Walter Rodney : le prophète assassiné de l’auto-émancipation

Par Mis en ligne le 24 juin 2010

Trente ans après le meurtre de Walter Rodney, l’intellectuel et mili­tant né en Guyane, Wazir Mohamed exa­mine le rôle de l’impérialisme et des grandes puis­sances lorsque fût réduit au silence ‘’un défen­seur du droit des peuples à l’égalité’’

Le 13 juin 2010, il y aura trente ans depuis que Walter Rodney « le pro­phète de l’auto-émancipation » a été assas­siné en Guyane. Assassiné par un dic­ta­teur brutal en col­lu­sion avec les agents du capi­tal inter­na­tio­nal. En com­mé­mo­rant sa vie, il nous incombe de remettre son meurtre dans son contexte et de nous sou­ve­nir du rôle de l’impérialisme et de celui, essen­tiel, des grandes puis­sances, lorsqu’il fut réduit au silence.

Ce n’était pas la pre­mière fois que dans l’histoire moderne un défen­seur du droit des peuples avait été réduit au silence, ni la der­nière. Le meurtre de Walter Rodney peut être com­paré à celui de Patrice Lumumba, le pre­mier Premier ministre élu du Congo en 1961. Il peut être com­paré au meurtre d’Amilcar Cabral, le diri­geant du Parti afri­cain pour l’indépendance de la Guinée Bissau et du Cap Vert, en 1973, par les Portugais. Il peut être com­paré au meurtre, en 1983, de Maurice Bishop, le Ppremier ministre de Free Grenada, par des contre- révo­lu­tion­naires de son parti, exces­si­ve­ment zélés, le New Jewel Movment. Il peut aussi être com­paré au meurtre, en 1973, de Salvador Allende, Premier ministre du Chili, par Pinochet, en col­lu­sion avec des agents du capi­tal inter­na­tio­nal.

Ceux-ci, comme d’autres diri­geants, ont commis un seul crime : ils nour­ris­saient une pas­sion pour un chan­ge­ment réel. Ils ont pris pour modèle de chan­ge­ment les tra­vailleurs et ont innové des voies et créés de nou­velles approches pour gérer les rela­tions inégales entre la classe diri­geante et les pauvres. Ils ont été les agents du chan­ge­ment. Ils ont iden­ti­fié le pro­blème des inéga­li­tés raciales, éco­no­miques, sociales et cultu­relles entre ce qui était dési­gné sous l’appellation de ‘’Tiers Monde ‘’ et l’Occident, et ont voué leur vie à chan­ger le statu quo dans leur pays res­pec­tif. Ils ont dénoncé le rôle des dic­ta­teurs locaux qui ont béné­fi­cié du statu quo et qui ont donc adopté un pro­ces­sus dic­ta­to­rial qui per­pé­tuait l’assujettissement des tra­vailleurs.

Ces diri­geants, parmi de nom­breux autres, ont été tués par des agents du capi­tal étran­ger et local, au cours de la période de 1960-1990, afin d’envoyer un mes­sage aux tra­vailleurs des anciennes colo­nies. Ce mes­sage est un aver­tis­se­ment : le capi­tal inter­na­tio­nal et ses agents locaux ne sont pas prêts et ne tolé­re­ront pas des exi­gences de chan­ge­ments poli­tiques, éco­no­miques, sociaux et cultu­rels venant des anciennes colo­nies. Ceci explique en partie la stag­na­tion, la régres­sion et la dété­rio­ra­tion conti­nue des condi­tions actuelles des gens ordi­naires dans la plu­part des domaines dans les anciennes colo­nies.

A ce jour, le rêve d’auto-émancipation et d’authentique indé­pen­dance reste non réa­lisé dans toutes les anciennes colo­nies. Les tra­vailleurs sont plus éloi­gnés que jamais de la réa­li­sa­tion du rêve d’égalité éco­no­mique, poli­tique, sociale et cultu­relle. Ceci est vrai pour les Caraïbes – lieu de nais­sance de Rodney et de Bishop- comme pour l’Afrique qui est le lieu de nais­sance de Cabral, Lumumba, Machel, Mandela et d’autres. Malgré l’instauration d’un gou­ver­ne­ment majo­ri­taire et une soi-disantE indé­pen­dance au Zimbabwe et en Afrique du Sud, il reste à ces pays à pro­cé­der à une véri­table réforme agraire. Si celle-ci était menée selon des cri­tères démo­cra­tiques, elle pour­rait apporté la solu­tion aux struc­tures inéga­li­taires his­to­riques léguées par les colo­nies dans tout le conti­nent. Comme en Guyane, la plu­part des anciennes colo­nies en Afrique, en Asie et en Amérique latine doivent trou­ver des solu­tions pour gérer et répa­rer le dom­mage his­to­rique des divi­sions eth­niques et raciales qui menacent de détruire ces socié­tés.

