Haïti

« Nous sommes arrivés à saturation »

Par Mis en ligne le 11 janvier 2011
Le direc­teur exé­cu­tif de la Plate-forme haï­tienne de plai­doyer pour un déve­lop­pe­ment alter­na­tif (PAPDA) – Camille Chalmers – ana­lyse les prin­ci­paux fac­teurs qui ont conduit Haïti au chaos. Propos recueillis par Mathilde Magnier

Tremblement de terre, cyclone, cho­léra… Les Haïtiens semblent acca­blés par le mau­vais sort. Doit-on parler de malédiction ?

Les pro­blèmes de Haïti sont bien anté­rieurs au séisme. L’ampleur des pertes cau­sées par le trem­ble­ment de terre et autres catas­trophes, l’épidémie de cho­léra en tête, sont d’ailleurs le résul­tat d’une triple absence : celle de l’État, d’une poli­tique sociale et d’un modèle éco­no­mique en Haïti. Premier pro­blème, l’hyperconcentration démo­gra­phique autour de la capi­tale, Port-au-Prince. À partir du début du XXe siècle, sous l’influence des États-Unis qui occu­paient Haïti à l’époque, le ter­ri­toire a été réor­ga­nisé autour de la capi­tale. Conséquence : des familles entières ont été pous­sées à l’exode rural, sans que des acti­vi­tés éco­no­miques aient été déve­lop­pées en ville. Puis, en essayant de faire de Haïti un pays d’exportation, sorte de “nou­velle Taiwan des Caraïbes”, François Duvalier a sur­tout pri­vi­lé­gié le déve­lop­pe­ment d’un sec­teur indus­triel très pointu (tex­tile, élec­tro­nique, cuir), peu créa­teur d’emplois, au détri­ment de l’agriculture qui fait pour­tant vivre l’essentiel de la popu­la­tion. Ce qui explique le taux d’inactivité très fort dans le pays et la grande pau­vreté. Le troi­sième point, c’est l’État haï­tien, répres­sif et sans aucune poli­tique sociale, sourd aux reven­di­ca­tions et constam­ment affai­bli par la com­mu­nauté inter­na­tio­nale durant tout le XXe siècle. Les pro­blèmes de loge­ment en sont le reflet. À l’origine, Port-au-Prince a été construit pour loger 250 000 habi­tants, alors que plus de 3 mil­lions de per­sonnes y vivaient avant le séisme ! Entre 2008 et 2009, on y comp­tait près de 15 000 nou­veaux arri­vants par mois, et aucun pro­gramme de loge­ments sociaux pour les accueillir ! Résultat : une den­sité de popu­la­tion inima­gi­nable, des gens qui s’entassent, des construc­tions en hau­teur… Dans cer­tains quar­tiers de la ville, avant le séisme, les gens dor­maient à tour de rôle tel­le­ment l’espace était rare

Quel rôle a joué la pré­sence inter­na­tio­nale depuis 2004 ?

L’arrivée de la force des Nations unies pour la sta­bi­lité en Haïti (Minustah) a aggravé le climat d’instabilité et d’insécurité. Le bilan est catas­tro­phique. On a vu émer­ger toute une série de phé­no­mènes de vio­lence, notam­ment les kid­nap­pings. Le com­merce de la drogue s’est déve­loppé, et en même temps le trafic d’armes et d’enfants. Sans parler de la flam­bée des prix qui a suivi, avec l’impact sur le coût de la vie. Quant aux ONG, on en recen­sait déjà plus de 3 500 ou 4 000 avant le séisme – bien que seule­ment 400 soient offi­ciel­le­ment décla­rées. Mais le manque de coor­di­na­tion et de com­mu­ni­ca­tion entre elles et le gou­ver­ne­ment explique les faibles résul­tats de leur action. C’est encore vrai aujourd’hui.

L’élection d’un nou­veau gou­ver­ne­ment peut-elle modi­fier la donne ?

L’issue des élec­tions est encore très incer­taine et pose beau­coup de ques­tions. Vu l’impopularité du can­di­dat du gou­ver­ne­ment et les réac­tions qu’ont sus­ci­tées les fraudes mas­sives enre­gis­trées lors du pre­mier tour du 28 novembre 2010, on peut s’attendre à une véri­table insur­rec­tion si ce can­di­dat reste imposé.

Comment la société haï­tienne résiste-t-elle à ces crises successives ?

Nous sommes arri­vés à satu­ra­tion. Jusqu’à pré­sent, la popu­la­tion a sur­vécu grâce à la soli­da­rité mais avec l’épidémie de cho­léra, les limites de la résis­tance ont été atteintes. Les liens sociaux se brisent. Les gens sont épui­sés et réa­lisent que rien ne va chan­ger. Le pire, c’est l’absence de pers­pec­tives. Nous sommes au pied du mur.

Comment sortir de cette impasse ?

Sans volonté poli­tique, sans plan de concer­ta­tion natio­nal, nous allons droit à la catas­trophe ! Après le séisme, à aucun moment le peuple haï­tien n’a été sol­li­cité par le gou­ver­ne­ment pour par­ti­ci­per à la recons­truc­tion. Même la com­po­sante haï­tienne de la Commission inté­ri­maire de recons­truc­tion en Haïti n’existe tou­jours pas. Pour moi, la prio­rité reste la concer­ta­tion citoyenne. Il y a tel­le­ment d’organisations en Haïti qui font un tra­vail cou­ra­geux et inté­res­sant au niveau local, et qui ne par­viennent pas à faire le saut vers quelque chose de plus global. Aujourd’hui, il faut inves­tir dans les réseaux de soli­da­rité, mais aussi dans des réseaux de pro­duc­tion inter­sec­to­riels (agri­cul­ture et indus­trie), qui sont créa­teurs d’emplois.

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