G8-G20 au Canada

Un lac artificiel pour une nouvelle farce diplomatique ?

Par Mis en ligne le 24 juin 2010

En fin de semaine, le Canada accueillera conjointement le G8 [1] puis le G20 [2], ce qui est une première. Les dirigeants des huit nations les plus puissantes de la planète se retrouveront les 25 et 26 juin à Huntsville, petite ville au milieu des lacs et des bois à 200 km de Toronto. Ils sont attendus le 26 en fin de soirée à Toronto pour entamer le sommet du G20.

Scandales et climat ultra-sécuritaire à l’ouverture du G20

Si la tendance ultra-sécuritaire autour des G8 n’est pas nouvelle, la décision d’Ottawa de créer de toute pièce un lac artificiel dans le centre de presse, agrémenté d’un quai, de canoës décoratifs, d’un bar et d’une réplique de la Bourse de Toronto, est sans doute une première. Les 3000 journalistes attendus sont ainsi supposés attendre les dépêches officielles cantonnés dans ce centre et les télés présenter leurs sujets devant ce faux paysage. Au pays des lacs, cela fait désordre. Compris dans le coût total de plus d’un milliard de dollars pour organiser et « sécuriser » ces deux sommets, la construction de ce faux lac n’a pas manqué d’attiser les critiques contre les dépenses dispendieuses et superflues du gouvernement Harper. Occasion également de questionner l’imposant déploiement policier et militaire dans la région de Toronto. Des milliers de policiers et de militaires sont mobilisés pour l’occasion, venant des quatre coins du Canada. Une immense zone rouge inaccessible paralysera le centre ville, gare centrale fermée pour l’occasion.

Grilles « sécurisant » la zone rouge

Poubelles, boîtes aux lettres, abris-bus ont été supprimés dans une immense zone à proximité de la zone rouge. De nombreux arbres en bordure des trottoirs ont même été déracinés de crainte que les branches puissent servir d’armes aux manifestants. Aux habituels gaz lacrymogènes, gaz au poivre et canons à eau, il serait déjà prévu d’utiliser les LRAD, armes sonores développées pour les militaires, et déjà expérimentées contre des manifestants lors du G20 de Pittsburgh en septembre 2009. Contre qui ? Contre ces hordes d’anarchistes dangereux et armés supposés envahir Toronto. Pourtant, jusqu’ici, ce ne sont que des militants, certes déterminés, mais pacifistes et créatifs qui affutent leurs stratégies pour interpeller l’opinion publique mondiale. Une fois de plus, il semble que les droits démocratiques élémentaires ne sortiront pas grandis de la gestion ultra-sécuritaire déployée par le gouvernement canadien.

Un pays hôte ultra-conservateur

« D’extrême-droite et plus à droite que Bush ! » répondent les militants altermondialistes rencontrés lorsqu’on les interroge pour caractériser le gouvernement de Stephen Harper. En plus d’avoir fait de son pays le pire cancre des négociations climatiques en rejetant tout engagement de réduction contraignant alors que ses émissions de gaz à effets de serre ont augmenté de près de 30 % depuis 1990, Stephan Harper a combattu avec la plus grande fermeté toute proposition visant à accroître les régulations sur le système bancaire ou financier, si bien que ce G20 ne devrait pas prendre la moindre décision sur la question. Au contraire, il a proposé aux pays européens de prendre exemple sur le système bancaire canadien, épargné jusqu’ici, oubliant que celui-ci avait été fortement soutenu par les pouvoir publics avant même que la crise des subprimes ne se déclenche. Préconisant d’en rester à un G8 directoire de la planète, Harper souhaite que les pays du G20 aux forts déficits publics s’engagent sur des plans d’austérité budgétaire de 10 ans et préconise de reprendre dans la déclaration du G20 la nouvelle doctrine du FMI : « assainir les finances publiques d’une façon qui ne nuise pas à la croissance ».

Par ailleurs, et alors que le Canada est fortement concerné, le gouvernement d’Harper n’a toujours pas fait ratifier la déclaration de l’ONU sur les droits des peuples autochtones. A l’échelon fédéral, le gouvernement multiplie les « attaques contre les institutions démocratiques, les pratiques démocratiques et les droits et libertés » selon la coalition Pas de démocratie sans Voix qui vient juste d’être lancée par plus d’une centaine d’organisations. Pour Michel Lambert, directeur d’Alternatives, le gouvernement désire une « société civile alignée sur les priorités gouvernementales » ou sinon qu’elle « disparaisse ».

Qu’attendre des G8 et G20 canadiens ?

Au regard des velléités du pays hôte ou des bilans des engagements pris lors des G8 et G20 passés, les ONG et mouvements sociaux ne peuvent que s’inquiéter.

