Retour vers les années 1930

Par Mis en ligne le 20 juin 2010
  1. Il n’y a pas de mon­naie sans Etat. Ensemble, Etat et mon­naie consti­tuent, dans le capi­ta­lisme, le moyen de la ges­tion de l’intérêt géné­ral du capi­tal, trans­cen­dant les inté­rêts par­ti­cu­liers de ses seg­ments qui sont en concur­rence. La dog­ma­tique en cours, ima­gi­nant un capi­ta­lisme géré par le marché – voire sans Etat, réduit à ses fonc­tions mini­males de gar­dien de l’ordre -, ne repose ni sur une lec­ture sérieuse de l’histoire du capi­ta­lisme réel, ni sur une théo­rie à pré­ten­tion « scien­ti­fique » capable de démon­trer que la ges­tion par le marché pro­duit – même ten­dan­ciel­le­ment – un équi­libre quel­conque (a for­tiori « optimal »). 

    Or l’euro a été créé en l’absence d’un Etat euro­péen, sub­sti­tut aux Etats natio­naux, dont les fonc­tions essen­tielles de ges­tion­naire des inté­rêts géné­raux du capi­tal étaient elles-mêmes en voie d’abolition. Le dogme d’une mon­naie « indé­pen­dante » de l’Etat exprime cette absurdité.

    L’« Europe poli­tique » est un mirage. En dépit de l’imaginaire naïf appe­lant à dépas­ser le prin­cipe de la sou­ve­rai­neté, les Etats natio­naux demeurent seuls légi­times. La matu­rité poli­tique qui ferait accep­ter le résul­tat d’un scru­tin « euro­péen » par le peuple de l’une quel­conque des nations his­to­riques dont l’Union euro­péenne est consti­tuée n’existe tout sim­ple­ment pas. On peut certes le sou­hai­ter, mais il faudra attendre encore long­temps pour qu’une légi­ti­mité euro­péenne émerge.

    L’Europe éco­no­mique et sociale n’existe pas davan­tage. Une Europe de 27 ou 30 Etats reste une région pro­fon­dé­ment inégale dans son déve­lop­pe­ment capi­ta­liste. Les groupes oli­go­po­lis­tiques qui contrôlent désor­mais l’ensemble de l’économie (et, au-delà, la poli­tique cou­rante et la culture poli­tique) de la région ont une « natio­na­lité » déter­mi­née par celle de leurs diri­geants majeurs. Ce sont des groupes prin­ci­pa­le­ment bri­tan­niques, alle­mands, fran­çais et, acces­soi­re­ment, néer­lan­dais, sué­dois, espa­gnols, italiens.

    L’Europe de l’Est et, en partie, celle du Sud sont dans un rap­port à l’Europe du nord-ouest et du centre ana­logue à celui qui régit, dans les Amériques, la rela­tion entre l’Amérique latine et les Etats-Unis. L’Europe n’est guère, dans ces condi­tions, qu’un marché commun, voire unique, lui-même partie du marché global du capi­ta­lisme tardif des oli­go­poles géné­ra­li­sés, mon­dia­li­sés et finan­cia­ri­sés. L’Europe est, de ce point de vue, comme je l’ai écrit, la « région la plus mon­dia­li­sée » du sys­tème global. De cette réa­lité, ren­for­cée par l’impossible Europe poli­tique, découle une diver­sité des niveaux de salaires réels et des sys­tèmes de soli­da­rité sociale, tout comme des fis­ca­li­tés, qui ne peut être abolie dans le cadre des ins­ti­tu­tions euro­péennes telles qu’elles sont.

  2. La créa­tion de l’euro a donc mis la char­rue avant les bœufs. Les poli­ti­ciens qui en ont décidé ainsi l’ont d’ailleurs par­fois avoué, en pré­ten­dant que l’opération contrain­drait l« Europe » à inven­ter son Etat trans­na­tio­nal, repla­çant par là même les bœufs devant la char­rue. Ce miracle n’a pas eu lieu, et tout laisse entendre qu’il n’aura pas lieu. Dès la fin des années 1990, j’avais eu l’occasion d’exprimer mes doutes sur cette manœuvre. L’expression « placer la char­rue avant les bœufs », qui fut la mienne, a été récem­ment reprise par un haut res­pon­sable de la créa­tion de l’euro, lequel, en l’occurrence, m’avait fait part de sa cer­ti­tude que mon juge­ment était pes­si­miste sans raison.

