L'Humanité des débats Gramsci, Luxemburg, Lénine : toujours actuels

« Des réflexions utiles pour dépasser le socialisme autoritaire »

Par Mis en ligne le 16 mai 2011

« L’actualité de la pensée de Rosa Luxemburg, c’est essen­tiel­le­ment la pos­si­bi­lité de récon­ci­lier deux exi­gences qui ont été, dans l’histoire du mou­ve­ment ouvrier, scin­dées : l’égalité et la liberté. La gauche radi­cale a vécu jusqu’à aujourd’hui sur la réfé­rence au modèle sovié­tique, avec une concep­tion par en haut de la révo­lu­tion et une confu­sion entre la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat en tant que classe et la dic­ta­ture du Parti sur le pro­lé­ta­riat. Rosa Luxemburg offre des réflexions utiles pour dépas­ser enfin le socia­lisme auto­ri­taire. Quatre points me paraissent essen­tiels pour bien saisir l’actualité de cette démarche.

Rosa Luxemburg s’est oppo­sée au révi­sion­nisme de Bernstein, c’est-à-dire l’idée d’un pas­sage paci­fique, par voie élec­to­rale, au socia­lisme. Elle ne pen­sait pas pour autant que la révo­lu­tion se décrète. Sur ce point, elle s’opposait à Lénine et sa concep­tion du parti d’avant-garde. La défense de la pers­pec­tive révo­lu­tion­naire, la confiance dans la capa­cité du pro­lé­ta­riat à s’auto-émanciper, voilà le pre­mier point à sou­li­gner. Il me paraît trou­ver un nouvel écho dans les révo­lu­tions qui secouent aujourd’hui le monde arabe.

Le deuxième point, c’est l’affirmation d’une voie démo­cra­tique dans le mar­xisme, consi­dé­rant qu’il y a néces­sité d’aller au-delà du prin­cipe de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive pour s’orienter vers des formes plus directes. C’est d’ailleurs tout le sens de la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat, si l’on veut bien se sou­ve­nir que c’est dans la démo­cra­tie radi­cale de la Commune de Paris, avec la révo­ca­bi­lité des élus et l’égalité de salaires entre diri­geants et diri­gés, que Marx entre­voit la forme de cette dic­ta­ture de la majo­rité. Rosa Luxemburg est donc un aiguillon pour aider la gauche à repen­ser l’auto-émancipation contre l’État.

Troisième point : l’internationalisme radi­cal. Rosa Luxemburg jugeait réac­tion­naire la lutte pour l’indépendance de son pays d’origine, la Pologne. La pers­pec­tive à porter, selon elle, consis­tait dans l’union entre les pro­lé­ta­riats polo­nais et russes pour mettre à bas le tsa­risme. Il me semble qu’aujourd’hui encore, on doit s’inspirer de cette approche. Rosa Luxemburg nous a mis en garde contre l’idée d’un sou­tien incon­di­tion­nel et auto­ma­tique aux mou­ve­ments et aux États se reven­di­quant anti-impé­ria­listes. On ne peut sacri­fier la ques­tion de la démo­cra­tie et des liber­tés à l’anti-impérialisme. Il ne s’agit pas de nier les rap­ports de forces, de faire abs­trac­tion des contextes, mais de consta­ter qu’au XXe siècle, un cer­tain nombre de luttes de libé­ra­tion natio­nale se sont retour­nées contre les peuples qui les ont por­tées.

Mon qua­trième point, enfin, concerne la cri­tique de l’idéologie du pro­grès. Rosa Luxemburg, avec le mot d’ordre Socialisme ou bar­ba­rie, avait une vision non linéaire de l’histoire. Elle était consciente du fait que le socia­lisme n’est abso­lu­ment pas garanti. C’est aussi à l’aune de cette concep­tion qu’elle déve­loppe une cer­taine sen­si­bi­lité à l’environnement, à la nature. L’impact envi­ron­ne­men­tal du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste est déjà perçu comme une hypo­thèque sur l’avenir de l’humanité. »

Par David Muhlmann, socio­logue et psy­cha­na­lyste (*).

(*) David Muhlmann a publié en 2010, Réconcilier mar­xisme et démo­cra­tie, aux édi­tions du Seuil

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