En décembre 2023, la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) déclenchait une grève générale illimitée qui s’est échelonnée sur un mois. L’entente de principe adoptée au terme de ce long conflit a permis des gains salariaux inédits depuis les Fronts communs de 1972 et 1976, mais peu ou pas de gains en ce qui a trait à l’organisation du travail, pourtant la principale demande des enseignantes et enseignants. Force est de constater que nos conditions de travail continuent de se détériorer malgré l’entrée en vigueur de la nouvelle convention collective[1]. Cette situation affecte durablement la vie syndicale dans les écoles et les fédérations syndicales[2]. Pour certaines et certains, l’amertume d’une grève qui n’a pas changé substantiellement leurs conditions de travail les pousse à se désengager. D’autres sont, avec raison selon nous, en colère contre le gouvernement et espèrent mieux pour la prochaine fois.
Nous devons donc répondre à la question : que devons-nous changer dans notre action syndicale et militante pour obtenir des gains plus importants la prochaine fois ? La FAE, dans sa déclaration de principes, se réclame du syndicalisme de combat[3]. Cette conception du syndicalisme peut servir de point de départ pour orienter notre réflexion. Comme l’explique Jean-Marc Piotte, théoricien du syndicalisme de combat, ce dernier consiste à « affermir le rapport de force des syndicats face aux patrons, non seulement durant la période de négociations, mais durant la période de paix des relations industrielles[4] ».
Il ne faut donc pas attendre la prochaine ronde de négociations, dans deux ans, pour changer nos pratiques. Le gouvernement, lui, n’attend pas la fin de la convention collective pour imposer ses réformes autoritaires. Il faut s’organiser dès maintenant pour bâtir notre capacité à répondre au gouvernement en pratiquant un syndicalisme de combat et en recourant à la grève politique. Pour cela, il nous faut établir nos objectifs, une délimitation claire entre nos alliés et nos ennemis, les enjeux autour desquels nous pouvons nous mobiliser ainsi que les méthodes que nous devons employer.
Le but à atteindre : augmenter le rapport de force par la grève politique
La grève politique ne doit pas être comprise comme une formule magique qui, aussitôt prononcée, réglera tous nos problèmes ni comme un mot d’ordre qu’il faut commencer dès maintenant à crier sur tous les toits. Le travail que nous devons accomplir pour être en mesure de déclencher des grèves politiques est considérable et il sera long, mais ô combien essentiel ! « Faire la grève non seulement pour des gains au travail, mais également pour défendre ses intérêts dans l’ensemble de la société. C’est là que se situe le potentiel d’un réel rapport de force : dans notre capacité à faire des grèves politiques[5] ». Ces grèves sont une démonstration de force de l’ensemble des travailleurs et travailleuses qui s’allient autour de revendications communes. Leur caractère massif est de nature à ébranler le pouvoir d’État.
En ce moment, nous sommes loin d’une telle possibilité, l’apathie et la démobilisation règnent parmi bien des enseignantes et enseignants. La plupart des travailleuses et travailleurs du système scolaire ne se mobilisent que sporadiquement pour défendre leurs conditions de travail par des grèves lors de la négociation des conventions collectives. Ce manque de mobilisation en dehors des périodes de négociation assoit le rapport de force en faveur des employeurs, soit les centres de services scolaires (CSS) et l’État. Alors que les travailleuses et travailleurs ont les mains liées par le Code du travail, le gouvernement peut intervenir allégrement pour dégrader leurs conditions de travail par des lois et des mesures austéritaires. Tant et aussi longtemps que les travailleuses et travailleurs du système d’éducation n’oseront pas affronter leur employeur en dehors des périodes de négociation et faire des arrêts de travail pour manifester leur refus d’une loi en s’alliant avec les usagères et usagers, le rapport de force sera déséquilibré en faveur de la partie patronale.
