LE NÉOLIBÉRALISME TRIOMPHANT

Vingt ans d’État antisocial

Par , Mis en ligne le 04 septembre 2009

Avec la période de la fin des années 1980, le capi­tal va prendre sa revanche avec une bru­ta­lité insoup­çon­née. Les bou­le­ver­se­ments en chaîne dans tout le bloc sovié­tique en Europe de l’Est ouvrent la voie à la mon­dia­li­sa­tion libé­rale. Le triom­pha­lisme libé­ral s’affirmant, il assi­mile déjà la libé­ra­li­sa­tion abso­lue de l’économie à la ren­ta­bi­lité maxi­male des entre­prises. La réfé­rence au risque devient omni­pré­sente, les socié­tés contem­po­raines mutent vers des « socié­tés du risque », « parce que les régu­la­tions col­lec­tives font de plus en plus défaut pour maî­tri­ser tous les aléas de l’existence », écrit Robert Castel (1). En France, Yvon Gattaz, alors patron du CNPF, ancêtre du Medef, inau­gure ce règne du risque social : « 1983 sera l’année de la lutte pour la flexi­bi­lité », déclare-t-il. Et elle sera pour lui « l’année de la lutte contre les contraintes intro­duites par la légis­la­tion au cours des Trente Glorieuses ». En quelques années, la part des pro­fits grimpe, au détri­ment des salaires. « 1986 est d’ailleurs l’année d’un ajus­te­ment de la part sala­riale d’une incroyable vio­lence », note Frédéric Lordon (2), citant ce chiffre : « 3,5 points de PIB bas­culent en douze mois ! » Pour atteindre un sommet en 1989, avec 33 % de parts des pro­fits et autant de moins pour le sala­riat.

À la fin des années 1980, les méca­nismes de marché, libé­rés sans la moindre entrave, vont garan­tir l’irréversibilité du retour au capi­tal. Surtout, les pro­ces­sus de déré­gle­men­ta­tion concur­ren­tielle se géné­ra­lisent et accom­pagnent la construc­tion euro­péenne comme la nais­sance de l’Organisation mon­diale du com­merce, en 1995. Chargée de « mar­chan­di­ser » la pla­nète, avec notam­ment l’accord mul­ti­la­té­ral sur l’investissement (AMI) et l’accord géné­ral sur le com­merce des ser­vices (AGCS), elle est la bête noire des alter­mon­dia­listes.

L’effondrement des pays de l’Est marque l’avènement de la concur­rence sans frein et rend caduques les aspi­ra­tions sociales aux­quelles le capi­ta­lisme orga­nisé répon­dait plus ou moins. Et cette doc­trine néo­li­bé­rale fut érigée en dogme uni­ver­sel en 1989 par l’économiste amé­ri­cain John Williamson. Cette bana­li­sa­tion n’aurait pas été pos­sible sans la chute du Mur.

Thierry Brun

(1) La Montée des incer­ti­tudes, Seuil, 2009.

(2) La Crise de trop. Reconstruction d’un monde failli, Fayard, 2009.


Vingt ans d’État antisocial

Le néo­li­bé­ra­lisme est devenu la repré­sen­ta­tion idéo­lo­gique domi­nante, en partie grâce au ral­lie­ment de la social-démo­cra­tie.

Par Michel Husson

La crise marque la fin, ou en tout cas une inflexion déci­sive, de la période néoli- bérale. Avec le recul du temps, on peut dis­tin­guer plu­sieurs étapes. La décen­nie 1980 a été celle de la res­tau­ra­tion du profit – et au-delà – de la chute pro­vo­quée par la réces­sion géné­ra­li­sée de 1974-1975. La chute du mur de Berlin consti­tue un nou­veau tour­nant, sym­bo­lique, poli­tique et idéo­lo­gique. Jusque-là, les poli­tiques néo­li­bé­rales étaient rela­ti­ve­ment prag­ma­tiques et conti­nuaient à invo­quer leur carac­tère tran­si­toire : il fal­lait se serrer la cein­ture pour renouer avec l’expansion des Trente Glorieuses. Mais, peu à peu, cette orien­ta­tion néo­li­bé­rale s’est en quelque sorte den­si­fiée et trans­for­mée en une nou­velle vision du monde.