Alors que les pays riches ont été capables de débloquer près de 17 000 milliards de dollars pour sauver les banques et le système financier, ils n’ont toujours pas réussi à réunir les 18 milliards qu’ils manquent pour tenir leurs propres engagements du G8 de Gleneagles (Ecosse) de 2005 en terme d’aide au développement. Lors du G20 de Pittsburgh (septembre 2009), engagement avait été pris de mettre fin aux subventions dédiées à la production de combustibles fossiles. Au Canada, elles s’élèvent à 2 milliards de dollars par an, notamment dans le cadre de l’extraction de pétrole des sables bitumineux. Concrétiser ces engagements à Toronto aurait du sens. C’est peu probable alors qu’il n’est toujours pas certain que les défis climatiques et environnementaux soient à l’ordre du jour.

Ce même G20 de Pittsburgh avait chargé le FMI d’établir des préconisations pour que le système bancaire et financier participent aux efforts considérables qui ont permis de les sauver. Sous l’action d’Harper et de la faible détermination réelle des puissants de ce monde, le début de consensus qui semblait pouvoir se nouer sur une taxe bancaire, pourtant bien éloignée des préconisations du mouvement altermondialiste, s’est effondré. Au-delà des commentaires portant sur la récente décision de Pékin de flexibiliser son taux de change du yuan, la déclaration finale des chefs d’état du G8 devrait se limiter à des considérations générales, le plus souvent contradictoires avec leurs politiques réelles. Harper veut ainsi faire du G8 un sommet de la « responsabilité » devant s’intéresser à la paix et la sécurité, mais également à la santé des femmes de la planète. En refusant par ailleurs de financer les programmes de soutien à l’accès à l’avortement des femmes dans les pays du Sud, le gouvernement canadien a déclenché de très nombreuses réactions et manifestations auxquelles le chefs d’Etat conviés ne pourront rester indifférents.

Pour Alexa Conradi, porte-parole de la Marche mondiale des femmes au Québec et présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), Harper « érode simultanément les droits des femmes dans les pays les plus pauvres et les droits des femmes ici même au Canada ».

Du sommet des Peuples aux manifestations et actions de rue.

Au-delà de la pression déclenchée par les employés d’hôtel menaçant d’entamer une grève pendant le G20 si leurs conditions de travail et rémunérations n’étaient pas améliorées, un sommet des peuples s’est tenu les 18, 19 et 20 juin à Toronto.

Organisé par une coalition extrêmement large, allant des ONG environnementales et de développement aux groupes prônant les actions de désobéissance civile en passant par les syndicats et les Eglises, le Sommet des Peuples a permis, à travers plus d’une centaine d’activités (conférences, séminaires, ateliers pratiques etc…), de mettre à l’agenda ce que sont les exigences des mouvements en termes de régulations draconiennes du système bancaire et financier et d’introduction d’une taxe sur les transactions financières, d’alternatives aux politiques libre-échange (notamment face au nouvel accord UE-Canada actuellement en cours de négociation – voir ici), de lutte contre le changement climatique et de gestion démocratique des ressources naturelles, de droits des peuples et de respect de leur souveraineté, de lutte contre la pauvreté, d’annulation de la dette illégitime des pays pauvres, etc… Lors de la séance d’ouverture qui a réuni environ 500 personnes, Maud Barlow a rappelé combien les dirigeants du G8/G20 servent les intérêts des classes qu’ils représentent et non pas ceux des populations et que face à cela, seule une mobilisation de masse, déterminée, pouvait inverser la donne. Rendez-vous est donc pris pour la manifestation du samedi 26 juin. D’ici là, de nombreuses actions de rue auront eu lieu et, pas si loin de Toronto, à Détroit, un 2e Forum Social des Etats-Unis aura confirmé le dynamisme de la société civile américaine et illustré que d’autres politiques que celles de l’administration Obama sont possibles.

Notes

[1] Le G8 rassemble quatre pays européens (Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie), le Canada, les Etats-Unis, le Japon et la Russie.

[2] Le G20 comprend les pays du G8 plus l’Afrique du Sud, l’Arabie Saoudite, l’Australie, le Brésil, la Chine, la Corée du Sud, l’Inde, l’Indonésie, le Mexique, la Turquie et l’Union européenne.

[3] Pour Stéphan Corriveau, militant altermondialiste québécois, « lorsque Harper dit que le système bancaire canadien est très sain, c’est un mensonge terrible. En plus d’être beaucoup plus régulé que les autres, le système bancaire canadien bénéficié d’un cadeau de 70 milliards de dollars avant même que la crise ne se déclenche. A l’échelle canadienne, c’est équivalent au plan de sauvetage américain. En effet, l’entreprise publique qu’est la Société Canadienne d’Hypothèques et de Logements, le bras immobilier du gouvernement fédéral qui depuis 1994 refuse de financer le logement social, a racheté toutes les hypothèques à risque que possédaient les banques canadiennes. Elles se son retrouvées sans hypothèques à risques et dans l’impossibilité réglementaire de prendre les mêmes risque que le système bancaire américain ou européen. C’est donc honteux qu’Harper donne des leçons à tous les autres gouvernements alors qu’il a été beaucoup plus interventionnistes qu’eux ! »

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