C’est cette capacité de mobilisation qu’il faut bâtir, lutte après lutte, dans chaque milieu de travail. « La puissance d’un syndicat est directement proportionnelle à la conscience et à la mobilisation de ses membres. Car un syndicat, dont le fonctionnement ne repose que sur les travailleurs libérés ou les permanents, est un regroupement squelettique, sans chair et sans vie propre[6] ». S’il faut être capable de déclencher des grèves en dehors des périodes de négociations, il faut aussi modifier la perception de notre rapport de force en période de négociation. Nos revendications doivent être formulées en tenant compte des intérêts de l’ensemble des travailleuses et travailleurs – sur ce point la FAE fait plutôt bien son travail – et elles doivent également être claires et précises. À cet égard, la revendication principale de nos dernières négociations, la composition de la classe, était peu claire et difficile à mettre en action. C’était un bon outil de communication pour exprimer les problèmes de nos conditions de travail, mais la victoire qu’elle nous a procurée est essentiellement économique – un montant compensatoire pour les cohortes où les élèves en difficulté sont surreprésentés.
Pour amener le plus de travailleurs et travailleuses dans notre lutte, nous devons élaborer des revendications qui sont susceptibles d’être partagées par l’ensemble des syndiqué·e·s du secteur public et, plus largement, de la classe ouvrière. Ici, nous pouvons citer comme exemple le Front commun de 1972 qui a entrainé dans son débrayage des travailleurs du secteur privé qui avaient adhéré à la revendication des 100 $ minimum par semaine et du principe « à travail égal, salaire égal »[7]. Cet « élargissement » à d’autres travailleurs ou à d’autres secteurs est nécessaire pour la réussite de nos luttes. En effet, même si nous sommes prêts à sortir du cadre juridique et à résister à des lois spéciales, nous ne pouvons affronter seuls l’État législateur. Ainsi, lors de la ronde de négociation 1982-1983, les enseignantes et enseignants du primaire-secondaire et des cégeps, en grève générale illégale, ont défié seuls un ordre de retour au travail – l’inique loi 111 du gouvernement péquiste de René Lévesque –, car les autres groupes de travailleurs du Front commun avaient conclu des ententes avant de partir en grève comme le plan le prévoyait. Devant les fortes menaces de la loi, les enseignantes et enseignants, isolés, sont rentrés au travail après deux jours[8]. Dans l’histoire plus récente, on peut aussi penser aux éducatrices de CPE de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) qui ont débrayé seules durant plusieurs jours au printemps dernier alors que les syndiquées affiliées aux autres organisations syndicales avaient conclu un règlement. Les éducatrices de la CSN n’ont pas réussi à faire fléchir le gouvernement. Elles ont alors adopté leur nouvelle convention collective avec une majorité de seulement 58 %[9].
La grève politique est un moyen pour arracher des gains à l’État, mais c’est aussi un outil d’éducation important. En effet, les affrontements avec l’État sont des moments privilégiés à saisir pour former politiquement les travailleurs et travailleuses. C’est souvent lors de ces moments que les gouvernements révèlent leur vrai visage. Lorsque l’État est « testé » et qu’il fait appel à son pouvoir répressif (loi spéciale, police, injonction, amendes), son double discours tombe et les travailleurs prennent conscience de son rôle dans la défense des intérêts du patronat. Ceci a été très apparent lors du dernier Front commun. Le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) qui louangeait les « anges gardiens » du système de santé public durant la pandémie de COVID-19 les a alors traités avec mépris en ignorant leurs revendications et en laissant trainer les négociations avec les infirmières de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) durant plusieurs mois. On réalise alors que l’État ne considère pas nos grèves comme de simples conflits de travail liés à des revendications économiques, mais comme des conflits politiques qui menacent son autorité. Celui-ci tente par tous les moyens de forcer les travailleurs à retourner au travail par des lois spéciales ou de limiter l’impact de leurs grèves par des dispositions sur les services essentiels.