L’effondrement des pays de l’Est mar­quait « la fin de l’histoire », et la concur­rence géné­ra­li­sée ren­dait caduques les aspi­ra­tions sociales aux­quelles le capi­ta­lisme orga­nisé répon­dait plus ou moins. Ses pré­ten­tions s’effacent devant un nou­veau dogme extrê­me­ment cohé­rent qui cou­vrait l’ensemble de la réa­lité sociale. Les « idées sty­li­sées » fon­dant cette doc­trine peuvent être résu­mées de la manière sui­vante :

• les créa­tions d’emplois dépendent de la modé­ra­tion sala­riale ;

• le salaire mini­mum fait obs­tacle à l’embauche de tra­vailleurs non qua­li­fiés ;

• les « charges » sociales nuisent à la com­pé­ti­ti­vité et donc à l’emploi ;

• l’égalité est fac­teur d’inefficacité et doit être rem­pla­cée par la notion d’équité ;

• le chô­mage étant en grande partie « choisi », il faut de fortes inci­ta­tions à la reprise d’emploi ;

• le code du tra­vail est source de rigi­di­tés décou­ra­geant l’embauche ;

• les dépenses publiques sont impro­duc­tives et doivent être réduites ;

• les ser­vices publics sont par nature inef­fi­caces et il faut les pri­va­ti­ser ;

• la pro­tec­tion sociale publique coûte trop cher et doit s’effacer devant les assu­rances pri­vées ;

• toute régle­men­ta­tion est une dis­tor­sion qui éloigne de l’allocation opti­male des res- sources.

La liste n’est sans doute pas exhaus­tive, et l’accent a été mis tour à tour sur ces dif­fé­rentes recettes. Mais elles ont un déno­mi­na­teur commun : la mar­chan­di­sa­tion de tout et de tous. Ce pro­gramme de régres­sion sociale a été mis en appli­ca­tion de manière sys­té­ma­tique, mais il est inachevé en raison des pro­fondes résis­tances sociales qu’il a ren­con­trées. Le bilan des poli­tiques néo­li­bé­rales menées sous la ban­nière des « réformes » est fon­da­men­ta­le­ment ambigu.

Il suffit de reprendre la liste ci-dessus pour consta­ter qu’elle est en grande partie passée dans les faits. Ainsi, la part des salaires a été gelée à un niveau his­to­ri­que­ment bas, contrai­re­ment au nou­veau consen­sus que l’on cherche à impo­ser dans le débat public.

Les inéga­li­tés de toutes sortes ont aug­menté, à l’intérieur du sala­riat, mais aussi et sur­tout entre reve­nus du capi­tal et reve­nus du tra­vail. Les réformes fis­cales suc­ces­sives ont repré­senté autant de cadeaux aux riches. Les pos­si­bi­li­tés d’accès aux ser­vices publics et à la pro­tec­tion sociale ont été peu à peu gri­gno­tées. Les condi­tions d’obtention d’une retraite à taux plein ont été réduites. La flexi­bi­lité du marché du tra­vail s’est consi­dé­ra­ble­ment accrue, en même temps que se déve- lop­pait la pré­ca­rité sous toutes ses formes, diverses et inven­tives. La pro­por­tion de chô­meurs indem­ni­sés s’est réduite, et une bonne partie d’entre eux a été trans­for­mée en assis­tés, qu’il faut moti­ver à coup de « prime pour l’emploi » et de RSA.

Le prin­ci­pal levier qui a permis de trans­for­mer ainsi la réa­lité sociale est en fin de compte le taux de chô­mage, qui n’est jamais redes­cendu suf­fi­sam­ment vers le plein-emploi pour inflé­chir dura­ble­ment les rap­ports de force sociaux. Mais il fal­lait aussi une repré­sen­ta­tion idéo­lo­gique domi­nante qui n’aurait pas été pos­sible sans le ral­lie­ment de la gauche offi­cielle à un social-libé­ra­lisme qui par­tage avec la droite un cer­tain nombre de prin­cipes. La seule excep­tion pra­tique a été le pas­sage aux 35 heures, qui n’est pas allé au bout de sa logique, mais a au moins montré ce qu’il était pos­sible de viser, avec la créa­tion de près de 2 mil­lions d’emplois entre 1997 et 2001. Malheureusement, les moda­li­tés choi­sies ont conduit à une per­cep­tion ambi­va­lente, et le gou­ver­ne­ment de la gauche s’est empressé de mul­ti­plier des mesures qui étaient autant de conces­sions au dogme : pri­va­ti­sa­tions, réformes fis­cales favo­rables aux riches et aux action­naires, prime pour l’emploi, etc. Ces actes d’allégeance expliquent l’incapacité de la social-démo­cra­tie à appa­raître comme une alter­na­tive cré­dible, malgré la crise.