L’assassinat de Walter Rodney doit être mis dans le contexte de la lutte des peuples contre la domi­na­tion étran­gère sur les corps et les esprits, contre la domi­na­tion étran­gère sur la pensée et l’action. Walter Rodney ne s’est pas réveillé un beau matin – comme de nom­breux autres diri­geants – et a décidé qu’il vou­lait exer­cer le pou­voir sur son pays. Il n’avait pas de telles ambi­tions. Il a été poussé dans cette sphère comme diri­geant reconnu des tra­vailleurs de Guyane, parce que dans leur esti­ma­tion il était le plus à même de com­prendre et de par­ta­ger leur vie de dou­leurs. Douleurs qui dérivent en partie du rêve envolé d’une auto-éman­ci­pa­tion démo­cra­tique, un rêve perdu suite à la dis­so­lu­tion des mou­ve­ments anti-colo­niaux natio­naux dans les années 1950.

Dans le sillage de cette dis­so­lu­tion ont émergé des forces repré­sen­tant des inté­rêts eth­niques qui ont entraîné la crois­sance de partis poli­tiques autour des­quels des sec­teurs de la popu­la­tion se sont regrou­pés, pen­sant qu’ils four­ni­raient la sécu­rité à leur ethnie. A ce jour, la Guyane conti­nue de souf­frir du cau­che­mar de la poli­tique eth­nique. La dis­so­lu­tion du mou­ve­ment natio­nal en Guyane, bien que celui-ci ait compté des acteurs impor­tants, a eu lieu dans le cadre de l’attaque glo­bale contre de tels mou­ve­ments, une attaque glo­bale contre l’autodétermination qui a débuté avec le colo­nia­lisme et l’esclavage et qui a assu­jetti des nations indé­pen­dantes pen­dant les deux cents ans écou­lés.

Haïti et sa pau­vreté est l’exemple le plus frap­pant. Depuis la révo­lu­tion, les grandes puis­sances ont non seule­ment refusé de recon­naître le droit du peuple haï­tien à l’autodétermination, mais pen­dant plus de 200 ans elles se sont effor­cées d’étouffer toute vel­léité d’auto-émancipation. En Haïti, elles – les grandes puis­sances menées par les Etats-Unis – ont imposé et sou­tenu la dic­ta­ture de la famille Duvalier qui a régné avec une main de fer entre 1957 et 1986.

A ce jour, Haïti n’est pas libre de déci­der de son che­mi­ne­ment vers l’autodétermination. Son pre­mier pré­sident élu, Bertrand Aristide, a été banni et vit main­te­nant en exil en Afrique du Sud pour s’être opposé, selon ses propres mots, à la pri­va­ti­sa­tion pres­crite aux petits pays par les grandes puis­sances. Il a été déposé parce qu’il vou­lait des lois qui régle­mentent le tra­vail dans les ‘’ sweat­shops’’ (ate­lier où les tra­vailleurs sont gra­ve­ment exploi­tés ; ndlt) en Haïti, parce qu’il vou­lait impo­ser un salaire mini­mal, parce qu’il vou­lait pro­té­ger les pro­duc­teurs locaux et les fer­miers rizi­coles de l’attaque des pro­duits sub­ven­tion­nés que l’Occident largue sur les petits pays et aussi parce qu’il vou­lait créer une struc­ture gou­ver­ne­men­tale qui per­met­trait aux Haïtiens ordi­naires de s’organiser afin de s’émanciper.

A l’instar de Duvalier en Haïti, de Somoza au Nicaragua, du Shah en Iran, de Gairy à Grenade et des nom­breux dic­ta­teurs qui ont pour­chassé et étouffé l’esprit d’auto-émancipation en Amérique latine, en Asie et en Afrique, la dic­ta­ture du People National Congress (PNC) en Guyane a émergé et a connu une crois­sance qui lui permet de domi­ner, avec l’appui et le sou­tien des grandes puis­sances. Les inté­rêts des grandes puis­sances concer­naient prio­ri­tai­re­ment le contrôle de l’économie, en par­ti­cu­lier les mine­rais et la pro­duc­tion agri­cole et deuxiè­me­ment leur allé­geance au plan inter­na­tio­nal pen­dant la Guerre Froide. Alors qu’il était un jeune intel­lec­tuel, Walter Rodney a étudié l’impact des poli­tiques des grandes puis­sances sur le déve­lop­pe­ment inégal et l’inégalité.

