et sa prise en main des décisions collectives, rien de durable n’est possible : « Le problème est avant tout politique » (p. 110). Simple, dira-t-on, mais pas tant que ça, car comprendre et accepter ce diagnostic implique que les organisations culturelles, professionnelles, communautaires, écologistes, féministes, étudiantes, syndicales et politiques soient elles-mêmes plus démocratiques, qu’elles rompent leur rapport de collaboration-participation-recherche commune de solutions avec les pouvoirs publics, qu’elles se mettent « en opposition carrée avec le pouvoir », comme le répétait Michel Chartrand. Ni l’indépendance politique ni la souveraineté du Québec, si elles ne rompent pas avec ce modèle de développement, ne suffiront : « Un modèle de décroissance implique une réorganisation complète du rôle de l’État, du système financier, de la production industrielle, du monde du commerce ainsi qu’un changement radical de nos modes de vie et de nos mentalités » (p. 120).

Redécouvrir la solidarité, privilégier la proximité, cultiver le « bien vivre/buen vivir[2] » collectif plutôt que le bien-être individuel, voilà les grandes lignes de la marche à suivre pour survivre.

La dernière partie de l’essai est consacrée au projet d’élaboration d’une constitution par et pour le peuple, processus commencé en 2003 et poursuivi en 2016 avec la constitution élaborée par le Mouvement démocratique pour une constitution québécoise. Elle se termine par l’exposé de jalons pour la rédaction d’une constitution québécoise où, fait à souligner, la question des Premières Nations et de leur souveraineté est présentée dans toute sa complexité. Allant bien au-delà des intentions généreuses, l’auteur souligne qu’étant donné que les Premières Nations tiennent à être considérées comme des nations distinctes, le fait de partager le même territoire avec la nation québécoise doit être débattu et négocié avec elles, dans un processus démocratique et respectueux de leurs cultures.

Le militant conclut qu’il faut compter sur nos propres moyens, oser la souveraineté du peuple. Ici encore, comme ce fut exposé de différentes façons dans le dernier numéro thématique des Nouveaux Cahiers pour le socialisme sur la démocratie, cette dernière est le nerf de la guerre pour lutter contre la destruction de la vie sur Terre. Bouchard cite Marx et Engels qui, dans le Manifeste du Parti communiste, écrivaient : « Partout où la bourgeoisie a conquis le pouvoir, elle a brisé sans pitié tous les liens naturels qui unissaient l’homme à ses supérieurs naturels pour ne laisser subsister, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt » (p. 191).

Il faut lire ce bref essai aux grandes qualités pédagogiques (cela ne demande que quelques heures) et le faire lire pour qu’on réfléchisse sur son asservissement au quotidien, qu’on comprenne mieux les ressorts du système économique qui domine le politique et le social et qu’on s’engage résolument pour un monde plus égalitaire et plus respectueux de notre écoumène, notre maison commune, la nature.

[1] Ce texte prend en compte les Rectifications orthographiques adoptées par l’Académie française en 1990.

[2] Expression en espagnol de militantes et  militants latino-américains.

 


 

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