Quelle stratégie ?

Pour lutter contre le gouvernement Harper

Par Mis en ligne le 06 juin 2014

Lors du congrès du CTC en mai der­nier à Montréal, le pré­sident de la FTQ, Daniel Boyer, avait fait miroi­ter la pos­si­bi­lité d’user de stra­té­gie lors des pro­chaines élec­tions fédé­rales de 2015 afin de défaire le gou­ver­ne­ment Harper. Il y a quelques jours le jour­nal Le Soleil indi­quait que pour la pre­mière fois depuis que le Bloc qué­bé­cois existe, la cen­trale syn­di­cale pour­rait recom­man­der d’appuyer un parti fédé­ra­liste à Ottawa.

Pour la FTQ c’est en quelque sorte n’importe qui sauf le gou­ver­ne­ment Harper. « Nous vou­lons battre le Parti conser­va­teur. » Des porte-cou­leurs du Nouveau Parti démo­cra­tique ou du Parti libé­ral du Canada pour­raient pro­fi­ter de cette stra­té­gie. À la gran­deur du Canada, la FTQ estime que le vote stra­té­gique peut être envi­sagé dans une soixan­taine de cir­cons­crip­tions, dont les deux tiers en Ontario. Reste à convaincre les affi­liés du pan­ca­na­dien Conseil du tra­vail du Canada d’y adhé­rer. (1)

Cette idée se veut une réponse à l’offensive anti ouvrière et anti sociale appli­quée par le gou­ver­ne­ment Harper depuis son élec­tion en 2006. Mais c’est une réponse simple à une pro­blé­ma­tique beau­coup plus com­plexe. Premièrement elle exige de convaincre les syn­di­ca­listes et pro­gres­sistes du reste du Canada, de voter pra­ti­que­ment pour les Libéraux. Il y a 308 cir­cons­crip­tions au Canada, dont 75, au Québec. Aux élec­tions de 2011, les conser­va­teurs ont obtenu 167 sièges, le NPD 102 et les Libéraux 34.

Au Québec, seule­ment cinq conser­va­teurs ont été élus ; Maxime Bernier en Beauce, Staven Blaney dans Lévis-Bellechasse, Jacques Gourde dans Lotbinière—Chutes-de-la-Chaudière, Denis Lebel dans Roberval — Lac St-Jean et Christian Paradis dans Mégantic—L’Érable. Par contre il y a 57 dépu­tés néo-démo­crates et 8 libé­raux et 3 blo­quistes.

Si l’on suit bien la logique, le vote stra­té­gique s’adresse donc sur­tout au reste du Canada où 162 conser­va­teurs ont été élus contre 45 néo-démo­crates et 26 libé­raux. Mais l’élection de Justin Trudeau à la tête de son parti a remis les libé­raux à l’avant-plan, non pas à cause de ses idées, bien au contraire, mais à cause de la noto­riété de son nom. Le PLC risque donc de reprendre son rôle perdu depuis le scan­dale des com­man­dites et relé­guer le NPD à l’arrière-plan. Cette situa­tion obli­gera les forces vives du mili­tan­tisme dans le reste du Canada à faire cam­pagne pour la force mon­tante si l’on veut être com­pa­tibles avec la consigne de vote stra­té­gique, donc de faire cam­pagne dans la majo­rité des cas pour les libé­raux.

Même avec toutes les limites du NPD comme parti élec­to­ra­liste dont les poli­tiques se rap­prochent de plus en plus du parti libé­ral sur­tout depuis l’arrivée de Mulcair, une telle posi­tion est incon­ce­vable. Cela signi­fie tra­vailler à décons­truire toute l’idée de construc­tion d’une alter­na­tive ouvrière dans le reste du Canada. Malgré toutes les défor­ma­tions de ce parti, le NPD a tou­jours repré­senté pour le mou­ve­ment ouvrier un réflexe d’identification de classe et un refus de la poli­tique liée aux grandes entre­prises.