Pourtant, les « réformes » res­tent inache­vées, et les néo­li­bé­raux, dont Sarkozy, ne cessent de répé­ter qu’il faudra reprendre le cours des réformes après une période de key­né­sia­nisme forcé. La retraite à 67 ans pro­po­sée par Hortefeux en est un exemple récent et signi­fi­ca­tif. Les poli­tiques néo­li­bé­rales res­tent en effet en deçà de leurs objec­tifs parce qu’elles se sont heur­tées, notam­ment en France, à des résis­tances scan­dées par les mou­ve­ments sociaux récur­rents sur les retraites en 1995 et 2003, ou sur le CPE en 2006.

Face à ces résis­tances, une stra­té­gie de gri­gno­tage a été adop­tée dans tous les domaines. La gra­tuité de la santé a été peu à peu écor­née. Le CDI, contrat de tra­vail stan­dard, a été lit­té­ra­le­ment encer­clé par un flux inin­ter­rompu de contrats aty­piques et de dis­po­si­tions favo­ri­sant tour à tour le temps par­tiel, l’intérim ou les heures sup­plé­men­taires défis­ca­li­sées. En matière bud­gé­taire, les exemp­tions fis­cales se sont mul­ti­pliées, de manière à faire appa­raître un défi­cit décrété insup­por­table et à démon­ter que les éco­no­mies bud­gé­taires et la réduc­tion des effec­tifs de fonc­tion­naires étaient la seule voie de rééqui­li­brage pos­sible. Les chô­meurs ont été soumis au double régime d’une petite carotte (les inci­ta­tions au retour à l’emploi) et d’un gros bâton (baisse des indem­ni­tés et radia­tions). Le prin­cipe selon lequel les taux de coti­sa­tions sociales ne devraient jamais plus aug­men­ter – alors même que le nombre de retrai­tés aug­mente plus vite que celui des actifs et que les dépenses de santé pro­gressent plus vite que les autres – a engen­dré la pau­pé­ri­sa­tion des retrai­tés et l’inégalité d’accès aux soins.

Ce gri­gno­tage est cepen­dant resté en deçà des objec­tifs. Ainsi, les formes d’emploi aty­piques (temps par­tiel, CDD, etc.) se sont déve­lop­pées et repré­sentent 25,7 % de l’emploi en 2006 (contre 12,6 % en 1982), mais cela veut dire aussi que près des deux tiers des contrats sont encore des CDI. La baisse du taux de pré­lè­ve­ments obli­ga­toires (impôts et coti­sa­tions en pour­cen­tage du PIB) est un objec­tif prio­ri­taire des libé­raux. Sa pro­gres­sion a été blo­quée à partir de 1982 – c’est un succès –, mais il fluc­tue autour de 44 % depuis dix ans, et c’est donc aussi un demi-échec. Les efforts d’un État déli­bé­ré­ment anti­so­cial pour priver le « modèle social » de ses moyens de fonc­tion­ner ont été jus­ti­fiés par sa pré­ten­due res­pon­sa­bi­lité dans le « déclin » fran­çais. Mais la crise change la donne, et l’on feint aujourd’hui de décou­vrir les vertus des « amor­tis­seurs sociaux ». Il va être dif­fi­cile de jus­ti­fier la reprise de l’offensive, et les résis­tances dif­fuses pour­raient à nou­veau deve­nir fron­tales.


* Paru dans Politis du 23 juillet 2009. Mis en ligne sur le site de Michel Husson :
http://​hus​so​net​.free​.fr/​a​n​t​i​s​o​c​9.pdf

* Michel Husson est éco­no­miste à l’Institut de recherches éco­no­miques et sociales. Dernier ouvrage paru : Un pur capi­ta­lisme, édi­tions Page deux, 2008.

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