La crise et les opportunités

Apparemment, au terme du processus qui a conduit au transfert de plus de 4 mille milliards de dollars des caisses des États vers le système financier, la crise qui s’est abattue sur l’économie mondiale commence à se résorber. Un peu partout, les médias ébauchent déjà des analyses selon lesquelles le pire est passé. D’aucuns font état d’indices qui signalent une récupération des niveaux de ventes. Les plus optimistes et les plus téméraires parmi les opérateurs reviennent vers les places boursières pour tenter de récupérer au moins en partie ce qui a été perdu et engranger des bénéfices sur la hausse d’actions dont presque toute la valeur est partie en fumée, pour un montant total de 30 mille milliards de dollars, depuis le début de l’année. Pour avoir une idée de ce que ces chiffres peuvent représenter, il faut savoir que le PIB (Produit Intérieur Brut) annuel mondial se situe aux alentours de 55 mille milliards de dollars.
Par Mis en ligne le 31 août 2009

Cependant, les diag­nos­tics de la crise qui nous sont pro­po­sés par les orga­nismes mul­ti­la­té­raux (Banque Mondiale, Fonds Monétaire International – FMI) et par les gou­ver­ne­ments des pays les plus riches (G8) sont enta­chés d’un grave défaut de fabri­ca­tion : ils sont à la solde des grandes cor­po­ra­tions.

L´économiste Samir Amin attire l’attention sur le fait que dans leur ensemble, les mesures des­ti­nées à secou­rir le sys­tème finan­cier ont été conçues par le FMI conjoin­te­ment avec le G8, et que ce furent les cor­po­ra­tions finan­cières elles-mêmes qui deman­dèrent aux gou­ver­ne­ments à être natio­na­li­sées. De même, toutes les mesures de sau­ve­tage de ces ins­ti­tu­tions furent conçues par elles-mêmes, qui contrôlent la plu­part des orga­nismes publics, les­quels existent, d’ailleurs, pour leur servir de garde-fou ou de bouée de sau­ve­tage [1].

Ainsi, bien que ces entre­prises aient été les prin­ci­pales res­pon­sables des crises mul­tiples et simul­ta­nées qui accablent la pla­nète, on ne trou­vera dans aucune des recom­man­da­tions visant à y faire face une quel­conque men­tion aux pos­sibles mesures sus­cep­tibles de limi­ter ou contrô­ler leur action dans le cadre d’un pro­ces­sus démo­cra­tique des­tiné à pré­ser­ver l’intérêt géné­ral. Au contraire, on assiste au déve­lop­pe­ment d’un mou­ve­ment qui consiste à main­te­nir, faire per­du­rer et ren­for­cer les mêmes struc­tures de pou­voir qui ont géré mon­dia­le­ment les inéga­li­tés, la pau­vreté et mis en danger les équi­libres éco­lo­giques de notre pla­nète. Le FMI et la Banque Mondiale qui béné­fi­cient direc­te­ment des apports signi­fi­ca­tifs consen­tis par le pro­gramme de redres­se­ment éco­no­mique sortent ren­for­cés de cette crise sans qu’il ait été néces­saire pour eux de modi­fier ni leurs stra­té­gies ni leurs inté­rêts, ni même de démo­cra­ti­ser leurs ins­tances de déci­sion.

Dans ce sens, la crise gère une concen­tra­tion tou­jours plus grande de pou­voir et de richesse. En témoignent les récentes acqui­si­tions opé­rées par la Bank of America (Merril Lynch, Countrywide Financial Corporation) ou par Fiat (Chrysler, Opel). Les quelque cinq cents grandes cor­po­ra­tions glo­bales qui répondent ensemble pour la quasi-tota­lité du PIB mon­dial – et qui de fait contrôlent la pla­nète – voient leur nombre dimi­nuer alors que les plus grosses d’entre elles concentrent tou­jours plus de pou­voir. Dans ce contexte, on remar­quera le rôle tou­jours plus impor­tant joué par un groupe aussi réduit que sélect, á savoir les 66 Institutional Investors, qui gèrent rien moins que 75 % des échanges spé­cu­la­tifs pla­né­taires, et dont on sait qu’ils bras­saient plus de 2,1 mille mil­liards de dol­lars par jour au moment où la crise a com­mencé, en 2008 [2].