Ainsi, chacune de nos luttes présente un caractère politique qu’il nous revient de mettre en avant. En combattant pour un plus grand contrôle sur notre travail, nous luttons aussi pour modifier et améliorer la nature du système d’éducation. Sur ce point, notre tâche actuelle est de travailler pour unir les travailleurs et travailleuses ainsi que les usagers et usagères autour d’une vision commune de l’éducation. Ici, nous sommes en désaccord avec Jean-Marc Piotte qui, parce que nous travaillons dans le secteur public, suggère de « s’entendre avec des porteurs d’autorité sur le bien commun à poursuivre » ou encore de « susciter des débats avec des directeurs d’école, des cadres et des commissaires sur ce que seraient les conditions d’une éducation de qualité et d’une réelle réussite scolaire[10] ».
Éventuellement, les périodes de mobilisation (nous entendons assemblées, luttes locales, parfois arrêts de travail) doivent devenir la norme, et non pas les périodes de démobilisation ; sinon le travail sera toujours à refaire. Le but est d’affaiblir l’État et de redonner un plus grand contrôle aux travailleuses et travailleurs sur leur milieu de travail. Nous sommes bien conscient que cet antagonisme doit être éventuellement résolu par un renversement du rapport de force à une échelle plus large. Les travailleurs doivent éventuellement prendre le pouvoir politique une bonne fois pour toutes au terme d’une révolution. Justement, la grève politique les prépare à ce combat. Pour l’instant, il est de notre devoir de faire ressortir le caractère politique de nos luttes économiques, de mener celles-ci vers un dénouement positif pour l’ensemble des travailleurs et de développer une culture militante forte dans nos milieux de travail respectifs.
Les acteurs du rapport de force
Pour bien saisir le rapport de force qui se joue dans le système d’éducation, il est nécessaire d’étudier les forces qui le constituent. Car si nous voulons modifier ce rapport de force par la grève politique en faveur des enseignantes et enseignants, il est important de savoir qui sont nos alliés et qui sont nos ennemis dans cette lutte. En outre, chacun des acteurs a un rôle différent à jouer dans la construction de notre capacité à se mobiliser en vue de la grève politique. Certains jouent un rôle d’avant-plan, d’autres d’appui, mais ils sont tous aussi essentiels.
On peut globalement diviser le système d’éducation québécois en deux camps. D’un côté, on trouve les travailleurs et travailleuses (corps enseignant, personnel de soutien, personnel professionnel), leurs syndicats et fédérations ou centrales (FAE, CSN, Centrale des syndicats du Québec, CSQ), les usagers et usagères (parents, élèves, étudiants) et les organisations tierces (notamment Debout pour l’école !, caucus du secteur public d’Alliance ouvrière, UCORE[11]). Tous ces groupes ont un intérêt commun à défendre et à améliorer le réseau d’éducation public. Dans l’autre camp, on retrouve l’État et toutes ses organisations intermédiaires (centres de services scolaires, ministère de l’Éducation, police, Tribunal du travail). Ces derniers partagent comme objectifs la centralisation des pouvoirs, l’assujettissement du système scolaire à l’ordre capitaliste et le maintien d’un relatif statu quo dans les relations de travail. En effet, l’État, par l’entremise du gouvernement, et cela depuis bien des années, domine le rapport de force et impose sa vision et ses politiques en éducation en rencontrant très peu d’opposition. Celle-ci est sporadique, désorganisée, limitée à un cadre strictement légaliste et elle est incapable de freiner les coups de hache que le gouvernement donne au système scolaire public.
