L’économie mondiale en 2011

La reprise régresse et les convulsions menacent

Par Mis en ligne le 11 janvier 2011

Aux États-Unis, le défi­cit s’élève à plus de neuf pour cent du Produit Intérieur Brut. Ce n’est pas un défi­cit incon­trô­lable, mais la droite amé­ri­caine a réussi l’exploit de faire de la peur du défi­cit et de la dette fédé­rale une force plus grande dans l’esprit du public que la crainte de l’approfondissement de la stag­na­tion et de la hausse du chô­mage.


Contrairement à leurs pré­vi­sions d’un opti­misme pru­dent d’une reprise sou­te­nue dès la fin de 2009, l’humeur domi­nante dans les milieux éco­no­miques libé­raux est comme l’a dit sombre, sinon pire. Les fau­cons de la lutte au défi­cit ont pris le dessus au niveau poli­tique aux États-Unis et en Europe, et les mili­tants de la relance des dépenses publiques comme lau­réat du prix Nobel Paul Krugman et le chro­ni­queur du Financial Times, Martin Wolf, voient dans le res­ser­re­ment bud­gé­taire un moyen infaillible de tuer la reprise hési­tante des éco­no­mies du centre.

Mais alors que les États-Unis et l’Europe semblent se diri­ger vers une exa­cer­ba­tion de la crise à court terme et une stag­na­tion à long terme, cer­tains ana­lystes pré­tendent dis­cer­ner un « décou­plage » de l’Asie de l’est et d’autres régions en déve­lop­pe­ment de l’économie occi­den­tale. Cette ten­dance a com­mencé à appa­raître au début de 2009 suite à l’importance mas­sive du pro­gramme de relance chi­nois, qui a non seule­ment réta­bli la crois­sance à deux chiffres en Chine, mais qui a favo­risé le pas­sage de plu­sieurs pays voi­sins comme Singapour et la Corée du Sud de la réces­sion à la reprise. En 2010, la pro­duc­tion indus­trielle de l’Asie a rat­trapé sa ten­dance his­to­rique, « comme si la Grande Récession ne s’était jamais pro­duite », a écrit l’Economist.

Est-ce que les Etats-Unis, l’Europe et l’Asie suivent des che­mins diver­gents ? Où un « décou­plage » se pro­duit-il réel­le­ment ?

Le triomphe de l’austérité

Dans les éco­no­mies du centre, l’indignation contre les excès des ins­ti­tu­tions finan­cières qui ont pré­ci­pité la crise éco­no­mique a cédé la place à l’inquiétude devant les défi­cits mas­sifs créés par les gou­ver­ne­ments enga­gés dans la sta­bi­li­sa­tion du sys­tème finan­cier, l’arrêt de l’effondrement de l’économie réelle, et la contrac­tion du chô­mage. Aux États-Unis, le défi­cit s’élève à plus de neuf pour cent du Produit Intérieur Brut. Ce n’est pas un défi­cit incon­trô­lable, mais la droite amé­ri­caine a réussi l’exploit de faire de la peur du défi­cit et de la dette fédé­rale une force plus grande dans l’esprit du public que la crainte de l’approfondissement de la stag­na­tion et de la hausse du chô­mage. En Grande-Bretagne et aux États-Unis, les conser­va­teurs fis­caux ont obtenu un mandat clair aux élec­tions de 2010 tandis qu’en Europe conti­nen­tale, l’Allemagne en posi­tion de force a mis le reste de la zone euro devant le fait qu’il ne serait plus pos­sible de sub­ven­tion­ner les défi­cits des éco­no­mies les plus faibles de l’union moné­taire comme celles de l’Europe : la Grèce, l’Irlande, l’Espagne et le Portugal.

Aux États-Unis, la logique ration­nelle cède la place à une logique idéo­lo­gique. La logique impec­cable des Démocrates selon laquelle les dépenses de relance étaient néces­saire pour sauver et créer des emplois ne cadre pas le mas­sage réchauffé des Républicains selon lequel « les dépenses du pré­sident Obama de l’ordre de 787 mil­liards de dol­lars en 2009 pour sti­mu­ler la reprise n’était qu’un pas de plus vers le « socia­lisme » et la « perte des liber­tés indi­vi­duelles. » En Europe, les key­né­siens ont fait valoir que le relâ­che­ment bud­gé­taire ne sau­rait pas aider les éco­no­mies en dif­fi­culté de l’Europe du Sud et d’Irlande, ni la puis­sante machine éco­no­mique alle­mande elle-même étant donné que ces éco­no­mies absorbent les expor­ta­tions alle­mandes. Comme aux États-Unis, une jus­ti­fi­ca­tion solide s’est avéré ne pas cadrer avec l’image pro­vo­ca­trices véhi­cu­lés dans les médias, mon­trant des Allemands éco­nomes sub­ven­tion­nant de Méditerranéens hédo­nistes et des Irlandais dépen­siers. L’Allemagne a approuvé à contre­coeur les plans de sau­ve­tage de la Grèce et de l’Irlande, mais seule­ment à condi­tion que les Grecs et les Irlandais soient soumis à des pro­grammes d’austérité sau­vages qui ont été décrits par au moins deux anciens ministres de haut rang alle­mands selon le Financial Times comme une avan­cée de une “souf­france impo­sée à la société qui est sans pré­cé­dent dans l’histoire moderne. »