Dans cette phase du cycle capi­ta­liste, au terme de 30 années durant les­quelles ils ont engrangé des béné­fices consi­dé­rables (1945-1975), ces oli­go­poles dis­putent entre eux la répar­ti­tion d’un excé­dent, d’une plus-value dont le mon­tant a été réduit à une peau de cha­grin. Si l’on prend pour réfé­rence les 500 pre­mières cor­po­ra­tions qui figurent sur la liste de la revue Fortune, le taux annuel de leurs béné­fices était de 7,15 % entre 1960 et 1969, 5,30 % entre 1980 et 1990, 2,29 % entre 1990 et 1999, et de 1,32 % entre 2000 et 2002 [3].

“La crise actuelle n’est pas la consé­quence d’erreurs dues à une mau­vaise régu­la­tion, mais plutôt d’une logique innée, pré­sente dans la dis­pute entre les oli­go­poles autour du par­tage des béné­fices [4],” affirme Amin. Et pour que cette dis­pute puisse avoir lieu, le casino du marché finan­cier doit conti­nuer à exis­ter. Ils n’acceptent pas la régu­la­tion démo­cra­tique du marché et réclament la pro­tec­tion de l’État.

À pré­sent, au sortir d’une polé­mique autour de l’idée selon laquelle la crise doit être attri­buée à l’absence de régu­la­tion et aux excès que celle-ci aurait soi-disant permis, tout conti­nue comme avant. Et ni même les « para­dis fis­caux » ont été inquié­tés. Nous nous trou­vons donc dans une impasse, devant laquelle l’État, sous l’emprise du pou­voir des grandes cor­po­ra­tions, n’a pas la capa­cité d’opérer la régu­la­tion démo­cra­tique qu’on atten­dait de lui afin que l’intérêt public puisse être pro­tégé.

CONSÉQUENCES SOCIALES DE LA CRISE

Les consé­quences sociales de la crise sont alar­mantes. L’impact le plus violent se pro­duit sous la forme d’une aug­men­ta­tion bru­tale de la pau­vreté, par un mou­ve­ment qui rend encore plus pauvres ceux qui l’étaient déjà et qui entraîne éga­le­ment sur sa lancée cer­tains sec­teurs des classes moyennes en-deçà du seuil de pau­vreté. Cette situa­tion se tra­duit concrè­te­ment par une pénu­rie d’aliments, d’eau potable, ainsi que par un recul des inves­tis­se­ments en faveur de l’assainissement de base, de la santé publique, du loge­ment, de l’éducation et, fina­le­ment, de la citoyen­neté.

On assis­tait déjà depuis les années 1980 à une réduc­tion sys­té­ma­tique des reve­nus cor­res­pon­dant à la rému­né­ra­tion du tra­vail, non seule­ment dans les pays les plus pauvres, mais aussi dans les plus déve­lop­pés. Désormais, les inéga­li­tés s’accentuent de plus en plus alors qu’elles avaient déjà plus que doublé au cours des trente der­nières années. Ainsi, en consé­quence des poli­tiques éco­no­miques néo­li­bé­rales conduites un peu par­tout dans le monde, les 20 % les plus riches acca­parent 82,7 % des reve­nus, alors que les deux tiers les plus pauvres n’ont accès qu’à 6 % des richesses [5].

Actuellement, la moitié de la popu­la­tion mon­diale vit en situa­tion de pau­vreté, avec pour tout revenu moins de 2 dol­lars par jour. On estime à 3 mil­liards le nombre de per­sonnes qui seront atteintes le plus dure­ment par la crise actuelle et celles qui lui suc­cé­de­ront.

À l’aune de la conso­li­da­tion de l’influence de la doc­trine néo­li­bé­rale ampli­fiée par le dis­cré­dit qui pèse sur la régu­la­tion publique, on assiste à la mise en place d’un nou­veau scé­na­rio de conflits et de dis­putes, qui annonce de nou­veaux déve­lop­pe­ments his­to­riques pos­sibles. Dans ce contexte, c’est la récu­pé­ra­tion de la légi­ti­mité des ins­ti­tu­tions poli­tiques exis­tantes qui pour cer­tains devient l’enjeu prio­ri­taire, alors que pour d’autres, c’est la créa­tion d’une nou­velle ins­ti­tu­tion démo­cra­tique, orien­tée vers la construc­tion d’une autre société, fondée sur de nou­veaux cri­tères de pro­duc­tion et de consom­ma­tion., qui devient émer­gen­tielle.