Les travailleurs et travailleuses, avec les enseignants et enseignantes en tête, doivent être la locomotive d’une tentative de renversement du rapport de force. Le réseau d’éducation public emploie 250 000 travailleurs dont 160 000 profs[12]. Ces derniers et ces dernières appartiennent à plusieurs milieux : enseignement primaire, secondaire, éducation aux adultes, francisation et formation professionnelle. Leurs besoins varient d’un milieu à l’autre et ils doivent être pris en considération dans l’éventualité d’une mobilisation plus large. Le niveau de conscience et d’implication de chacune et chacun varie énormément. Certains ne se préoccupent que des enjeux de leur école, d’autres des enjeux du système scolaire et, les plus impliqué·e·s, des enjeux qui affectent les travailleurs en général. Ce sont les préoccupations de ce troisième groupe qu’il faut développer chez le plus grand nombre d’enseignants possible. La rencontre des luttes des profs avec celles des autres travailleurs de l’éducation est importante pour arriver à tenir tête au gouvernement. « La solidarité, si elle doit d’abord s’établir avec les employés de soutien et les étudiants de l’institution où l’on travaille, doit naturellement s’étendre aux autres syndiqués du même secteur et de la même région[13]. » Pour leur part, les employé·e·s de soutien et les professionnel·le·s sont souvent peu nombreux dans les écoles ou partagent leur temps entre le système scolaire et le système de santé, comme les infirmières. Il est important que les enseignantes et enseignants les incluent dans leurs efforts de mobilisation, car elles et ils sont très affectés par les politiques d’austérité et jouent un rôle clé dans le fonctionnement des écoles ; pensons aux concierges, aux secrétaires et au personnel de la cafétéria.
Durant la grève, nous avons vu une très belle vague de solidarité avec les enseignants et enseignantes de la part des parents. Actuellement, le mouvement Uni.es pour l’école tente d’organiser une mobilisation citoyenne contre les coupes, mais celle-ci ne rencontre pas le succès populaire des mobilisations de masse de 2015, où on a vu des chaines humaines devant les écoles organisées par le groupe Je protège mon école publique. Ces acteurs externes au milieu de l’éducation présentent un potentiel important. Leur liberté d’action politique est beaucoup plus étendue que celle des travailleurs. En effet, des parents peuvent dénoncer le centre de services scolaire sans faillir à leur devoir de loyauté et s’exposer à des mesures disciplinaires. Pour leur part, les étudiantes et étudiants, n’étant pas soumis au Code du travail, peuvent faire des grèves sporadiques ou générales en tout temps en s’exposant de façon moindre à l’appareil de répression de l’État. Ce fut le cas, par exemple, lors de la grève étudiante de 2012 et lors de grèves pour le climat en 2019[14], ce qui ne veut pas dire qu’ils sont à l’abri de la violence policière lors des manifestations. Plus récemment encore, en Alberta, nous avons vu des élèves débrayer en solidarité avec leurs professeur·e·s, forcés de retourner au travail par une loi spéciale[15].
Les syndicats constituent un outil essentiel pour la mobilisation des travailleurs. L’organisation en syndicat permet de se doter d’un support matériel et logistique en plus de développer une expertise sur les questions légales entourant la convention collective et le Code du travail. De plus, les syndicats demeurent les organisations les plus démocratiques dans la vie des travailleurs et travailleuses. Leur « défaut » est, en général, d’avoir une conception du rapport de force qui se focalise sur les conventions collectives et le Code du travail en évacuant la nécessité d’un projet politique pour les travailleurs. Étant donné leur composition en corps de métier dans beaucoup de cas[16], ils sont souvent dominés par le corporatisme. Finalement, dans le secteur de l’éducation, la nature des accréditations – par centres de services scolaires – fait que les syndicats couvrent un très large territoire : à titre d’exemple, l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal compte près de 10 000 membres répartis dans 187 établissements scolaires. Cette réalité constitue une difficulté pour mobiliser la base éparpillée dans plusieurs écoles. Peut-être à cause de cette situation, les enseignants n’ont pas beaucoup de sentiment d’appartenance à leur syndicat. Si une école n’a pas de délégué·e, le syndicat y sera pratiquement absent.