    Un sys­tème absurde de ce genre ne pou­vait donner l’apparence de fonc­tion­ner sans grave accroc, ai-je écrit, que tant que la conjonc­ture géné­rale demeu­rait facile et favo­rable. Il fal­lait donc s’attendre à ce qui est arrivé : dès lors qu’une « crise » (fût-elle, dans un pre­mier temps, d’apparence finan­cière) frap­pait le sys­tème, la ges­tion de l’euro devait se révé­ler impos­sible, inca­pable de per­mettre des réponses cohé­rentes et efficaces.

    La crise en cours est appe­lée à durer, voire à s’approfondir. Ses effets sont dif­fé­rents, et sou­vent inégaux, d’un pays euro­péen à l’autre. Les réponses sociales et poli­tiques aux défis qu’ils consti­tuent pour les classes popu­laires, les classes moyennes et les sys­tèmes de pou­voir poli­tique sont et seront, de ce fait, dif­fé­rentes d’un pays à l’autre. La ges­tion de ces conflits appe­lés à se déve­lop­per est impos­sible en l’absence d’un Etat euro­péen, réel et légi­time ; et l’instrument moné­taire de cette ges­tion n’existe pas.

    Par voie de consé­quence, les réponses don­nées par les ins­ti­tu­tions euro­péennes – Banque cen­trale euro­péenne incluse – à la « crise » (grecque, entre autres) sont ineptes, et appe­lées à faire faillite. Elles se résument en un seul terme – l’austérité par­tout, pour tous – et sont ana­logues à celles mises en place par les gou­ver­ne­ments en 1929-1930. Ces poli­tiques avaient alors aggravé la crise réelle ; celles pré­co­ni­sées aujourd’hui par Bruxelles et le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal pro­dui­ront le même résultat.

  3. Ce qu’il aurait été pos­sible de faire au cours des années 1990 aurait dû être défini dans le cadre de la mise en place d’un « ser­pent moné­taire » euro­péen. Chaque nation euro­péenne, demeu­rée sou­ve­raine, aurait donc géré son éco­no­mie et sa mon­naie selon ses pos­si­bi­li­tés et ses besoins, même limi­tés par l’ouverture com­mer­ciale (le marché inté­rieur). L’interdépendance aurait été ins­ti­tu­tion­na­li­sée par le ser­pent moné­taire : les mon­naies natio­nales auraient été échan­gées à taux fixes (ou rela­ti­ve­ment fixes), révi­sés de temps à autre par des ajus­te­ments négo­ciés (déva­lua­tions ou rééva­lua­tions).

    La pers­pec­tive – longue – d’un « dur­cis­se­ment du ser­pent » (pré­pa­rant peut-être l’adoption d’une mon­naie unique) aurait alors été ouverte. Le pro­grès dans cette direc­tion aurait été mesuré par la conver­gence – lente, pro­gres­sive – de l’efficacité des sys­tèmes de pro­duc­tion, des salaires réels et de la pro­tec­tion sociale. Autrement dit, le ser­pent aurait faci­lité – et non han­di­capé – une pro­gres­sion pos­sible par une conver­gence vers le haut. Celle-ci aurait exigé des poli­tiques natio­nales dif­fé­ren­ciées se don­nant ces objec­tifs et les moyens de ces poli­tiques, entre autres par le contrôle des flux finan­ciers, lequel implique le refus de l’absurde inté­gra­tion finan­cière déré­gu­lée et sans frontières.

  4. La crise de l’euro en cours pour­rait four­nir l’occasion d’un aban­don du sys­tème insensé de ges­tion de cette mon­naie illu­soire, et la mise en place d’un ser­pent moné­taire euro­péen en conso­nance avec les pos­si­bi­li­tés réelles des pays concer­nés.