Plusieurs éco­no­mistes de renom, parmi les­quels Martin Wolf et Paul Krugman, affirment que le monde se pré­pare à tra­ver­ser des crises suc­ces­sives qui seront chaque fois plus aigues. D’autres experts pré­voient qu’au cours des dix ou quinze pro­chaines années, ces crises don­ne­ront lieu à l’avènement de nou­velles confi­gu­ra­tions de pou­voir, ainsi qu’à de nou­velles idéo­lo­gies à la recherche d’une relé­gi­ti­ma­tion des ins­ti­tu­tions et du régime poli­tique actuel. Wallerstein défend pour sa part qu’une société post­ca­pi­ta­liste devien­dra domi­nante, et même hégé­mo­nique d’ici trente ou qua­rante ans.

“Les chan­ge­ments indis­pen­sables seront pro­vo­qués par l’approfondissement de la crise qui, au prix des souf­frances des plus faibles, se char­gera de démon­trer qu’il ne s’agit pas d’un cau­che­mar auquel les puis­sants pour­ront échap­per sans risques pour leur pou­voir et leurs pri­vi­lèges” [6].

Tout en indi­quant que nous enta­mons une période d’instabilité poli­tique, Julien Lusson et Gustave Massiah dis­cutent les pos­sibles déve­lop­pe­ments que laisse pré­voir la réa­lité actuelle. Ils signalent la fra­gi­lité de la pensée de gauche, les risques que repré­sentent les mobi­li­sa­tions à carac­tère fas­ciste, et pré­voient qu’il sera très dif­fi­cile de faire face aux nou­velles formes de domi­na­tion qui vont néces­sai­re­ment s’imposer dans un futur proche. Mais ils recon­naissent éga­le­ment que les mobi­li­sa­tions sociales conduites dans un esprit de résis­tance au néo­li­bé­ra­lisme et à ses poli­tiques ont engen­dré de nou­velles réa­li­tés, en par­ti­cu­lier en Amérique Latine, car elles ont obtenu la mise en place d’un nou­veau calen­drier de trans­for­ma­tions sociales. On trou­vera dans leurs ana­lyses une pro­fes­sion de foi en l’altermondialisme et en son poten­tiel, qu’ils estiment capable de four­nir des bases pro­pices aux grandes mobi­li­sa­tions sociales et de modi­fier les équi­libres de forces et les poli­tiques.

Il faut retrou­ver la dimen­sion du pro­ces­sus dans sa tota­lité pour pou­voir inter­pré­ter la crise actuelle et ses déve­lop­pe­ments pos­sibles. Si l’on tient compte des évè­ne­ments qui se sont pro­duits tout au long des dix der­nières années, on note que la crise active les réseaux sociaux et les trans­forme en vec­teurs de mobi­li­sa­tion. Pour défendre leurs droits, de nom­breux sec­teurs de la société se poli­tisent, s’articulent, remettent en ques­tion l’actuel sys­tème poli­tique, forment de nou­velles majo­ri­tés élec­to­rales et, par la voie démo­cra­tique, dans nombre de cas, chassent du pou­voir de vieilles oli­gar­chies. Dans cer­tains pays d’Amérique Latine, de tels déve­lop­pe­ments ont conduit à une véri­table refon­da­tion démo­cra­tique. Dans d’autres, ils accé­lèrent un pro­ces­sus de réformes et l’adoption de mesures de pro­tec­tion sociale.

On détecte déjà dans plu­sieurs pays, en consé­quence de la crise actuelle, une crois­sance des mobi­li­sa­tions sociales et des luttes pour la conquête de droits. Et l’on peut s’attendre à voir appa­raître de nou­veaux mou­ve­ments sociaux, tou­jours plus impor­tants, de résis­tance à la sup­pres­sion de droits et à la pré­ca­ri­sa­tion de la vie. D’autant plus en ce moment où les opé­ra­tions de sau­ve­tage du sys­tème finan­cier ont révélé que les États dis­posent d’énormes quan­ti­tés de res­sources dont on igno­rait qu’elles fussent dis­po­nibles, ou même qu’elles exis­taient. Ne serait-ce que pour donner une idée du poten­tiel d’une autre uti­li­sa­tion pos­sible de ces énormes res­sources qui ont été allouées à l’aide au sys­tème finan­cier, Ladislau Dowbor rap­pelle que, selon une étude des Nations-Unies, “si l’on prend comme valeur de réfé­rence le niveau global du pou­voir d’achat tel qu’il a été établi en l’an 2000, il en coû­te­rait pour éra­di­quer l’extrême pau­vreté sur la pla­nète entière – soit le mon­tant néces­saire pour hisser un mil­liard de per­sonnes au-dessus du seuil de pau­vreté, qui est d’un dollar par jour – 300 mil­liards de dol­lars” [7].