Le retour du décou­plage

Le triomphe de l’austérité aux États-Unis et en ’Europe ne man­quera pas d’éliminer ces deux régions comme moteurs de la reprise de l’économie mon­diale. Mais l’Asie est-elle en effet dans une autre dyna­mique, celle qui lui ferait porter, comme Sisyphe, le far­deau de la crois­sance mon­diale ?

L’idée que l’avenir éco­no­mique de l’Asie soit décou­plé de celui des éco­no­mies du centre n’est pas nou­velle. Elle était à la mode avant la crise finan­cière qui a frappé l’économie amé­ri­caine en 2007-2008. Mais il a été démon­tré qu’elle était un mirage et que la réces­sion aux États-Unis – où sont des­ti­nées les expor­ta­tions de la Chine et les autres éco­no­mies d’Asie- a entraîné un recul impor­tant et rapide en Asie à partir de la fin 2008 jusqu’à la moitié de l’année 2009. Ce fut la période qui a fourni des images télé­vi­suelles de mil­lions de tra­vailleurs migrants chi­nois mis à pied dans les zones éco­no­miques côtières et de leur retour à la cam­pagne.

Pour contrer la contrac­tion, la Chine, dans la panique, a lancé ce que Charles Dumas, auteur de Fractures dans la mon­dia­li­sa­tion, a carac­té­risé comme un « sti­mu­lus interne violent » de 4 bil­lions de yuans (580 $ bil­lions). Cette mesure a atteint un niveau d’environ 13 pour cent du pro­duit inté­rieur brut en 2008 et consti­tuait « pro­ba­ble­ment le plus impor­tant pro­gramme dans l’histoire, même y com­pris les guerres. » Le sti­mu­lus non seule­ment a permis un retour à une crois­sance à deux chiffres de la Chine, mais elle a aussi poussé les pays d’Asie qui en étaient deve­nus dépen­dants à une reprise rapide alors que l’Europe et les États-Unis stag­naient. C’est ce ren­ver­se­ment remar­quable qui a conduit à la renais­sance de l’idée de décou­plage.

Le Parti com­mu­niste chi­nois a ren­forcé cette notion en affir­mant qu’un chan­ge­ment fon­da­men­tal de poli­tique don­nant la prio­rité à la consom­ma­tion inté­rieure sur la crois­sance tirée par les expor­ta­tions s’était pro­duit. Mais un examen plus appro­fondi montre que cette affir­ma­tion semble être plus théo­rique que réelle. En fait, la crois­sance tirée par les expor­ta­tions demeure l’axe stra­té­gique, un fait qui est sou­li­gné par le refus per­sis­tant de la Chine de lais­ser le yuan s’apprécier, une poli­tique qui vise à main­te­nir sa com­pé­ti­ti­vité au niveau des expor­ta­tions. La phase de sou­tien à la consom­ma­tion natio­nale semble avoir pris fin en Chine, comme le note Dumas, « avec le trans­fert massif de la sti­mu­la­tion béné­fique de la demande inté­rieure à quelque chose res­sem­blant étroi­te­ment à un fonc­tion­ne­ment cou­rant, vers 2005-2007, soit une crois­sance tirée par les expor­ta­tions avec un peu de sur­chauffe. « 

Ce n’est pas seule­ment les ana­lystes occi­den­taux comme Dumas qui ont sou­li­gné ce retour à une crois­sance tirée par les expor­ta­tions. Yu Yongding, un tech­no­crate influent qui a servi en tant que membre du comité moné­taire de la Banque cen­trale de Chine, confirme qu’il s’agit bien d’un retour aux poli­tiques cou­rantes : « En Chine, le rap­port du com­merce au PIB et le rap­port expor­ta­tions / PIB sont déjà res­pec­ti­ve­ment supé­rieurs à 60 pour cent et à 30 pour cent, l’économie ne peut pas conti­nuer à dépendre de la demande exté­rieure pour sou­te­nir sa crois­sance. Malheureusement, avec un grand sec­teur d’exportation qui emploie des dizaines de mil­lions de tra­vailleurs, cette dépen­dance est deve­nue struc­tu­relle. Cela signi­fie que la réduc­tion de la dépen­dance com­mer­ciale de la Chine est beau­coup plus qu’une ques­tion de mise au point de la poli­tique macroé­co­no­mique. « 

Le retour à la crois­sance tirée par les expor­ta­tions n’est pas sim­ple­ment un cas de dépen­dance struc­tu­relle. Il s’agit en fait d’un ensemble d’intérêts de la période de réforme qui, comme le dit Yu, « se sont trans­for­més en inté­rêts, qui ont mené de durs com­bats pour pro­té­ger ce qu’ils ont. » Le lobby d’exportation qui ras­semble des entre­pre­neurs privés, des ges­tion­naires des entre­prises d’Etat, des inves­tis­seurs étran­gers, et des tech­no­crates du gou­ver­ne­ment a un poids pré­pon­dé­rant à Beijing. Si la jus­ti­fi­ca­tion de dépenses de relance a été éclip­sée par l’idéologie aux Etats-Unis, en Chine, la ratio­na­lité tout aussi impec­cable de la néces­sité de la crois­sance interne a été écra­sée par des inté­rêts maté­riels.

