Notes de lecture

Survivre à l’offensive des riches

Par Mis en ligne le 19 février 2018

Roméo Bouchard,

Survivre à l’offensive des riches,

Montréal, Écosociété, 2016

Voici un essai aussi acces­sible que pas­sion­nant qu’il faut faire lire à tous les étu­diants et les étu­diantes avant leur départ du cégep. Dans un texte de moins de 200 pages, le mili­tant éco­lo­giste et poli­tique, ex-prêtre, jour­na­liste, pro­fes­seur, essayiste, agri­cul­teur bio­lo­gique depuis 1975 et fon­da­teur de l’Union pay­sanne, dresse un état du monde… qué­bé­cois. À 80 ans, Roméo Bouchard voit l’urgence d’agir « pour nous, nos jeunes, le monde, la pla­nète ». Il nous offre un « guide de survie [qui] essaie de faire le point sur la situa­tion et sur le tra­vail à faire pour nous en sortir ». La grande qua­lité de ce tra­vail est sa lim­pi­dité, ce qui en fait un authen­tique ouvrage d’éducation poli­tique pour les non-spé­cia­listes des sciences sociales. Certains pour­ront, certes, lui repro­cher de man­quer de nuances et de ne pas citer toutes ses sources, mais cela permet une plus grande acces­si­bi­lité et accroit le plai­sir de la lec­ture. La thèse est simple et forte : « C’est notre modèle de déve­lop­pe­ment et notre modèle de démo­cra­tie qu’il fau­drait revoir en pro­fon­deur si nous vou­lons sur­vivre sur cette pla­nète » (p. 23).

L’ouvrage est divisé en quatre par­ties : les deux pre­mières exposent « le piège de la crois­sance éco­no­mique » et « l’offensive des riches » (partie la plus déve­lop­pée du livre) ; les deux der­nières esquissent des solu­tions pour… sur­vivre. La plu­part des cha­pitres pro­cèdent de la même façon : l’auteur évoque les lieux com­muns et les pré­ju­gés sur le thème traité, puis les décons­truit. Par souci péda­go­gique, plutôt que de truf­fer son texte de réfé­rences biblio­gra­phiques, l’auteur a choisi de mettre une liste de réfé­rences de base sur la démo­cra­tie, la décrois­sance, l’écologie et les consti­tu­tions.

Le mili­tant s’attaque d’abord aux pièges de la consom­ma­tion dans les­quels la majo­rité des gens des pays du Nord s’engluent, avec une par­faite incons­cience, à cause de « la ser­vi­tude des faux besoins » dont par­lait H. Marcuse en 1968. L’objectif de la crois­sance et de la consom­ma­tion illi­mi­tées repose sur une sur­ex­ploi­ta­tion et sur un gas­pillage irres­pon­sable des res­sources de la pla­nète engen­drant non seule­ment la pol­lu­tion, mais aussi un cor­tège de maux pour les humains, les ani­maux et l’environnement. Et le coro­laire[1] de ce modèle de déve­lop­pe­ment, peu remis en ques­tion par les poli­ti­ciens et leurs haut­par­leurs média­tiques, c’est l’égoïsme et la culture du je contre le nous qui nous mènent à la catas­trophe, à moins que des citoyennes et des citoyens se lèvent, s’organisent et luttent.

L’auteur ana­lyse la faillite de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive qui est deve­nue une plou­to­cra­tie contrô­lée par les élites ban­caires et indus­trielles trans­na­tio­nales. Le pou­voir poli­tique, sous pré­texte de contrôle rai­son­nable des finances publiques, déman­tèle les ins­ti­tu­tions publiques et les méca­nismes de redis­tri­bu­tion d’une partie de la richesse par des pro­grammes sociaux. Il aban­donne aux banques, dont les pro­fits sont impo­sés à moins de 3 %, le contrôle de la mon­naie. L’endettement des États face aux banques est une sinistre farce comp­table. Les sec­tions du livre sur le libre-échange qui « asser­vit », le pétrole qui « nous tient en otage », les res­sources pillées comme les ter­ri­toires des Amérindiens spo­liés, les régions qui se vident, l’agriculture qui est la source la plus impor­tante de pol­lu­tion de notre ter­ri­toire (p. 88) et « nous empoi­sonne », et « Big Brother veille sur nous » qui sommes espion­nés léga­le­ment ou pas, tout nous indique qu’il faut « prendre conscience du péril et de notre ser­vi­tude ».

