Notes de lecture

The New Confessions of an Economic Hit Man

Par Mis en ligne le 21 février 2018

John Perkins,

The New Confessions of an Economic Hit Man, 2e edi­tion,

Oakland (Calif.), Berrett-Koehler Publishers, 2016[1]

The New Confessions of an Economic Hit Man est la réédi­tion revue et aug­men­tée d’un livre à succès publié en 2004. Mea-culpa d’un homme tor­turé par ses men­songes, il raconte l’histoire d’une pro­fes­sion secrète, celle d’assassin éco­no­mique (eco­no­mic hit man), essen­tielle à la domi­na­tion des États-Unis sur l’« empire global ». Cet empire, John Perkins le décrit comme une « cor­po­ra­to­cra­tie » sans lieu de com­plot cen­tral, une norme inté­grée par les chefs d’entreprises mul­ti­na­tio­nales éta­su­niennes qui, avec le concours de l’appareil sécu­ri­taire, auto­ri­se­raient toutes les ruses pour sou­te­nir l’enrichissement des élites éta­su­niennes aux dépens du reste de la pla­nète.

L’assassin éco­no­mique est un per­son­nage clef de cet empire. Employé par une com­pa­gnie privée, il pro­duit des pré­dic­tions de crois­sance exa­gé­rées afin de convaincre les gou­ver­ne­ments de pays en voie de déve­lop­pe­ment qu’ils auront les reins assez solides pour rem­bour­ser les prêts inter­na­tio­naux contrac­tés afin de payer les ser­vices offerts par la com­pa­gnie. Ces ser­vices, sou­vent des infra­struc­tures majeures, sont censés sou­te­nir cette crois­sance.

Pour obte­nir un tel emploi, John Perkins a d’abord fait un entre­tien d’embauche à la National Security Agency (NSA) à la fin des années 1960, une infor­ma­tion que ne dément pas le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain[2]. Il a cepen­dant renoncé à cet emploi pour faire un séjour en Amazonie équa­to­rienne enca­dré par le Peace Corps. De retour aux États-Unis quelques années plus tard, il a été engagé par la Chas. T. Main, une com­pa­gnie de génie-conseil œuvrant dans les infra­struc­tures majeures, dont il a gravi les éche­lons.

L’histoire n’a jusque-là rien d’incroyable. Elle devient cepen­dant digne d’un roman d’espionnage lorsque Perkins raconte qu’il aurait reçu la for­ma­tion pour cet emploi d’une mys­té­rieuse agente secrète qui se serait ensuite vola­ti­li­sée sans lais­ser ni trace ni preuve de leurs ren­contres. C’est elle qui fait le lien entre la NSA et l’emploi dans la firme privée qu’il n’aurait obtenu que parce qu’il avait été évalué par les ser­vices secrets. Elle lui aurait expli­qué que l’assassin finan­cier, outre la per­sua­sion par des sta­tis­tiques mani­pu­lées, uti­lise les menaces et la cor­rup­tion. Les pro­jec­tions éco­no­miques gon­flées servent à jus­ti­fier des prêts tout aussi enflés octroyés par des ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales. Puisque ces prêts servent à construire des infra­struc­tures d’envergure, les véri­tables béné­fi­ciaires sont des entre­prises éta­su­niennes, seules à déte­nir l’expertise néces­saire. L’argent ne fait ainsi que cir­cu­ler entre des banques sises aux États-Unis. Plus encore, les prêts auraient été sciem­ment pla­ni­fiés pour deve­nir impayables afin de se trans­for­mer en leviers par les­quels les États-Unis, qui contrôlent les ins­ti­tu­tions cré­di­trices, obtiennent des avan­tages géos­tra­té­giques tels que des bases mili­taires, des votes à l’ONU, des res­sources à prix pré­fé­ren­tiels, ou autres.