Cette poli­tique est donc orga­ni­que­ment néfaste pour le mou­ve­ment ouvrier et popu­laire du reste du Canada en ce qu’elle par­ti­ci­pera à la désor­ga­ni­ser poli­ti­que­ment, sans comp­ter les illu­sions qu’elle par­ti­ci­pera à semer. Il ne faut pas négli­ger non plus le fait qu’une telle pro­po­si­tion de vote stra­té­gique ren­con­trera une résis­tance sur­tout dans la couche mili­tante.

En ce qui concerne le Québec, la montée de Justin Trudeau modi­fiera éga­le­ment l’échiquier poli­tique. Mais même si l’on s’en tenait à la situa­tion actuelle, il serait assez para­doxal de voir la FTQ faire cam­pagne pour le NPD au Québec alors qu’elle pro­po­se­rait aux syn­di­cats du reste du Canada de voter majo­ri­tai­re­ment libé­ral.

Toute stra­té­gie de vote utile vise tou­jours la prise du pou­voir, et non pas de nuire à un parti. La logique obli­gera donc à favo­ri­ser à l’échelle pan­ca­na­dienne le parti qui pourra défaire Harper, ce qui avan­ta­gera les libé­raux. La FTQ semble donc s’engager dans un pari piégé et ardu.

Le combat contre les poli­tiques anti­so­ciales du gou­ver­ne­ment conser­va­teur ne repré­sente pas moins un enjeu cru­cial. Mais c’est aussi un combat contre les poli­tiques néo­li­bé­rales que les libé­raux ont éga­le­ment appli­quées. Les com­pres­sions suc­ces­sives dans le régime d’assurance-emploi et les ten­ta­tives répé­tées de pri­va­ti­ser le ser­vice postal en sont des exemples, de même que la poli­tique guer­rière au Moyen-Orient.

La ques­tion du vote stra­té­gique sup­pose en bout de piste, si cela fonc­tionne et cela est loin d’être garanti, qu’un vote pour un gou­ver­ne­ment libé­ral peut nous assu­rer un répit. C’est gran­de­ment sous-esti­mer la base poli­tique de ce parti, qui même s’il n’est pas seule­ment basé sur les ins­ti­tu­tions régio­nales de l’Ouest comme c’est le cas avec les conser­va­teurs, n’est pas moins consti­tué des grandes entre­prises cana­diennes et des mul­ti­na­tio­nales, les­quelles ne lais­se­ront pas partir faci­le­ment les gains effec­tués sous les conser­va­teurs.

Au final, cette stra­té­gie aura pour prin­ci­pal effet de désor­ga­ni­ser le mou­ve­ment ouvrier cana­dien et d’élargir le fossé avec les forces sociales au Québec dans une période où l’austérité est à l’ordre du jour et où les forces de droite conti­nue­ront de mener l’offensive contre la popu­la­tion afin d’augmenter leurs marges de profit. Il n’y aura pas de chemin facile, mais il est essen­tiel de conce­voir en pre­mier lieu un plan de mobi­li­sa­tion à l’échelle cana­dienne et qué­bé­coise. Aucune élec­tion ne pourra donner de résul­tats à l’avantage du mou­ve­ment ouvrier sans d’abord créer de rap­port de forces.

Dans l’état actuel des choses et en consi­dé­rant les menaces qui pèsent au niveau envi­ron­ne­men­tal, au niveau de la déstruc­tu­ra­tion des pro­tec­tions sociales et des ser­vices publics, ainsi que de l’offensive anti syn­di­cale, l’idée de jour­nées d’actions natio­nales comme il a été sug­géré par le pré­sident de la Fédération de tra­vail de l’Ontario, Syd Ryan, lors du congrès du CTC est cer­tai­ne­ment l’urgence de l’heure. Quant à la ques­tion d’une alter­na­tive poli­tique, nous y revien­drons dans un pro­chain article.

Le forum social des peuples qui aura lieu à Ottawa en août pro­chain sera une occa­sion pri­vi­lé­giée pour dis­cu­ter de telles pers­pec­tives.

3 juin 2014

(1) Michel Corbeil, « La prio­rité de la FTQ : battre Stephen Harper », Le Soleil, 29 mai 2014

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