Déflation glo­bale

Des ana­lystes comme Dumas rap­pellent à la Chine que le retour vers éco­no­mie orien­tée vers l’exportation est incom­pa­tible avec les efforts des États-Unis et de l’Europe pour sti­mu­ler leur reprise grâce à une crois­sance tirée par les expor­ta­tions tout en éle­vant des bar­rières à l’entrée des impor­ta­tions asia­tiques. Le résul­tat pro­bable de la pro­mo­tion concur­ren­tielle de ce mélange explo­sif sera de pous­ser l’exportation et la pro­tec­tion natio­nale par les trois prin­ci­paux sec­teurs de l’économie mon­diale à un moment du com­merce mon­dial rela­ti­ve­ment moins por­teur d’expansion mon­diale, mais d’une défla­tion mon­diale. Comme Jeffrey Garten, ancien sous-secré­taire amé­ri­cain du Commerce sous Bill Clinton, a écrit : « Alors que tant d’attention a porté sur la consom­ma­tion et la demande indus­trielle aux États-Unis et en Chine, les poli­tiques défla­tion­nistes se sont empa­rées de l’Europe, le plus impor­tant sec­teur de l’économie mon­diale et cela pour­rait com­pro­mettre la crois­sance éco­no­mique mon­diale … Les dif­fi­cul­tés pour­raient entraî­ner l’Europe à redou­bler d’attention sur les expor­ta­tions, alors que les États-Unis, l’Asie et l’Amérique latine parient sur la vente de leurs pro­duc­tions éco­no­miques à l’étranger, ce qui exa­cerbe les ten­sions moné­taires déjà éle­vées. Cela pour­rait conduire à une résur­gence de l’état-parrainant des poli­tiques indus­trielles, déjà en pleine crois­sance par­tout dans le monde. Et ensemble, ces fac­teurs pour­raient enflam­mer le pro­tec­tion­nisme viru­lent que tout le monde craint. « 

Crise de l’Ancien Régime

Que nous réserve 2011 et au-delà ? Garten nous met en garde face aux « tur­bu­lences excep­tion­nelles comme durant les jours où l’ordre éco­no­mique mon­dial a connu un moment chao­tique, éven­tuel­le­ment des­truc­teur. » Le plus plus pes­si­mistes craignent que des sec­teurs diri­geants de l’économie mon­diale se dés­in­tègrent sous leurs yeux. Ce pes­si­misme n’est pas un mono­pole occidental,mais il est par­tagé par l’influent tech­no­crate Chinois Yu Yongding, qui pré­tend que la Chine a pro­fité de la vague de la mon­dia­li­sa­tion, mais que son modèle de crois­sance a presque épuisé son poten­tiel. « Il a atteint un point cru­cial : sans ajus­te­ments struc­tu­rels dou­lou­reux, l’élan de sa crois­sance éco­no­mique pour­rait être sou­dai­ne­ment perdu. La crois­sance rapide de la Chine a été réa­lisé à un coût extrê­me­ment élevé. Seuls les géné­ra­tions futures en connaî­tront le vrai prix. « 

Les pro­gres­sistes dans la conjonc­ture

Contrairement à l’appréhension des per­son­na­li­tés de l’establishment comme Garten et Yu, pour de nom­breux pro­gres­sistes, la tur­bu­lence et le conflit qui les accom­pagnent sont néces­saires de la nais­sance d’un nouvel ordre. Les tra­vailleurs ont obtenu des gains sala­riaux signi­fi­ca­tifs et ont rem­porté des grèves dans cer­taines entre­prises étran­gères en 2010 comme les mani­fes­tants d’Irlande, de Grèce, de France et de Grande-Bretagne. Mais ni en Chine ni en Occident ni ailleurs ceux qui résistent pour la plu­part ne véhi­culent pas une vision alter­na­tive de l’ordre capi­ta­liste mon­dial. Du moins, pas encore.


* Un membre de la Chambre des Représentants des Philippines, Walden Bello a écrit un cer­tain nombre de livres sur l’économie poli­tique mon­diale, dont le plus récent porte sur l’alimentatio.n Wars (London : Verso, 2009). Il est éga­le­ment comme ana­lyste senior de Global South . Il est basé à Bangkok.

Walden Bello

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