C’est donc sur ce modèle que Perkins raconte ses aven­tures aux quatre coins du globe, notam­ment en Indonésie, au Panama, en Iran, en Colombie et en Arabie saou­dite, autant de pays où il aurait prédit des miracles, dis­tri­bué des pots-de-vin et pro­féré des menaces afin de piéger les diri­geants locaux. Lorsqu’il échouait à les convaincre, ces diri­geants étaient alors soumis aux attaques des cha­cals, de vrais agents secrets amé­ri­cains, ou plutôt, des assas­sins tout court. Perkins sou­tient que ce sont eux qui ont fait s’écraser en 1981 les avions des pré­si­dents Omar Torrijos du Panama et Jaime Roldós de l’Équateur. En cas d’échec des cha­cals, ce sont les mili­taires qui assurent l’arrière-garde, tel qu’ils le firent au Panama contre Manuel Noriega en 1989, et en Irak contre Saddam Hussein en 1991.

L’assassin finan­cier a ceci de par­ti­cu­lier qu’il tra­vaille pour une entre­prise privée contrac­tée par l’État vic­time. Cette stra­té­gie de pri­va­ti­sa­tion de l’espionnage aurait été ingé­niée à la suite de l’intervention de la CIA en Iran qui a ren­versé Mossadegh en 1953. En contexte de guerre froide, la cap­ture des agents ris­quait de déclen­cher l’ire inter­na­tio­nale. Le fait de pro­cé­der par entre­prises pri­vées inter­po­sées offre une pro­tec­tion sup­plé­men­taire au gou­ver­ne­ment amé­ri­cain.

Devenant incon­for­table dans ce rôle, Perkins a quitté la pro­fes­sion au début des années 1980. Il aurait tenté à quelques reprises de publier son his­toire, mais en aurait été dis­suadé pen­dant une ving­taine d’années par de la cor­rup­tion (chap. 29) et des menaces plus ou moins voi­lées, soup­çon­nant même, dans la nou­velle édi­tion, qu’on ait cher­ché à l’empoisonner pour l’empêcher de pré­sen­ter son livre à l’ONU (chap. 34).

Cette nou­velle édi­tion est enri­chie d’une quin­zaine de nou­veaux cha­pitres qui cherchent à actua­li­ser l’analyse de la cor­po­ra­to­cra­tie. Bien que le récit d’origine puisse servir à éveiller les consciences, la nou­velle édi­tion révèle les fai­blesses de sa cri­tique de l’impérialisme davan­tage qu’elle ne les comble. Cette auto­bio­gra­phie n’est pas un ouvrage de sciences sociales, et si cela lui permet sans doute d’être plus acces­sible, la dimen­sion cri­tique y est per­dante.

La pre­mière édi­tion avait sou­levé des doutes quant à sa véra­cité. Une jour­na­liste de Boston raconte com­ment ses efforts pour retra­cer les sources de l’ouvrage ont en grande partie échoué, et les quelques témoins acces­sibles remettent en ques­tion cer­tains faits impor­tants rap­por­tés par Perkins[3]. Or l’histoire de « l’ex-assassin finan­cier » devrait atti­rer notre atten­tion sur autre chose. Doute-t-on vrai­ment que les États-Unis et leurs entre­prises aient uti­lisé des pro­cé­dés illé­gi­times allant du men­songe à la menace, la cor­rup­tion, la tor­ture et la guerre pour asseoir leur pou­voir mon­dial ? Le pro­blème est plutôt de saisir pour­quoi ces pra­tiques sont si solubles dans le capi­ta­lisme et la démo­cra­tie libé­rale. Alors que Perkins dénonce les manœuvres secrètes qui ter­nissent le capi­ta­lisme en jume­lant les pro­fits indus d’entreprises éta­su­niennes avec l’intérêt géos­tra­té­gique de leur État, ne fau­drait-il pas plutôt consta­ter à quels points ils sont com­plé­men­taires ?

En pre­nant du galon au sein de la Chas. T. Main, Perkins a recruté de jeunes éco­no­mistes qui ont exé­cuté les mêmes tâches que lui, allant des pré­dic­tions éco­no­miques abu­sives jusqu’aux menaces et à la cor­rup­tion pour jus­ti­fier des pro­jets déme­su­rés (p. 147). Il note avec sur­prise que ses jeunes aco­lytes n’ont pas eu besoin d’une for­ma­tion secrète par une agui­chante agente de la NSA : ils com­prennent très bien par les règles de fonc­tion­ne­ment de la com­pa­gnie ce qui est attendu d’eux et elles. Ils repro­duisent « l’empire global » avec enthou­siasme sans avoir besoin qu’on ne le leur demande expli­ci­te­ment.