Pour pallier les lacunes des syndicats en matière de projet politique et de travail sur le terrain, les organisations tierces sont essentielles. Leur indépendance permet de réunir les travailleurs au-delà de leur accréditation syndicale autour d’un programme politique commun. Elles jouent un rôle important pour élever le niveau de conscience des travailleurs et développer leurs talents de militants et militantes. Leur indépendance permet une rapidité et une autonomie d’action étrangère aux grandes fédérations qui doivent passer par plusieurs étapes de consultation avant d’entamer une mobilisation. Pensons au caucus du secteur public d’Alliance ouvrière qui, en août 2025, a organisé, à 24 heures de préavis, une manifestation de solidarité avec les agentes et agents de bord d’Air Canada alors en grève illégale[17]. Ces organisations peuvent aussi proposer à leurs membres des formations et du soutien logistique pour les aider à organiser leur milieu de travail par un partage d’expertise, d’aide physique ou de ressources matérielles. Elles peuvent être une réponse des travailleurs et travailleuses aux associations et organisations patronales comme les chambres de commerce.
Les enjeux du système scolaire
Le système scolaire est traversé par plusieurs enjeux propices à mobiliser les différents acteurs dans une lutte politique. Le but ici n’est pas de faire une étude approfondie de chacun de ces enjeux. Plutôt, nous voulons exposer les enjeux susceptibles de mobiliser les travailleurs et les usagers. Nous en comptons deux principaux, soit les conditions de travail (dans lesquelles nous pouvons inclure l’autonomie professionnelle, la tâche enseignante, la collaboration et la consultation des enseignants) et la qualité du système d’éducation (services éducatifs, composition des groupes, classes adaptées, bâtiments).
Ce sont principalement les conditions de travail qui opposent les travailleurs et travailleuses du réseau scolaire et leurs syndicats à l’État. Dans ce domaine, l’État décide presque seul et impose toujours plus ses objectifs d’austérité aux enseignantes et enseignants. On l’a dit plus haut, les conditions de travail dans le secteur public vont en se dégradant plutôt qu’en s’améliorant. Aux demandes et tentatives des syndicats d’augmenter l’autonomie des enseignants, par exemple, le gouvernement répond avec des réformes qui encadrent de plus en plus la profession. La dernière réforme impose l’évaluation des enseignants tous les deux ans. Dans la précédente, on a forcé les enseignants à effectuer 30 heures de formation continue à chaque deux ans. Ces réformes sont des attaques contre l’autonomie professionnelle des enseignants et enseignantes. Les syndicats peuvent mitiger les effets négatifs de ces attaques par l’intervention de comités conventionnés comme le comité local de perfectionnement (CLP) qui accepte ou refuse les demandes de formation. Mais ils ne peuvent pas supprimer une réforme sans avoir recours à une large mobilisation qui déborde du Code du travail. De plus, tout ce qui touche au régime pédagogique est déjà régi par la Loi sur l’instruction publique (LIP) ; il est donc difficile d’inclure dans la convention collective des clauses sur la façon de dispenser le programme ministériel ou sur son contenu même. Le gouvernement de la CAQ a également mis sur pied un Institut national d’excellence en éducation (INEE) qui vise à imposer des pratiques pédagogiques aux enseignants et enseignantes et à les uniformiser sur la base de données dites probantes.
Le résultat de cette situation est que bien des travailleurs sont désabusés par l’action gouvernementale et le syndicalisme. Ils ont l’impression que le syndicat ne peut pas les aider car il est impuissant face aux lois des gouvernements. Il n’y a pas d’issue si les syndicats ne veulent pas sortir du cadre légal. Les fédérations syndicales voient leur travail du premier front (la convention collective) et celui du deuxième front (les politiques) comme totalement séparés. D’un côté, il y a la négociation de la convention collective où les syndicats vont chercher des augmentations de salaire plus ou moins grandes selon la conjoncture, et essayent de limiter les dégâts sur le plan de l’organisation du travail ; de l’autre côté, il y a les interventions et pressions politiques qui consistent à libérer des membres pour manifester ou pour faire des représentations dans des commissions parlementaires ou aller rencontrer les cabinets ministériels pour faire valoir son point de vue. Cette tendance à séparer les deux domaines, conditions de travail et politique, plombe la mobilisation et nourrit l’apathie à la base. On prétextera que ce qui relève de la politique est compliqué, que ça nécessite des conseillers et conseillères bien au fait des dossiers. En réalité les conditions de travail et la politique sont deux côtés d’une même médaille. Les luttes économiques et de conditions de travail ont toutes un caractère politique et vice versa. Rappelons que le gouvernement, lui, ne fait pas de distinction entre conflit économique et politique.