La construc­tion des concepts de Tiers Monde en oppo­si­tion à l’Occident a été per­tur­bée par des diri­geants locaux, qu’ils soient dans les Caraïbes, en Afrique, en Asie ou aux Etats-Unis d’Amérique. Dans tous ces lieux, Rodney a pris une part active aux débats et aux dis­cus­sions sur les condi­tions locales, cepen­dant que de plus en plus de gens étaient atti­rés par son savoir. Inexorablement ces dis­cus­sions et débats ont conduit à son ban­nis­se­ment de la Jamaïque par le gou­ver­ne­ment Shearer, à son déni de poste à l’université de la Guyane et fina­le­ment à son assas­si­nat en 1980.

On ne peut sépa­rer les acti­vi­tés intel­lec­tuelles de Rodney de son mili­tan­tisme. Ses acti­vi­tés intel­lec­tuelles inter­pellent ceux qui attendent de voir et tous ceux qui sou­hai­te­raient rester des spec­ta­teurs cepen­dant que le fossé entre les riches et les pauvres se creuse et que la classe diri­geante pour­suit son uti­li­sa­tion magis­trale de la race, de l’ethnie et du genre pour impo­ser, à des degrés divers, la vieille for­mule de divi­ser pour régner dans des situa­tions locales spé­ci­fiques.

Maîtrisant l’histoire de la Côte de la Haute Guinée suite à ses études doc­to­rales, il explique que bien que les diri­geants locaux afri­cains et les élites aient été en col­lu­sion dans la traite des esclaves, les étu­diants en his­toire doivent com­prendre la dimen­sion glo­bale, c’est-à-dire la crois­sance du marché des esclaves alors que le com­merce euro­péen est en expan­sion et qu’émerge au même moment des formes diverses d’exploitation dans des endroits spé­ci­fiques. (1)

Rodney explique que ‘’les agents afri­cains de la traite atlan­tique des esclaves doivent être vus dans une pers­pec­tive glo­bale’’. C’est ainsi que le motif du profit, sti­mulé par la crois­sance des plan­ta­tions dans les Amériques, a créé des condi­tions qui ont mené à des guerres civiles dont le but pre­mier était de cap­tu­rer’’ l’ennemi’’ qui était ensuite vendu comme esclave. (2) Cet ouvrage démontre sa fas­ci­na­tion pour la métho­do­lo­gie du capi­tal dans la créa­tion des laquais, des agents locaux au tra­vers des­quels les ten­ta­cules de l’exploitation des tra­vailleurs sont éla­bo­rées et conso­li­dées.

Les capa­ci­tés intel­lec­tuelles de Rodney ne sont pas pas­sives. Elles appellent à l’action. C’est un appel à l’action des tra­vailleurs dans des situa­tions locales, que ce soit en Afrique où il a été un com­bat­tant lors de la lutte pour l’indépendance, en Jamaïque où il a aidé des étu­diants à iden­ti­fier les maux de la société, aux Etats-Unis et en Europe où il a imploré la gauche d’aborder la ques­tion de la limi­ta­tion des poli­tiques avant-gar­distes et de carac­tère hégé­mo­nique des prin­ci­paux pays socia­listes. En Guyane, où il était bien établi parmi les gens, il les a aidé à com­prendre et à iden­ti­fier les agents locaux du capi­tal étran­ger dont la richesse et le pou­voir dérivent de leur tra­vail et de leur misère.