“Put the people first” : ce slogan a été adopté lors de récentes mani­fes­ta­tions pour expri­mer l’indignation d’un nombre crois­sant de sec­teurs de la société face aux poli­tiques qui consistent à péna­li­ser le plus grand nombre et à pro­té­ger les grandes cor­po­ra­tions.

DISPUTE AUTOUR DE L’ORDRE DU JOUR

L’analyse des récents évè­ne­ments permet d’identifier l’avènement d’un impor­tant mou­ve­ment à l’initiative du grand capi­tal, qui, dans le but de rem­pla­cer l’idéologie néo­li­bé­rale, cherche à anti­ci­per les com­mo­tions poli­tiques pré­vi­sibles et tente de relé­gi­ti­mer “l’establishment”. Walden Bello annonce qu’un nouvel ordre capi­ta­liste est en ges­ta­tion dont les men­tors seraient le pre­mier-ministre bri­tan­nique Gordon Brown ; l’économiste Jeffrey Sachs ; George Soros ; Kofi Annan ; Joseph Stiglitz et Bill Gates. Les récentes décla­ra­tions de Barack Obama, en rup­ture avec le néo­li­bé­ra­lisme, peuvent être inter­pré­tées dans le même sens.

Progressivement, ce groupe tente de défi­nir le projet de la “démo­cra­tie sociale glo­bale” : éviter tout recul de la mon­dia­li­sa­tion ; faire en sorte que la crois­sance de l’économie aille de pair avec une réduc­tion des inéga­li­tés sociales ; faire face à l’unilatéralisme et réfor­mer les ins­ti­tu­tions ainsi que les accords mul­ti­la­té­raux ; liqui­der l’Accord com­mer­cial de pro­tec­tion des droits de pro­priété intel­lec­tuelle ; annu­ler ou réduire dras­ti­que­ment la dette des pays “en voie de déve­lop­pe­ment” ; pro­mou­voir au moyen d’investissements mas­sifs les Objectifs de déve­lop­pe­ment du mil­lé­naire fixés par l’ONU ; pro­mou­voir la “révo­lu­tion verte”, sur­tout en Afrique, en prio­ri­sant l’utilisation des semences trans­gé­niques ; et enfin, pro­mou­voir un “key­né­sia­nisme vert”, ou un “Green New Deal”, tel qu’il vient d’être bap­tisé, capable de garan­tir un déve­lop­pe­ment durable qui pré­serve l’environnement [8].

Ce projet – qui est celui de la démo­cra­tie sociale glo­bale (DSG) – est appelé à être adopté par le plus grand nombre, dont la quan­tité dépen­dra des pres­sions qui seront exer­cées par les mul­tiples groupes de citoyens qui s’organisent autour de la pro­tec­tion de leurs droits. Dans cer­tains pays, comme le signale José Luis Fiori, pour­ront se pro­duire des rup­tures à carac­tère socia­liste, mais il est plus pro­bable que l’on pro­cède à des adap­ta­tions de la DSG en fonc­tion des pres­sions qui vien­draient à être exer­cées par dif­fé­rents sec­teurs de la société, moti­vées par des dyna­miques d’ordre natio­nal et régio­nal.

Dans l’hypothèse d’une ample dis­sé­mi­na­tion de la DSG comme poli­tique de légi­ti­ma­tion du capi­ta­lisme, la stra­té­gie de ceux qui s’organisent pour pro­té­ger leurs droits doit consis­ter à asso­cier la démo­cra­tie sociale à la démo­cra­tie poli­tique, et à lutter afin de radi­ca­li­ser la démo­cra­tie dans tous les sec­teurs de la vie sociale et poli­tique.

La riposte pos­sible de l’altermondialisme et des mul­tiples acteurs qui résistent à la spo­lia­tion néo­li­bé­rale doit les conduire à arti­cu­ler leurs actions et à se mobi­li­ser autour d’objectifs com­muns, qui peuvent être pré­sen­tés comme des pro­po­si­tions visant à l’élaboration d’un nou­veau Contrat Social, une nou­velle Charte des Droits, à carac­tère mon­dial, à l’image de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, de 1948.