Pour renverser la tendance, il est essentiel que les enseignants ne se mobilisent pas uniquement lors des périodes de négociations, mais constamment. Ces mobilisations doivent commencer à l’échelle locale, dans l’école, autour de luttes gagnables sur des sujets qui les affectent au quotidien. Elles vont permettre d’élever progressivement le niveau de lutte, sur des enjeux impliquant la direction d’école, le centre de services scolaires allant jusqu’au ministère.
La qualité du système d’éducation oppose aussi le bloc des usagers et usagères (parents, élèves, étudiants) à l’État. Dans ce domaine également, l’État impose sa vision néolibérale. L’effritement progressif de la démocratie scolaire a enlevé le peu de contre-pouvoir qu’il restait aux parents. En témoigne la décision du Centre de services scolaire des Hautes-Laurentides qui a envoyé une mise en demeure à un conseil d’établissement (composé de parents et d’enseignants) pour avoir refusé d’adopter le budget de leur école[18]. Ceux-ci protestaient alors contre les mesures d’austérité qui ont amputé les services éducatifs de leur milieu.
La qualité du système d’éducation, bien que liée dans une certaine mesure aux conditions de travail des enseignantes et enseignants, constitue un enjeu à traiter de façon séparée. Celui-ci concerne la vision même que l’État se fait de l’éducation dans notre société. Au Québec, il est clair que l’éducation est un système qui reproduit les classes sociales. Les enfants d’ouvriers vont à l’école publique régulière, les enfants de professionnels et de cadres vont dans les programmes particuliers ou les écoles privées subventionnées et les enfants des hauts dirigeants vont dans les écoles privées. Ce système scolaire à trois vitesses est défendu par tous les gouvernements successifs depuis de nombreuses années, et détruit les acquis de démocratisation scolaire de la Révolution tranquille. Ce problème profondément politique nécessite des solutions politiques. Jean-Marc Piotte proposait l’élaboration d’une politique d’enseignement alternative par les syndicats[19]. Toutefois, cette tâche peut difficilement être assumée par les syndicats dans leur configuration corporatiste actuelle, même si les syndicats d’enseignantes et d’enseignants ont des choses valables à dire sur ce que vivent leurs membres et sur les solutions à proposer. Les organisations indépendantes, qui regroupent en leur sein des travailleurs de multiples milieux et accréditations, sont les plus aptes à développer ce genre de plateforme.
Les méthodes d’organisation à préconiser
Si dans bien des écoles il n’y a peu ou pas de culture militante chez les travailleurs et travailleuses, il ne faut pas y lire un désintérêt de leur part envers leurs conditions de travail. Les causes de cette démobilisation sont multiples et varient d’un milieu à l’autre. Certains ont perdu confiance en leur capacité de transformer réellement leurs conditions de travail, d’autres craignent la confrontation avec leur direction et optent pour une participation formelle et polie aux instances de consultation des enseignants. Toujours est-il que le mécontentement du personnel enseignant et du personnel de soutien envers leurs conditions de travail est quasi unanime. Il suffit de regarder l’appui massif en faveur de la grève en 2023 et l’insatisfaction de plusieurs à la suite de l’adoption des ententes de principes. Toutefois, le fait d’appuyer ou de voter en faveur d’une grève n’est pas garant d’une mobilisation large. En 2023, par exemple, plusieurs syndicats affiliés à la FAE ont voté en faveur de la grève générale illimitée mais n’ont pas ou peu fait de piquetage devant leurs écoles ou d’actions de visibilité durant la grève.