Le savoir de Walter fait appel aux gens afin qu’ils recon­naissent que le chemin vers la réso­lu­tion des injus­tices his­to­riques vient de la com­pré­hen­sion du passé. C’est dans ce contexte qu’il a écrit ‘’ History of the Upper Guinea Coast, ‘’ How Europe unde­ve­lo­ped Africa’’ et ‘’History of the Guyanese wor­king people’’. Dans l’introduction de ‘’How Europe unde­ve­lo­ped Africa’’, Vincent Harding, Robert Hill et William Strickland écrivent que ‘’ses tra­vaux sont impré­gnés par l’esprit, l’intellect et l’engagement de l’auteur… chez Rodney, la vie et l’œuvre ne font qu’un.’’ (3)

Nulle part son enga­ge­ment pas­sionné n’est plus mani­feste que dans ‘’History of the Guyanese wor­king people’’. Cet ouvrage, qu’il a achevé au cours des deux der­nières années de sa jeune vie repré­sente, de son point de vue, une petite contri­bu­tion pour com­bler l’immense fossé, le vide de l’historiographie de la Guyane, ce qu’il a nommé le pro­fond sous-déve­lop­pe­ment de l’historiographie de la région. A l’instar de l’historien natio­na­liste des Caraïbes de grande répu­ta­tion, Elsa Goveia, il nour­ris­sait une véri­table pas­sion pour le labeur auquel étaient confron­tés les intel­lec­tuels natio­na­listes et les nou­veaux intel­lec­tuels comme lui-même et ceux qui ont suivi.

Le labeur, tel qu’il l’a iden­ti­fié, consiste à créer une com­pré­hen­sion de la manière dont nos socié­tés ont été construites, au tra­vers d’une réel com­pré­hen­sion de l’histoire de la lutte des tra­vailleurs. Il était fer­me­ment convaincu, et n’a jamais failli dans son enga­ge­ment, que l’histoire doit être racon­tée du point de vue des gens. Cet enga­ge­ment en faveur de la vérité était sa marque de fabrique intel­lec­tuelle et ses acti­vi­tés intel­lec­tuelles étaient étroi­te­ment imbri­quées dans son mili­tan­tisme.

Il croyait que la vraie his­toire, cor­rec­te­ment expli­quée, aide­rait les masses des tra­vailleurs à se débar­ras­ser des pré­ju­gés qui les opposent les uns aux autres. Il a démon­tré une capa­cité à rendre com­pré­hen­sible l’histoire, que ce soit devant un audi­toire où lorsqu’il était parmi les tra­vailleurs chez eux, dans leur place de tra­vail ou dans leur com­mu­nauté. Il n’a jamais caché sa posi­tion en ce qui concerne l’inégalité et le fossé crois­sant entre les pos­sé­dants et les dému­nis. Il a vécu sa vie entiè­re­ment comme un défen­seur du droit des peuples à l’égalité pleine et entière et ce fut sa déter­mi­na­tion qui a conduit à son ban­nis­se­ment de la Jamaïque.

En réponse à l’exil imposé par le gou­ver­ne­ment Shearer de la Jamaïque en 1968, il a déclaré n’avoir rien fait d’autre que de rester parmi ses frères. ‘’ J’ai essayé de faire une contri­bu­tion. J’ai essayé de par­ta­ger mon expé­rience. Je suis sorti comme je l’ai dit, j’irai à la radio si c’est que qu’ils veulent, je par­le­rai à la télé­vi­sion s’ils me le per­mettent. J’ai parlé au Extra Mural Centre. Je m’enfoncerai plus avant dans Kingston West et je par­le­rai par­tout où il y a une pos­si­bi­lité de se ras­sem­bler. Ce peut être un club spor­tif ou peut-être une école, ou une église ou une ruelle. J’ai parlé dans les taudis, les dépo­toirs… c’est là que le gou­ver­ne­ment fait vivre les gens.’’(4)

Il croyait fer­me­ment que le rôle de l’intellectuel conscient (il disait ‘’noir’’) est de sortir de l’université, que l’intellectuel conscient doit être capable de faire la connexion entre son savoir et les acti­vi­tés des masses des tra­vailleurs. Inévitablement, c’est sa déter­mi­na­tion à vou­loir trans­cen­der l’université – comme il l‘a fait lors de son retour en Guyane en 1974 – qui a entraîné son expul­sion de l’université de Guyane. Le gou­ver­ne­ment Burnham pen­sait que s’il le pri­vait de son emploi à l’université de Guyane, il serait contraint de quit­ter le pays. Mais il ne pou­vait l’expulser du pays parce qu’il était citoyen de Guyane.

