La gauche radicale après Syriza:

Une rébellion démocratique en Europe ?

Par Mis en ligne le 04 avril 2016

« Pour une rébel­lion démo­cra­tique en Europe » : tel est le titre de la décla­ra­tion adop­tée par la confé­rence « Plan B pour l’Europe » tenue à Madrid du 19 au 21 février der­nier. Réunis pour tirer des leçons de l’échec de Syriza à l’été 2015, des cen­taines de par­ti­ci­pants issus de mou­ve­ments sociaux et des partis de gauche anti-aus­té­rité euro­péens ont conclu à l’importance de lancer un mou­ve­ment de déso­béis­sance civile contre les ins­ti­tu­tions euro­péennes et leurs dik­tats auto­ri­taires, pour que ne se répète plus le « coup d’état » éco­no­mique per­pé­tré l’été der­nier contre le peuple grec. (1)

Avec des têtes d’affiches comme Yanis Varoufakis (ancien ministre des finances dans le gou­ver­ne­ment Syriza) et Zoé Konstantopoulo (ancienne pré­si­dente du par­le­ment grec,) ainsi que des par­le­men­taires pro­ve­nant des partis de gauche radi­cale d’Espagne (Podemos) et d’Allemagne (Die Linke), et bien sûr des figures très connues de la gauche sociale comme Susan George ou Éric Toussaint, cette confé­rence a été un pas en avant vers le ras­sem­ble­ment des mou­ve­ments euro­péens autour d’une stra­té­gie com­mune après le choc de la défaite subie par Syriza. D’ores et déjà, des confé­rences du même type sont pré­vues en Italie et en Allemagne au cou­rant des pro­chains mois.

Une année tumul­tueuse pour la gauche anti-aus­té­rité

L’année 2015 s’est avérée fort tumul­tueuse pour la gauche radi­cale euro­péenne. Après l’enthousiasme déclen­ché par la vic­toire de Syriza en jan­vier 2015 et son succès au réfé­ren­dum du 5 juillet, la conster­na­tion s’est répan­due à la suite de la capi­tu­la­tion du gou­ver­ne­ment grec devant le chan­tage éco­no­mique et finan­cier des ins­ti­tu­tions euro­péennes. L’accord du pre­mier ministre Tsipras à une poli­tique d’austérité encore plus rigou­reuse que les pré­cé­dentes a sonné le glas des ten­ta­tives popu­laires en Grèce de ren­ver­ser l’austérité.

Depuis, des signes plus encou­ra­geants se sont mani­fes­tés : le Bloc de gauche au Portugal et puis Podemos en Espagne ont atteint des scores élec­to­raux leur per­met­tant de déte­nir la balance du pou­voir dans leurs par­le­ments natio­naux et donc de chas­ser du gou­ver­ne­ment les partis de droite pro-aus­té­rité. Ces succès res­tent rela­tifs, notam­ment au Portugal, où le Bloc de gauche appuie de l’extérieur un gou­ver­ne­ment social-démo­crate qui est loin d’être ferme sur ses enga­ge­ments. En Espagne, les pour­par­lers pour former un gou­ver­ne­ment anti-aus­té­rité sont au point mort. Malgré ces nuances, des avan­cées ont redonné du tonus à la gauche radi­cale en Europe.

Pourquoi un « Plan B » ?

La ques­tion lan­ci­nante posée par l’expérience mal­heu­reuse de Syriza demeure entière : que faire si les grandes puis­sances euro­péennes, appuyées par la Banque cen­trale euro­péenne (BCE) et tout un arse­nal de trai­tés limi­tant la sou­ve­rai­neté natio­nale, décident de sabo­ter l’économie, asphyxier les banques et accu­ler la popu­la­tion à la misère ? Le « Plan A », qui est de gagner les élec­tions natio­nales avec un pro­gramme anti-aus­té­rité validé et appuyé par la popu­la­tion, s’avère inopé­rant devant un refus clai­re­ment exprimé par les ins­ti­tu­tions et puis­sances euro­péennes de res­pec­ter les règles démo­cra­tiques et la sou­ve­rai­neté par­le­men­taire.