Comment alors bâtir, dans les conditions actuelles, une culture militante qui sera en mesure de nous approcher de notre objectif, soit de renforcer notre rapport de force par la grève politique ? Les équipes syndicales locales – et les délégué·e·s – ont un rôle privilégié à jouer dans ce processus. Ce sont elles qui sont en position de recenser les enjeux locaux dans les écoles, d’informer et de mobiliser leurs collègues, et de développer chez eux et elles la pratique syndicale militante. Elles ont aussi la responsabilité de former leurs collègues par la pratique : leur déléguer des tâches, rédiger avec eux des bilans de leurs luttes, les amener à se prononcer en assemblée syndicale et à prendre des décisions sur les méthodes et cibles d’action.
« Je ne saurais trop insister sur le fait que la base de notre syndicat est le délégué syndical. […] Sans délégués syndicaux présents, actifs et dynamiques […], le syndicat serait un corps sans vie. Plus les délégués syndicaux sont responsables et dynamiques, plus le syndicat est fort[20]. » Ces équipes locales doivent commencer par s’engager dans des luttes gagnables sur des sujets qui concernent le personnel de l’école (matériel de travail, surveillance, coupes dans les services). De cette façon, les membres reprendront confiance en leur capacité à améliorer leurs conditions de travail et réaliseront l’efficacité de la lutte collective. Chaque lutte doit s’inscrire dans un plan à long terme clair et faire l’objet de bilans avec la participation des membres.
Dans ces premières étapes, les équipes locales doivent pouvoir compter sur le soutien des syndicats et des organisations tierces à travers des caucus ou des comités d’organisation. Ces derniers offrent un soutien quant aux taches logistiques (affichage, tractage, organisation d’événements, de mobilisations, liaison avec d’autres groupes) et politiques (élaboration d’un argumentaire, de séances d’éducation). Les caucus et comités d’organisation sont aussi des lieux importants de partage d’expérience entre militants et militantes pour enrichir la pratique des autres. C’est aussi aux caucus que revient la tâche d’organiser des campagnes politiques larges et d’y participer. Ces campagnes politiques agissent comme une démonstration de la force de frappe des travailleurs. Elles sont l’occasion pour les travailleurs et travailleuses de se mobiliser autour d’enjeux qui dépassent la convention collective et qui affectent toute la classe des travailleurs. « Il faut apprendre à lutter contre les fermetures de shop, contre les réformes néolibérales, contre les permis de travail fermés, contre la spéculation immobilière, bref, lutter contre la classe dirigeante dans l’ensemble des sphères de la vie sociale, et ultimement pour le renversement complet de l’ordre établi[21]. »
Conclusion
Cet article, nous en sommes conscient, est une contribution incomplète et se veut une première étape vers la construction d’une réelle culture militante parmi les travailleuses et travailleurs de l’éducation. Dans les faits, le manque d’expérience concrète de l’auteur et des enseignants concernant la grève politique dans l’histoire récente, limite nos perspectives. Toutefois, ce manque d’expérience ne devrait pas limiter nos actions et notre tentative de développer notre capacité à renverser le rapport de force qui est depuis trop longtemps en faveur de l’État et du patronat. C’est bien là le but de ce texte ainsi que des méthodes d’organisation et de lutte qui y sont promues. Nous voulons que les travailleuses et travailleurs de l’éducation (particulièrement le personnel enseignant et le personnel de soutien) développent, par leur moyen privilégié, la grève politique, une conscience de classe et la confiance en leur capacité de prendre le contrôle de leur milieu de travail. Ultimement, ce sont nous les enseignantes et enseignants et les autres personnels qui faisons rouler le système d’éducation. Sans profs, il n’y a pas de cours, sans concierges, travailleurs d’entretien, secrétaires, cuisiniers, il n’y a pas d’écoles. Il est grand temps que nous prenions conscience de notre importance et que nous nous organisions collectivement, non pour faire reconnaitre cette dernière par l’État, mais pour l’affirmer en dépit de celui-ci.