Mais son désar­roi ne s’arrête pas là. Dans cette nou­velle édi­tion, il regrette que les pra­tiques des assas­sins finan­ciers, autre­fois réser­vées aux répu­bliques de bananes, aient main­te­nant péné­tré les États-Unis (chap. 43). Les assas­sins finan­ciers contem­po­rains font pres­sion sur les auto­ri­tés publiques des villes et des États des États-Unis pour obte­nir des avan­tages fis­caux en échange de leur ins­tal­la­tion dans la région. Le virus amoral répandu à l’étranger par l’assassin finan­cier des années 1970 serait devenu la norme au cœur même de l’empire.

Pour s’en guérir, les nou­veaux cha­pitres nous invitent à pro­vo­quer une révo­lu­tion des mœurs de la cor­po­ra­to­cra­tie, à « chan­ger le rêve des cor­po­ra­tions » (p. 289-291) et de ceux et celles qui les dirigent. Par des pres­sions popu­laires orga­ni­sées (le « marché est une démo­cra­tie après tout », p. 292), il nous invite à sub­sti­tuer l’« amour » aux parts de marché et aux pro­fits dans la tête des diri­geants d’entreprises pour pro­duire la néces­saire révo­lu­tion, tout comme un bouillon de poulet mijoté avec ten­dresse remet d’une vilaine grippe. Faut-il rap­pe­ler que guérir une mala­die n’équivaut en rien à son éra­di­ca­tion ?

Ce livre consti­tue une lec­ture agréable et suf­fi­sam­ment docu­men­tée pour rap­pe­ler quelques méfaits par les­quels s’est construit le pou­voir inter­na­tio­nal des États-Unis. Il ne consti­tue cepen­dant pas une ana­lyse cri­tique de l’appareil d’État des États-Unis ni de son rôle essen­tiel au main­tien des struc­tures du capi­ta­lisme mon­dial. Il est plutôt l’expression du constat que les forces domi­nantes du capi­ta­lisme contem­po­rain ne se limitent pas à la « saine com­pé­ti­tion éco­no­mique » pour croitre. Il est aussi une pro­fes­sion de foi sug­gé­rant que s’il était moral, le capi­ta­lisme mène­rait à une crois­sance har­mo­nieuse. Une telle conclu­sion n’est pas sur­pre­nante de la part d’un auteur qui se spé­cia­lise éga­le­ment dans la psy­cho­lo­gie popu­laire en publiant des recettes pour la crois­sance per­son­nelle[4].

Notes

[1] Traduction fran­çaise dis­po­nible sous le titre de Confessions d’un assas­sin éco­no­mique, Montréal, Ariane, 2016.

[2] Un com­mu­ni­qué du Département d’État des États-Unis nie que Perkins ait été formé par la NSA, mais ne nie pas qu’il ait passé une entre­vue pour l’organisation. US Department of State, Confessions—or Fantasies—of an Economic Hit Man ?, 2 février 2006, <http://​iip​di​gi​tal​.usem​bassy​.gov/​s​t​/​e​n​g​l​i​s​h​/​a​r​t​i​c​l​e​/​2​0​0​6​/​0​2​/​2​0​0​6​0​2​0​2​1​5​5​6​0​4​a​t​l​a​h​t​n​e​v​e​l​6​.​1​6​5​7​1​3​e​-​0​2​.html>.

[3] Maureen Tkacik, « Economic hit man », Boston Magazine, juillet 2005, <www​.bos​ton​ma​ga​zine​.com/​2​0​0​6​/​0​5​/​e​c​o​n​o​m​i​c​-​h​i​t​-man/>.

[4]John Perkins, Shapeshifting. Shamanic Techniques for Global and Personal Transformation, Rochester (É.-U.), Destiny Books, 1997 ; John Perkins, The Stress Free Habit. Powerful Techniques for Health and Longevity from the Andes, Yucatan, and the Far East, Rochester (É.-U.), Healing Arts Books, 1989.


Vous appréciez cet article ? Soutenez-nous en vous abonnant au NCS ou en faisant un don.

Vous pouvez nous faire parvenir vos commentaires par courriel ou à notre adresse postale :

cap@​cahiersdusocialisme.​org

Collectif d’analyse poli­tique
CP 35062 Fleury
Montréal
H2C 3K4

Les commentaires sont fermés.