Ce nou­veau Contrat Social doit expri­mer la néces­sité de chan­ge­ments radi­caux. Il doit répondre aux exi­gences de dignité mani­fes­tées par plus de la moitié de la popu­la­tion de la pla­nète ; être concerné par l’environnement et la pré­ser­va­tion de la diver­sité des espèces ; modi­fier la carte géo­po­li­tique du pou­voir, de manière à attri­buer aux pays du Sud le même pou­voir de vote dans les nou­velles ins­tances de déci­sion des poli­tiques inter­na­tio­nales ; garan­tir que celles-ci soient vrai­ment mul­ti­la­té­rales et qu’elles se déve­lop­pe­ront dans le cadre des Nations-Unies.

Suivant la logique qui consiste à tirer parti des oppor­tu­ni­tés créées par la crise, Marcio Pochmann pro­pose de construire de nou­veaux para­digmes de déve­lop­pe­ment socio-éco­no­mique envi­ron­ne­men­tal. Dans ce but, il iden­ti­fie comme néces­saires deux mou­ve­ments stra­té­giques : “L’État doit être refondé. Il doit deve­nir le moyen néces­saire au déve­lop­pe­ment du modèle de civi­li­sa­tion contem­po­rain, confor­mé­ment aux pos­si­bi­li­tés que nous offre le XXIe siècle. Il faut éga­le­ment qu’une révo­lu­tion se pro­duise sur le plan de la pro­priété, de manière à mettre en route une rela­tion plus trans­pa­rente, démo­cra­tique et juste entre tous les acteurs de la société. La pro­priété privée doit migrer vers la pro­priété publique, un pro­ces­sus dans lequel un sys­tème fiscal rénové exer­cera un rôle cen­tral.” [9]

Les oppor­tu­ni­tés créées par la crise, asso­ciées à l’hypothèse selon laquelle les élites éclai­rées pro­po­se­ront un nou­veau régime social et poli­tique iden­ti­fié à la démo­cra­tie sociale glo­bale, adoubent les mou­ve­ments de lutte pour l’extension des droits sociaux et pour une par­ti­ci­pa­tion poli­tique plus ample.

Le défi pour les sec­teurs mobi­li­sés dans cette lutte consiste à explo­rer de nou­velles formes de rela­tion entre l’État et la citoyen­neté, capables d’étendre le contrôle social. Il s’agit d’inventer de nou­velles formes de démo­cra­tie sans refu­ser pour autant les prin­cipes de la démo­cra­tie libé­rale ; d´opérer un pas­sage à partir de la défense des valeurs et des prin­cipes vers des pro­po­si­tions concrètes de poli­tiques publiques qui s’inspirent des mobi­li­sa­tions popu­laires, des pra­tiques de résis­tance, por­teuses de demandes sociales, et des aspi­ra­tions au vivre-bien, et qui les tra­duisent concrè­te­ment.

L’analyse de ces mobi­li­sa­tions et de leurs conquêtes permet d’identifier un ensemble de pro­po­si­tions qui contri­buent à la défi­ni­tion d’un projet de base de reven­di­ca­tion de droits qui doivent être garan­tis pour tous. Tout en recon­nais­sant les limites de la citoyen­neté orga­ni­sée, la stra­té­gie consiste à faire pres­sion sur le projet de démo­cra­tie sociale glo­bale, à lutter pour étendre l’ensemble des droits et créer les condi­tions pro­pices à de nou­velles conquêtes.

Mais le défi ne s’arrête pas là. Il s’agit aussi d’élaborer un projet de futur pour nos socié­tés en pro­po­sant la mise en œuvre de poli­tiques publiques qui arti­culent le social, l’écologique, la paix et la liberté. Et de tirer des leçons du vécu de cer­tains pays du Sud, en par­ti­cu­lier des récentes expé­riences de trans­for­ma­tion sociale, dans cer­tains cas de refon­da­tion démo­cra­tique, qui se sont pro­duites en Amérique Latine.