    La Grèce et l’Espagne pour­raient amor­cer le mou­ve­ment en déci­dant : (i) de sortir (pro­vi­soi­re­ment) de l’Euro ; (ii) de déva­luer ; (iii) d’instaurer le contrôle des changes, au moins en ce qui concerne les flux finan­ciers. Ces pays seraient alors en posi­tion de force pour négo­cier véri­ta­ble­ment le rééche­lon­ne­ment de leurs dettes et, après audit, la répu­dia­tion de celles asso­ciées à des opé­ra­tions de cor­rup­tion ou de spé­cu­la­tion (aux­quelles les oli­go­poles étran­gers ont par­ti­cipé, et dont ils ont tiré même de beaux béné­fices !). L’exemple, j’en suis per­suadé, ferait école.

  5. Malheureusement, la pro­ba­bi­lité d’une sortie de crise par ces moyens est pro­ba­ble­ment proche de zéro. Car le choix de la ges­tion de d’un euro « indé­pen­dant » des Etats, et le res­pect sacro-saint de la « loi » des mar­chés finan­ciers ne sont pas les pro­duits d’une pensée théo­rique pri­mi­tive. Ils conviennent par­fai­te­ment au main­tien des oli­go­poles aux postes de com­mande. Ils consti­tuent des pièces de la construc­tion euro­péenne d’ensemble, conçue elle-même exclu­si­ve­ment et inté­gra­le­ment pour rendre impos­sible la remise en cause du pou­voir éco­no­mique et poli­tique exercé par ces oli­go­poles, et à leur seul béné­fice.

    Dans un article publié sur de nom­breux sites, inti­tulé « Open letter by G. Papandreou to A. Merkel », les auteurs grecs de cette lettre ima­gi­naire com­parent l’arrogance de l’Allemagne d’hier et d’aujourd’hui. Par deux fois au XXème siècle, les classes diri­geantes de ce pays ont pour­suivi le projet chi­mé­rique de façon­ner l’Europe par des moyens mili­taires, chaque fois sur­es­ti­més. Leur objec­tif de lea­der­ship d’une Europe conçue comme une zone mark, n’est-il pas, à son tour, fondé sur une sur­es­ti­ma­tion de la supé­rio­rité de l’économie alle­mande, en fait toute rela­tive et fragile ?

    Une sortie de la crise ne serait pos­sible que si – et dans la mesure où – une gauche radi­cale osait prendre l’initiative poli­tique de la consti­tu­tion de blocs his­to­riques alter­na­tifs anti-oli­gar­chiques. L’Europe sera de gauche ou ne sera pas, ai-je écrit. Le ral­lie­ment des gauches élec­to­rales euro­péennes à l’idée que « l’Europe telle qu’elle est vaut mieux que pas d’Europe » ne permet pas de sortir de l’impasse. Cela exi­ge­rait en effet la décons­truc­tion des ins­ti­tu­tions et des trai­tés européens.

    A défaut donc, le sys­tème de l’euro, et, der­rière lui, celui de l’« Europe » telle qu’elle est est, s’enfonceront dans un chaos dont l’issue est impré­vi­sible. Tous les scé­na­rios peuvent alors être ima­gi­nés, y com­pris celui qu’on pré­tend vou­loir éviter : la renais­sance de pro­jets d’ultra-droite. Dans ces condi­tions, pour les Etats-Unis, la survie d’une Union euro­péenne par­fai­te­ment impuis­sante ou son écla­te­ment ne changent pas grand chose. L’idée d’une Europe unie et puis­sante, contrai­gnant Washington à tenir compte de ses points de vue et de ses inté­rêts, relève de l’illusion.

  6. J’ai donné à cette réflexion un carac­tère concis, afin d’éviter les redites. Je me suis en effet déjà étendu sur dif­fé­rents aspects de l’impasse euro­péenne dans des écrits antérieurs :
  • L’Hégémonisme des Etats-Unis et l’effacement du projet euro­péen, sec­tion II, 2000
  • Au-delà du capi­ta­lisme sénile, cha­pitre VI, 2002
  • Le Virus libé­ral, cha­pitre V, 2003
  • Pour un monde mul­ti­po­laire, cha­pitre I, 2005
  • La Crise. Sortir de la crise du capi­ta­lisme ou sortir du capi­ta­lisme en crise ? , cha­pitre I, 2008.

Mardi, 8 juin 2010 par Samir Amin — Président du Forum mon­dial des alter­na­tives (FMA)

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