Walter Rodney s’était engagé en faveur d’un avenir poli­tique des masses mul­ti­ra­ciales de Guyane. Il était fer­me­ment convaincu que si la masse des tra­vailleurs com­pre­nait les rai­sons his­to­riques et contem­po­raines de leur misère, elles seraient capables de s’émanciper. Il a été banni de l’université, avant que d’être tué, parce qu’il a osé s’adresser aux gens ordi­naires. Il a été tué parce qu’il a osé donner aux gens des outils qui menaient à l’unité et à l’action concer­tée. Il a été tué parce qu’il s’était engagé en faveur des masses, qu’il était bien établi parmi les gens, les mineurs de bauxite, les fonc­tion­naires, ceux qui tra­vaillaient dans les plan­ta­tions de cannes à sucre, les débar­deurs, les fer­miers, les vil­la­geois.

Il y a un contexte his­to­rique à l’assassinat final de Walter Rodney. Sans se lais­ser inti­mi­der par le refus de l’employeur, son tra­vail et ses contacts avec la masse des tra­vailleurs a décu­plé et, selon ses propres termes, son enra­ci­ne­ment dans la popu­la­tion a pris une nou­velle dimen­sion, une nou­velle signi­fi­ca­tion et a trouvé un nouvel objec­tif. Il s’était engagé à mon­trer aux tra­vailleurs le chemin, celui qui mène à l’émancipation. Il s’était engagé à aider les tra­vailleurs à résoudre les pro­blèmes du pays, des tra­vailleurs dont la survie poli­tique, sociale, cultu­relle et éco­no­mique était mena­cée par un gou­ver­ne­ment qui a saisi le pou­voir au tra­vers d’élections tru­quées. Un gou­ver­ne­ment- qui se pré­ten­dait socia­liste et qui a com­mencé à pié­ti­ner les droits des tra­vailleurs à s’organiser, à la liberté d’expression, à la liberté d’association et de mobi­li­sa­tion, etc. Un gou­ver­ne­ment mino­ri­taire qui s’est promp­te­ment engagé dans un pro­ces­sus de conso­li­da­tion de son pou­voir. Un gou­ver­ne­ment mino­ri­taire qui a entre­pris et pour­suivi la mise en place des fon­de­ments de la dic­ta­ture et de la cor­rup­tion éta­tique. Un gou­ver­ne­ment mino­ri­taire qui, comme d’autres gou­ver­ne­ments mani­pu­lés de l’étranger au cours de cette période, tel Haïti, Grenade, le Nicaragua, l’Iran et ainsi de suite, a com­mencé à poser les bases du ter­ro­risme d’Etat contre ses agents poli­tiques et sa popu­la­tion, en réor­ga­ni­sant les forces de police et l’armée afin de les inclure dans un appa­reil de sécu­rité spé­cial, le plus célèbre à l’époque étant celui connu sous le nom ‘’d’escadron de la mort’’. Un gou­ver­ne­ment mino­ri­taire qui a pris des enga­ge­ments avec le Fonds Monétaire International (FMI) et qui a imposé aux tra­vailleurs des mesures d’austérité strictes , cepen­dant que les élites pui­saient libre­ment dans le trésor et gal­vau­daient les richesses du pays.

Walter Rodney a été tué en raison de son enga­ge­ment sans faille à pra­ti­quer et à ensei­gner ce genre de nou­velle poli­tique, une poli­tique qui exècre les approches avant-gar­distes qui consistent à prendre des déci­sions au sommet sans consul­ta­tion du ‘’bas’’. Il a été tué parce qu’il était fer­me­ment convaincu de l’auto-émancipation des tra­vailleurs et que celle-ci ne pour­rait avoir lieu que si les tra­vailleurs s’unissaient et agis­saient à l’unisson. Il a été tué en raison de ses efforts d’enseigner aux tra­vailleurs l’art de l’unité qui a entraîné une mobi­li­sa­tion mul­ti­ra­ciale sans pré­cé­dent dans la Guyane moderne. Il a été tué parce que les enne­mis des tra­vailleurs ont com­pris qu’une action mul­ti­ra­ciale entraî­ne­rait l’auto-émancipation qui, à son tour, amè­ne­rait des trans­for­ma­tions sociales.