“PUT THE PEOPLE FIRST”

Eléments pour un ordre du jour posi­tif de trans­for­ma­tion sociale :

Ce slogan, “Les per­sonnes en pre­mier lieu”, qui est apparu lors de récentes mani­fes­ta­tions en Europe et aux USA contre les opé­ra­tions de secours du sys­tème finan­cier opé­rées par les gou­ver­ne­ments, consti­tue un pro­to­cole entre les dif­fé­rents mou­ve­ments sociaux et les réseaux qui les orga­nisent. Il sym­bo­lise tout l’éventail des droits : sociaux, poli­tiques et envi­ron­ne­men­taux. Il demande éga­le­ment la créa­tion de nou­veaux droits, d’un nouvel ordre social qui néces­site un nouvel ordre poli­tique afin d’être radi­ca­le­ment démo­cra­tique et de socia­li­ser le pou­voir.

Il est á pré­voir que l’impact de la crise sur la pau­vreté et sur les classes moyennes gère de nou­velles mobi­li­sa­tions de résis­tance. Celles-ci ne seront pas géné­ra­li­sées et trai­te­ront, cha­cune, de dif­fé­rentes demandes dans le cadre de la lutte pour la conquête des droits. Mais elles pour­ront s’articuler entre elles en pro­dui­sant une plate-forme com­mune de droits, dans laquelle cha­cune se recon­naî­trait et, en même temps, assu­me­rait sa part dans la créa­tion d’une nou­velle société.

Après plus de 60 ans sous le dra­peau de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, et alors que nous fai­sons face à une crise de civi­li­sa­tion sans pré­cé­dent, le moment est venu de cher­cher à mettre en place un nou­veau modèle de civi­li­sa­tion ; et d’établir, à partir des demandes et des aspi­ra­tions expri­mées par les mou­ve­ments sociaux, un calen­drier pour l’adoption de nou­veaux droits ainsi que l’exigence de la mise en place de poli­tiques publiques aptes à les ins­tau­rer.

Un projet a déjà surgi au sein de dif­fé­rents groupes qui consiste à éla­bo­rer une nou­velle décla­ra­tion de droits, contem­po­raine et pro­gres­siste. La Déclaration Universelle des Droits de la Citoyenneté. Une pierre angu­laire autour de laquelle les mou­ve­ments sociaux pour­ront coor­don­ner leurs actions et les États défi­ni­ront leurs poli­tiques. Ce nouvel ordre du jour est appelé à faire pres­sion sur la démo­cra­tie sociale glo­bale nais­sante.

La situa­tion impose une radi­ca­li­sa­tion de la démo­cra­tie, mais aussi un nou­veau décou­page des acti­vi­tés éco­no­miques pour faire face au défi du réchauf­fe­ment global et répondre prio­ri­tai­re­ment aux néces­si­tés de la majo­rité des êtres humains. Elle oblige éga­le­ment à mettre en place des poli­tiques de déve­lop­pe­ment natio­nales orien­tées vers la pro­duc­tion de nou­veaux modèles de pro­duc­tion et de consom­ma­tion, sans oublier la néces­sité d’imprimer une “révo­lu­tion verte” à la dyna­mi­sa­tion des mar­chés internes popu­laires et des classes moyennes.

Parmi les élé­ments appe­lés à com­po­ser cet ordre du jour posi­tif de trans­for­ma­tion sociale, cer­taines pro­po­si­tions méritent notre atten­tion :

1. APPUYER ET RENFORCER LES RÉSEAUX DE CITOYENNETÉ

Alvaro Garcia Linera indique que se déroule en ce moment en Bolivie, “un cycle d’intenses mobi­li­sa­tions sociales qui peuvent être com­prises comme des re-inven­tions de la démo­cra­tie : femmes au foyer, jeunes, pay­sans, ouvriers et intel­lec­tuels déli­bèrent, assument les prises de déci­sion, déter­minent leurs objec­tifs, changent de gou­ver­nants et défi­nissent ce qui doit être fait dans leur pays : natio­na­li­ser les hydro­car­bures, accom­pa­gner les déli­bé­ra­tions de l’Assemblée Constituante, récu­pé­rer les res­sources natu­relles [10] ”.

Cette expé­rience qui acquiert des formes et des nuances dis­tinctes prend place éga­le­ment dans d’autres pays du conti­nent. Elle est orien­tée vers le futur. La région s’est trans­for­mée en un labo­ra­toire unique d’expériences sociales et poli­tiques qui peuvent ins­pi­rer de nou­veaux para­digmes au reste du monde.