C’est là qu’intervient le « Plan B », nommé ainsi dans le sillon du plan alter­na­tif que l’aile gauche de Syriza avait déve­loppé au moment des négo­cia­tions avec l’Europe. Essentiellement, ce plan B inclut le refus de rem­bour­ser la dette, la natio­na­li­sa­tion des banques locales et l’établissement d’une mon­naie natio­nale de rechange à l’euro. Cette idée est reprise par la gauche radi­cale euro­péenne qui appelle à déso­béir aux ins­ti­tu­tions euro­péennes cam­pées sur leurs poli­tiques dra­co­niennes et à déve­lop­per un large mou­ve­ment social capable de mettre fin aux ten­ta­tives d’étouffer des poli­tiques anti-aus­té­ri­taires natio­nales.

Des dif­fé­rences sur la ques­tion de l’Europe

Tout en étant unis sur la pers­pec­tive de ras­sem­bler les mou­ve­ments sociaux et poli­tiques dans un large front anti-aus­té­rité, les mou­ve­ments ont des opi­nions diver­gentes sur la ques­tion de l’Europe.

D’un côté se retrouvent Varoufakis et son mou­ve­ment DiEM25, qui appellent à démo­cra­ti­ser les ins­ti­tu­tions de l’Union euro­péenne d’ici 2025, sous peine d’un écla­te­ment qui pour­rait infli­ger de ter­ribles épreuves au monde entier. De l’autre, des per­son­na­li­tés telles Konstantopoulo et Toussaint, pensent plutôt que les ins­ti­tu­tions euro­péennes actuelles sont irré­for­mables et que la déso­béis­sance civile pour­rait aller jusqu’à la sortie de l’Europe.

Pour Toussaint, les partis de gauche radi­cale à la lumière de l’expérience grecque devraient mener leurs cam­pagnes élec­to­rales en décla­rant publi­que­ment qu’il est inac­cep­table que l’Europe impose l’équilibre bud­gé­taire à un peuple qui décide sou­ve­rai­ne­ment de mettre fin à l’austérité. (2)

Bref, si un consen­sus se dégage au sein de la gauche radi­cale sur le besoin d’élaborer un Plan A et un Plan B, le contenu et la fina­lité du Plan B sont en débat.

Les débats conti­nuent

Au-delà des diver­gences, tous les acteurs sont una­nimes à vou­loir conti­nuer le débat dans un esprit d’ouverture et d’échanges soli­daires. Tous sont conscients que non seule­ment la gauche radi­cale doit réajus­ter sa stra­té­gie euro­péenne pour tenir compte de la nou­velle situa­tion créée sur le ter­rain, mais aussi que les débats doivent inclure les mou­ve­ments sociaux anti-aus­té­rité et, sur­tout, avoir un écho popu­laire.

Ces débats ont une grande per­ti­nence pour nous au Québec. La muta­tion ouver­te­ment anti­dé­mo­cra­tique du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral nous touche direc­te­ment. N’oublions pas que le gou­ver­ne­ment Couillard applique une poli­tique anti-aus­té­rité dra­co­nienne depuis 2014, sans jamais avoir eu le mandat de le faire (il avait même fait sa cam­pagne élec­to­rale en pro­met­tant le contraire !) Du coup, nous devons aussi nous doter d’une stra­té­gie alter­na­tive de mobi­li­sa­tion popu­laire et démo­cra­tique pour com­battre l’austérité.

Comme le démontrent les mou­ve­ments en Europe, au Plan A, qui est de battre élec­to­ra­le­ment les partis néo-libé­raux, doit impé­ra­ti­ve­ment se gref­fer un Plan B axé sur la mobi­li­sa­tion sociale.

  1. Plan B Europe, Déclaration pour une rébel­lion démo­cra­tique en Europe, Madrid le 21 février 2016, http://​cadtm​.org/​D​e​c​l​a​r​a​t​i​o​n​-​p​o​u​r​-​u​n​e​-​r​e​b​e​llion
  2. Andrades, Amanda, et Toussaint, Eric, Le Plan B ne pré­voit pas de refor­mer l’UE, 17 mars 2016, http://​cadtm​.org/​L​e​-​p​l​a​n​-​B​-​n​e​-​p​r​e​v​o​i​t​-​p​as-de

Les commentaires sont fermés.