Et, pour Bouchard, cette prise de conscience sup­pose de « res­tau­rer la démo­cra­tie et la sou­ve­rai­neté du peuple » (p. 110), car tout se tient et, sans le pou­voir du peuple et sa prise en main des déci­sions col­lec­tives, rien de durable n’est pos­sible : « Le pro­blème est avant tout poli­tique » (p. 110). Simple, dira-t-on, mais pas tant que ça, car com­prendre et accep­ter ce diag­nos­tic implique que les orga­ni­sa­tions cultu­relles, pro­fes­sion­nelles, com­mu­nau­taires, éco­lo­gistes, fémi­nistes, étu­diantes, syn­di­cales et poli­tiques soient elles-mêmes plus démo­cra­tiques, qu’elles rompent leur rap­port de col­la­bo­ra­tion-par­ti­ci­pa­tion-recherche com­mune de solu­tions avec les pou­voirs publics, qu’elles se mettent « en oppo­si­tion carrée avec le pou­voir », comme le répé­tait Michel Chartrand. Ni l’indépendance poli­tique ni la sou­ve­rai­neté du Québec, si elles ne rompent pas avec ce modèle de déve­lop­pe­ment, ne suf­fi­ront : « Un modèle de décrois­sance implique une réor­ga­ni­sa­tion com­plète du rôle de l’État, du sys­tème finan­cier, de la pro­duc­tion indus­trielle, du monde du com­merce ainsi qu’un chan­ge­ment radi­cal de nos modes de vie et de nos men­ta­li­tés » (p. 120).

Redécouvrir la soli­da­rité, pri­vi­lé­gier la proxi­mité, culti­ver le « bien vivre/​buen vivir[2] » col­lec­tif plutôt que le bien-être indi­vi­duel, voilà les grandes lignes de la marche à suivre pour sur­vivre.

La der­nière partie de l’essai est consa­crée au projet d’élaboration d’une consti­tu­tion par et pour le peuple, pro­ces­sus com­mencé en 2003 et pour­suivi en 2016 avec la consti­tu­tion éla­bo­rée par le Mouvement démo­cra­tique pour une consti­tu­tion qué­bé­coise. Elle se ter­mine par l’exposé de jalons pour la rédac­tion d’une consti­tu­tion qué­bé­coise où, fait à sou­li­gner, la ques­tion des Premières Nations et de leur sou­ve­rai­neté est pré­sen­tée dans toute sa com­plexité. Allant bien au-delà des inten­tions géné­reuses, l’auteur sou­ligne qu’étant donné que les Premières Nations tiennent à être consi­dé­rées comme des nations dis­tinctes, le fait de par­ta­ger le même ter­ri­toire avec la nation qué­bé­coise doit être débattu et négo­cié avec elles, dans un pro­ces­sus démo­cra­tique et res­pec­tueux de leurs cultures.

Le mili­tant conclut qu’il faut comp­ter sur nos propres moyens, oser la sou­ve­rai­neté du peuple. Ici encore, comme ce fut exposé de dif­fé­rentes façons dans le der­nier numéro thé­ma­tique des Nouveaux Cahiers pour le socia­lisme sur la démo­cra­tie, cette der­nière est le nerf de la guerre pour lutter contre la des­truc­tion de la vie sur Terre. Bouchard cite Marx et Engels qui, dans le Manifeste du Parti com­mu­niste, écri­vaient : « Partout où la bour­geoi­sie a conquis le pou­voir, elle a brisé sans pitié tous les liens natu­rels qui unis­saient l’homme à ses supé­rieurs natu­rels pour ne lais­ser sub­sis­ter, entre l’homme et l’homme, que le froid inté­rêt » (p. 191).

Il faut lire ce bref essai aux grandes qua­li­tés péda­go­giques (cela ne demande que quelques heures) et le faire lire pour qu’on réflé­chisse sur son asser­vis­se­ment au quo­ti­dien, qu’on com­prenne mieux les res­sorts du sys­tème éco­no­mique qui domine le poli­tique et le social et qu’on s’engage réso­lu­ment pour un monde plus éga­li­taire et plus res­pec­tueux de notre écou­mène, notre maison com­mune, la nature.

[1] Ce texte prend en compte les Rectifications ortho­gra­phiques adop­tées par l’Académie fran­çaise en 1990.

[2] Expression en espa­gnol de mili­tantes et mili­tants latino-amé­ri­cains.


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