La résis­tance au néo­li­bé­ra­lisme à l’échelle mon­diale a permis à la citoyen­neté de construire ses réseaux et ses forums – natio­naux et inter­na­tio­naux – consti­tués d’organisations et de mou­ve­ments sociaux qui, dans la crise, fonc­tionnent comme des vec­teurs qui cata­lysent d’autres enti­tés et mou­ve­ments et poli­tisent leurs demandes. Il est ainsi devenu essen­tiel de ren­for­cer les capa­ci­tés de ces réseaux et forums.

2. REFONDER L’ÉTAT RÉPUBLICAIN ET DÉMOCRATIQUE

Vandana Shiva pro­pose d’édifier de nou­velles ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques qui garan­tissent la pro­tec­tion du bien-être de la nature et des per­sonnes. À cet effet, il faut implan­ter le contrôle démo­cra­tique et par­ti­ci­pa­tif, aussi bien de l’économie natio­nale que de l’économie glo­bale [11].

3. CHANGER LA MATRICE ENERGÉTIQUE

Le réchauf­fe­ment global et ses consé­quences dévas­ta­trices qui se font déjà sentir dans la plu­part des régions de la pla­nète exigent des mesures radi­cales de pro­tec­tion de l’humanité et des res­sources natu­relles. Ainsi, un chan­ge­ment urgent de la matrice éner­gé­tique s’impose.

4. UN CONTROLE SOCIAL DU SYSTÈME FINANCIER

Susan George explique que “les banques sont en train de rece­voir d’énormes sommes do NOTRE argent, bien que ce fait soit occulté des citoyens, e cela signi­fie que ces banques nous appar­tiennent. Elles doivent donc être pla­cées sous contrôle social et être uti­li­sées pour finan­cer une nou­velle éco­no­mie qui res­pecte l’environnement et soit créa­trice d’emplois ”. L’auteur sug­gère éga­le­ment qu’il faut implan­ter un contrôle strict des mou­ve­ments de capi­tal, par un ren­for­ce­ment de la régu­la­tion publique.

5. ANNULATION DE LA DETTE EXTERNE

Annulation de la dette externe des pays en voie de déve­lop­pe­ment en échange d’investissements dans le reboi­se­ment des forêts, la conser­va­tion de la bio­di­ver­sité, et dans les sec­teurs da la santé et de l’éducation [12].

6. PRIORITÉ À L’INTÉGRATION RÉGIONALE

Mettre en place une nou­velle phase de déco­lo­ni­sa­tion au moyen d’alliances entre les pays émer­gents, où la prio­rité devient l’intégration régio­nale et non plus l’accès aux mar­chés du Nord. Stimuler et ren­for­cer la for­ma­tion de blocs régio­naux et les poli­tiques de coopé­ra­tion, ainsi que les sys­tèmes de repré­sen­ta­tion régio­naux au niveau mon­dial.

7. NATIONALISER LES GRANDES CORPORATIONS

Le contrôle démo­cra­tique de la poli­tique requiert la natio­na­li­sa­tion des grandes cor­po­ra­tions. Les entre­prises pos­sé­dant un PIB supé­rieur à celui de nom­breux pays doivent cesser d’exister. Ces entre­prises sub­juguent l’État et sacri­fient l’intérêt public et la démo­cra­tie à leurs objec­tifs privés.

8. RÉCUPÉRATION DES BIENS COMMUNS

Vandana Shiva explique que “la récu­pé­ra­tion des biens com­muns est le pre­mier pas à fran­chir pour per­mettre l’inclusion sociale et l’implantation de la jus­tice socio-éco­no­mique. Chaque citoyen a droit à une part égale des biens com­muns, per­sonne ne peut être exclu, per­sonne ne peut s’approprier de biens qui ne soient pas néces­saires à son exis­tence. Il s’agit d’exiger que les semences, l’eau, l’atmosphère soient consi­dé­rées comme des biens com­muns, des biens publics, et de les uti­li­ser uni­que­ment pour assu­rer le bien-être de tous ”. [13]

9. ASSURER UN REVENU DE BASE DE CITOYENNETÉ

“Le Revenu de base de citoyen­neté est une somme payée en argent, incon­di­tion­nel­le­ment, à chaque citoyen habi­tant une région déter­mi­née. Ce mon­tant est dis­tri­bué par le pou­voir public de manière éga­li­taire, quel que soit le niveau social ou la dis­po­si­tion à tra­vailler de celui qui le reçoit. La rétri­bu­tion garan­tit le droit inalié­nable de tous à jouir d’une partie des richesses pro­duites dans la région.” [14]

