Université inc., pour une défense de la connaissance inutile

Par Mis en ligne le 08 juin 2014

universite-inc-siteC’est un véri­table cri d’alarme que lancent les cher­cheurs Éric Martin et Maxime Ouellet dans ce court docu­ment (une cen­taine de pages) à ten­dance pam­phlé­taire et hau­te­ment docu­menté, publié récem­ment chez Lux dans la col­lec­tion Lettres libres. Non seule­ment s’agit-il d’alarmer les citoyens qué­bé­cois sur la ques­tion de l’endettement des étu­diants, mais les auteurs pré­voient éga­le­ment que la future bulle spé­cu­la­tive érigée sur cet endet­te­ment risque d’être com­pa­rable à celle de l’immobilier qui a secoué les sec­teurs ban­quiers et finan­ciers ces der­nières années.


Le docu­ment est orga­nisé en 8 courts cha­pitres ser­vant à débou­lon­ner 8 mythes lar­ge­ment col­por­tés et ser­vant de base au dis­cours sur la néces­sité d’augmenter les frais de sco­la­rité[1]pour sauver les uni­ver­si­tés qué­bé­coises. Il s’agit donc de 8 argu­ments fal­la­cieux, repo­sant sur des chiffres tron­qués et ser­vant à convaincre la popu­la­tion qué­bé­coise sur l’urgence d’emboîter le pas et de suivre le modèle anglo-saxon, au prix de sur­en­det­ter les étu­diants : « Selon le New York Times, cer­tains diplô­més en droit ont des dettes de plus de 250 000 $ et font face aux pires pers­pec­tives d’emploi depuis des décen­nies » (p. 40)[2]. Enfin, la der­nière sec­tion de l’ouvrage offre une tri­bune à 4 per­son­na­li­tés publiques qui se pro­noncent contre la hausse des frais de sco­la­rité (Guy Rocher, Lise Payette, Omar Aktouf et Victor-Lévy Beaulieu).

On y démontre par­ti­cu­liè­re­ment que le sous-finan­ce­ment des uni­ver­si­tés est en fait un spectre nua­geux der­rière lequel se cache le désir commun de l’État, des rec­teurs et de l’industrie de pro­fi­ter des recettes d’une éco­no­mie du savoir. L’arrimage des domaines éco­no­miques à ceux du savoir vise à « struc­tu­rer un espace uni­ver­si­taire géné­ra­teur de pro­fits. » Un espace appar­te­nant à l’élite indus­trielle et poli­tique, favo­ri­sant la recherche au détri­ment de l’enseignement : « Il existe bel et bien une Hamburger UniversityMcDonald’s en Illinois, mais qui pour­rait sérieu­se­ment pré­tendre que cet éta­blis­se­ment des­tiné à la for­ma­tion des gérants de la chaîne a quelque chose à voir avec la Sorbonne ? On demande pour­tant à l’université de s’en ins­pi­rer pour répondre immé­dia­te­ment aux impé­ra­tifs terre-à-terre de telle ou telle com­pa­gnie et de cesser d’être une tour d’ivoire. » (p. 19) Cette tour d’ivoire dési­gnant, bien entendu, toute cette connais­sance qui « ne sert à rien » aux yeux de l’industrie. Cette connais­sance qui permet à l’humain d’être un peu plus huma­niste, d’apprendre à vivre en société et pour la société, au risque d’être un peu moins ren­table. Il s’agit de connais­sances liées aux valeurs éthiques, his­to­riques et cultu­relles, per­met­tant de com­prendre le monde selon des pers­pec­tives diverses et de trans­mettre un patri­moine commun. L’espace sco­laire doit conser­ver sa mis­sion d’enseignement et per­mettre le trans­fert du patri­moine col­lec­tif. Il va sans dire que cette mis­sion ne fait pas partie du cur­ri­cu­lum de l’Université inc., gérée telle une entre­prise pour laquelle on cal­cule le ren­de­ment…

En somme, le texte de Martin et Ouellet est une invi­ta­tion à réaf­fir­mer la néces­saire soli­da­rité entre les classes sociales, à pro­té­ger le sys­tème de redis­tri­bu­tion des richesses par l’impôt pro­gres­sif, car c’est ainsi que l’État (celui des citoyens!) confirme ses valeurs d’inclusion, d’ouverture et d’équité.

Les 8 mythes :

Mythe 1 : Il faut aug­men­ter les frais de sco­la­rité parce que les uni­ver­si­tés sont sous-finan­cées.

Mythe 2 : La hausse des droits de sco­la­rité ne réduit pas l’accès à l’université.

Mythe 3 : La hausse des frais de sco­la­rité sera com­pen­sée par une aug­men­ta­tion de l’aide finan­cière aux études et indexera ces frais à la valeur qu’ils avaient en 1968.

Mythe 4 : La modu­la­tion des frais de sco­la­rité par dis­ci­pline est plus équi­table.

Mythe 5 : Il est juste d’augmenter les frais de sco­la­rité parce qu’en inves­tis­sant davan­tage dans leur « capi­tal humain », les étu­diants vont obte­nir un meilleur salaire une fois sur le marché du tra­vail.

Mythe 6 : Le bas prix des études uni­ver­si­taires dimi­nue la valeur des diplômes.

Mythe 7 : Les dons privés ne menacent pas l’indépendance de l’université.

Mythe 8 : La com­mer­cia­li­sa­tion de la recherche uni­ver­si­taire va servir à finan­cer le sys­tème uni­ver­si­taire.

[1] L’expression « frais de sco­la­rité » plutôt que « droit de sco­la­rité » a été majo­ri­tai­re­ment rete­nue par les auteurs de l’ouvrage. C’est pour­quoi elle est employée dans ce compte rendu.

[2] Citant : David Segal, « Is Law School a Losing Game ? », nytimes​.com, 8 jan­vier 2011, www​.nytimes​.com/​2​0​1​1​/​0​1​/​0​9​/​b​u​s​i​n​e​s​s​/​0​9​l​a​w​.​h​t​m​l​?_r=1

La géné­rale Web, 7 février 2012

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