Par Émile Lacombe, enseignant au secondaire, membre de l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal et d’Alliance Ouvrière
- Émile Lacombe, « Après les ententes, poursuite de la mobilisation des syndicats du secteur public ! », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 33, hiver 2025. ↑
- La Fédération autonome de l’enseignement (FAE), la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ-CSN) et la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE-CSQ). ↑
- « Nous, membres de la FAE, bâtissons un syndicalisme de luttes et de combats collectifs en réponse à toutes celles et tous ceux pour qui seul le marché importe ». Déclaration de principes de la Fédération autonome de l’enseignement, Annexe aux Statuts, p. 51, juin 2023. ↑
- Jean Marc Piotte, « Le syndicalisme de combat est-il encore pertinent ? », À bâbord !, n° 33, février/mars 2010. ↑
- Alliance Ouvrière, Principes, objectifs et stratégie, document adopté lors du congrès du 8 décembre 2025. ↑
- Piotte, 2010, op. cit. ↑
- À ce propos, on pourra consulter l’article « Le Front commun de 1972 contre l’État bourgeois » du collectif Archives Révolutionnaires, 6 octobre 2024. ↑
- Pour plus d’informations, on pourra se référer à l’article d’Yvan Perrier, « Fronts communs dans les secteurs public et parapublic au Québec : quid de leur impact politique ? » dans ce n° 35 des Nouveaux Cahiers du socialisme. ↑
- Lia Lévesque, « Les travailleuses de 400 CPE acceptent l’entente avec Québec à 58 % », Le Devoir, 2 juin 2025. ↑
- Piotte, 2010, op. cit. ↑
- Debout pour l’école !, fondé en 2017, est un collectif citoyen de réflexion, d’intervention et de pression pour une éducation de qualité au Québec ; Alliance Ouvrière est une organisation pancanadienne qui regroupe des travailleurs et travailleuses avec l’objectif de constituer la classe ouvrière en force politique indépendante ; UCORE (United Caucuses of Rank and File Educators, Caucus unis des éducateurs de base) rassemble des caucus de militantes et militants syndicaux du secteur de l’enseignement et leur offre des formations. ↑
- Chiffres de la FAE. ↑
- Jean Marc Piotte, Le syndicalisme de combat, Montréal, Les éditions Albert St-Martin, 1977, p. 48. ↑
- Francis Dupuis-Déri, « L’histoire méconnue des grèves d’élèves du secondaire », À bâbord !, n° 84, été 2020. ↑
- Amir Said, « Calgary students among thousands across Alberta taking part in provincewide walkout », CBC News, 30 octobre 2025. ↑
- Dans le secteur privé, beaucoup de syndicats sont de type industriel et réunissent plusieurs métiers et titres d’emploi. C’était aussi le cas dans le secteur de la santé avant que le gouvernement n’oblige, par la loi 30 en 2003, les syndiqué·e·s à constituer des syndicats professionnels par la fusion des accréditations. ↑
- Nous pouvons également penser à la semaine d’action d’Alliance ouvrière pour dénoncer la fermeture des entrepôts d’Amazon de Laval et Montréal au printemps 2025. ↑
- Zacharie Goudreault, « Des parents mis en demeure par leur CSS pour ne pas avoir approuvé le budget de leur école », Le Devoir, 16 septembre 2025. ↑
- Piotte, 1977, op. cit., p. 48. ↑
- Ibid., p. 20. ↑
- Alliance Ouvrière, Principes, objectifs et stratégie, op. cit. ↑