10. SÉCURITÉ ALIMENTAIRE ET NUTRITIONNELLE

On entend par Sécurité ali­men­taire et nutri­tion­nelle la réa­li­sa­tion du droit de tous à une ali­men­ta­tion saine, acces­sible et de qua­lité, en quan­tité suf­fi­sante et de façon per­ma­nente, basée sur des pra­tiques ali­men­taires pro­mo­trices de la santé, sans que cela com­pro­mette ni l’accès à d’autres néces­si­tés tout aussi essen­tielles ni le sys­tème ali­men­taire futur, car elle doit être main­te­nue sur des bases durables. [15]

11. POLITIQUES DE L’EMPLOI

Mettre en œuvre une poli­tique d’emploi garanti de 12 heures par semaine pour tout citoyen de 25 à 55 ans. Établir un lien clair entre les reve­nus et le tra­vail, qui doit être moins lié à la ques­tion de la survie et asso­cié de pré­fé­rence à l’utilité et á la créa­ti­vité socio-col­lec­tive.

12. RÉORGANISATION DES SERVICES PUBLICS

Investir prio­ri­tai­re­ment dans la construc­tion d’infrastructures et dans la mise en place d’équipements et de ser­vices, de manière à répondre de manière uni­ver­selle, gra­tuite et qua­li­ta­tive aux néces­si­tés de la popu­la­tion du ter­ri­toire.

Nous venons d’aligner quelques pro­po­si­tions qui pour­raient faire partie de cet ordre du jour posi­tif de trans­for­ma­tion sociale ; évi­dem­ment, elles n’épuisent pas le registre des besoins et des pro­jets qui s’accumulent tout au long de la mobi­li­sa­tion des socié­tés. Mais elles offrent des contri­bu­tions concrètes au débat sur le contenu de la nou­velle Déclaration Universelle des Droits de la Citoyenneté, au cas où celle-ci se révè­le­rait être l’instrument indi­qué pour orga­ni­ser la dis­cus­sion á propos d’un nou­veau modèle de civi­li­sa­tion ; une dis­cus­sion qui doit défi­nir un ensemble de droits et de res­sources aux­quelles tout être humain doit pou­voir accé­der, au terme d’un pro­ces­sus dans lequel les États devront assu­mer leurs res­pon­sa­bi­li­tés.

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- La crise et les opor­tu­ni­tées par SILVIO CACCIA BAVA
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Notes

[1] Propos de Smitu Kothari & Benny Kuruvilla recueillis par Samir Amin ; in India’s National Magazine ; vol. 25 ; Issue 26 ; Déc. 20, 2008-Jan. 02, 2009.

[2] Ladislau Dowbor. “A crise finan­ceira sem mis­té­rios : conver­gên­cia dos dramas eco­nô­mi­cos, sociais e ambien­tais”, fev. 2009

[3] Walden Bello. “Novo consenso capi­ta­lista está em ges­ta­ção” ; in Sin Permiso, 13/01/2009.

[4] Propos de Smitu Kothari & Benny Kuruvilla recueillis par Samir Amin ; in India’s National Magazine ; vol. 25 ; Issue 26 ; Déc. 20 2008-Jan. 02, 2009

[5] Ladislau Dowbor, op. cit.

[6] Julien Lusson et Gustave Massiah. “Les issues stra­té­giques à la crise glo­bale : le débat inter­na­tio­nal et la démarche du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste” ; avril 2009

[7] Ladislau Dowbor, op. cit

[8] Walden Bello, op. cit

[9] Marcio Pochmann. “A tarefa dos pro­gres­sis­tas” ; Agência Carta Maior 22/04/2009.

[10] Álvaro Garcia Linera, vice-pré­sident de la Bolivie. Commentaire au texte d’Antonio Negri, “O movi­mento dos movi­men­tos” ; in encarte CLACSO – Cadernos da América Latina “Le Monde Diplomatique Brasil”, nº 20, mars 2009

[11] Propos de Vandana Shiva recueillis à l’invitation de l’auteur, 05/2009

[12] Propos de Susan George recueillis à l’invitation de l’auteur

[13] Propos de Vandana Shiva recueillis à l’invitation de l’auteur.

[14] Wikipédia

[15] FBSAN, Charrte de Principes

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