La recette pour la gué­ri­son eth­nique et raciale en Guyane et le Tiers Monde a été le cadeau de Rodney aux tra­vailleurs. Il croyait fer­me­ment en l’unité des tra­vailleurs et était engagé dans la lutte afin de trou­ver des solu­tions à long terme aux pro­blèmes des divi­sions eth­niques et raciales qui déchi­raient la Guyane et la plu­part des anciennes colo­nies. Il n’était pas seule­ment engagé, mais s’est jeté corps et âme dans la lutte pour une nou­velle forme de poli­tique popu­laire, en faveur d’une nou­velle culture poli­tique et de res­pect. Il appar­te­nait à une nou­velle géné­ra­tion d’intellectuels mili­tants qui ont reconnu la nature des vieux jeux poli­tiques. En vou­lant la libé­ra­tion et le déve­lop­pe­ment, il ne s’est pas contenté de rem­pla­cer les diri­geants expa­triés par la ver­sion locale. En tant qu’intellectuel mili­tant, sa déter­mi­na­tion l’a pous­sée à dire que la trans­for­ma­tion et un véri­table déve­lop­pe­ment humain ne peuvent être réa­li­sés qu’au tra­vers d’une lutte com­mune de tous afin que tous recon­naissent la néces­sité d’une huma­nité au sin­gu­lier.

L’œuvre de sa vie d’intellectuel mili­tant est un exemple excep­tion­nel pour qui­conque est dési­reux de penser et d’agir en dehors des cadres. En tant qu’intellectuel mili­tant, il a ouvert la voie et montré qu’il était facile d’être à la fois un intel­lec­tuel et un mili­tant. Ceci est attesté par sa capa­cité à pro­cé­der à des recherches pour écrire son livre ‘’How Europe unde­ve­lop­ped Africa’’, concer­nant la dévas­ta­tion causée par des forces exté­rieures à l’Afrique et son livre concer­nant l’histoire des tra­vailleurs de Guyane, tout en par­ti­ci­pants aux mou­ve­ments pan­afri­ca­niste et de libé­ra­tion en Afrique, le mou­ve­ment pour l’unité raciale et la démo­cra­tie en Guyane et ses tra­vaux auprès des Rastafarians en Jamaïque.

Alors qu’il défen­dait, pro­mou­vait et met­tait l’accent sur le droit des anciens esclaves – les Africains des Amériques, des Caraïbes et de la Guyane – de redé­cou­vrir leur culture ances­trale, attesté par son ouvrage ‘’ Grounding with my bro­thers’’ il était éga­le­ment pré­oc­cupé par les des­cen­dants des tra­vailleurs contrac­tuels indiens intro­duits par les colons en Guyane. Il était non sec­taire et ne culti­vait pas d’attitude sec­taire.

Son atti­tude et son approche non sec­taire sont démon­trées par ses efforts pour trou­ver des solu­tions pour tous les peuples de Guyane. Elle est par­ti­cu­liè­re­ment mani­feste dans le der­nier livre qu’il a écrit, ‘’ A his­tory of the Guyanese wor­king people 1881-1905’’, dans lequel les Africains et les Indiens tiennent la même place. Dans cet ouvrage, il réfute la culture et la per­cep­tion de cer­tains sec­teurs de la popu­la­tion afro guya­naise que les Indiens de Guyane sont des étran­gers.

Au tra­vers des preuves docu­men­tées de la lutte et de la souf­france des Indiens pour la survie des plan­ta­tions, il démontre que leurs contri­bu­tions sont équi­va­lentes à celles des autres groupes, en par­ti­cu­lier des Afro Guyanais, à l’histoire de la Guyane. Son éclai­rage et son ana­lyse de la contri­bu­tion, aussi bien des Afro Guyanais que des Indo Guyanais, à l’histoire de la Guyane, est ins­truc­tive et demeure un ins­tru­ment pour nous tous qui avons pour but la créa­tion d’une démo­cra­tie mul­ti­ra­ciale en Guyane, une Guyane pour tous ses fils et ses filles. Nous tous qui sommes impré­gnés de ce but commun, nous le devons à nos ancêtres, à notre géné­ra­tion et à la géné­ra­tion future de mettre la main à la pâte, par notre savoir et dans nos com­mu­nau­tés res­pec­tives, afin de créer une telle société.

* Wazir Mohamed enseigne la socio­lo­gie à l’université d’Indiana. Il a grandi dans une petite forme rizi­cole dans la Guyane rurale.

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NOTES

[1] Rodney, Walter : A History of the Upper Guinea Coast (Monthly Review Press, New York 1970), pp. 240-243. [2] Ibid. [3] Rodney, Walter : How Europe Underdeveloped Africa (Howard University Press, Washington, D.C. 1982), see intro­duc­tion. [4] Rodney, Walter : Groundings with my Brothers (Bogle L’Overture Publications Ltd, London 1969), pp. 64-65

Ce texte a été tra­duit de l’anglais par Elisabeth Nyffenegger

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