Préface de Normand Baillargeon

La Révolution des mœurs

Comment les baby-boomeurs ont changé le Québec

Par Mis en ligne le 04 avril 2016

revolution-moeursPréface de Normand Baillargeon au livre de Jean-Marc Piotte : La Révolution des mœurs. Comment les baby-boo­meurs ont changé le Québec.

Le chan­ge­ment social est une réa­lité infi­ni­ment com­plexe, mais elle est aussi d’une si grande impor­tance et d’un si grand inté­rêt, tant théo­rique que pra­tique, qu’on n’a depuis tou­jours cessé d’y reve­nir.

Il est le sujet du livre que vous allez lire et on me per­met­tra donc de tou­cher d’abord un mot de ce for­mi­dable enjeu.

Une vaste pro­blé­ma­tique

On dis­tin­guera com­mo­dé­ment de nom­breuses sous-ques­tions qui consti­tuent le pro­blème du chan­ge­ment social.

L’une d’elles serait de savoir si le chan­ge­ment est sou­hai­table — ou du moins quel type de chan­ge­ment social, le cas échéant, est sou­hai­table.

Dès l’origine, Platon, aus­si­tôt après avoir men­ta­le­ment construit une cité idéale (ce qu’il fait, on s’en sou­vien­dra, dans La République) nous met en garde contre tout chan­ge­ment apporté à cet idéal, qui ne pourra selon lui qu’être un dépé­ris­se­ment, ame­nant pro­gres­si­ve­ment la cité par­faite diri­gée par phi­lo­sophes-rois (ou reines…) à se muer en timo­cra­tie, régime fondé sur la recherche des hon­neurs et sur le pres­tige ; puis en oli­gar­chie, qui est le règne de l’argent ; puis en démo­cra­tie, qui donne le pou­voir à la foule ; enfin, en tyran­nie, qui donne tout le pou­voir à l’arbitraire d’un seul.

Parmi ces gens qu’on appelle des conser­va­teurs poli­tiques, il en est, aujourd’hui encore, qui adoptent une posi­tion assez proche de celle de Platon, en ce sens qu’ils et elles se méfient a priori du chan­ge­ment et pensent que le far­deau de la preuve revient à qui sou­haite qu’on apporte des chan­ge­ments à des modes de vie, à des ins­ti­tu­tions, ou à des pra­tiques qui ont été éprou­vées par le temps. Si un chan­ge­ment n’est pas néces­saire, diront ces conser­va­teurs en repre­nant une for­mule célèbre, alors il est néces­saire de ne pas changer[1].

On le voit : la ques­tion du chan­ge­ment social engage une cer­taine phi­lo­so­phie de l’histoire et une vision de l’aventure humaine. Les défen­seurs du pro­grès, sur­tout dans la forme que cette idée a prise depuis Les Lumières, adoptent sur ces plans des concep­tions bien dif­fé­rentes des conser­va­teurs et arrivent à des posi­tions dra­ma­ti­que­ment dif­fé­rentes. Délibérément tour­nés vers l’avenir, ces pen­seurs le voient comme une pro­gres­sive et peut-être même infi­nie amé­lio­ra­tion de la condi­tion humaine, rendue pos­sible notam­ment par l’accroissement du savoir, par le déploie­ment de la raison, par la science et par les tech­no­lo­gies qui en résultent.

Un autre ensemble de ques­tion que nous pose le chan­ge­ment social ne concerne plus cette fois sa valeur, son sens ou sa dési­ra­bi­lité, mais bien son ori­gine. Comment une société change-t-elle ? Quelles forces la mettent alors en branle ? Les réponses à ces ques­tions inté­ressent tant les conser­va­teurs, qui veulent limi­ter le chan­ge­ment, que les par­ti­sans du pro­grès, qui espé­rent l’accélérer.

Dans les pages qui suivent, Piotte se penche sur les chan­ge­ments sur­ve­nus au Québec durant cette période appe­lée Révolution Tranquille.

La Révolution Tranquille et celle des moeurs

La Révolution Tranquille est tout à la fois assez éloi­gnée de nous pour qu’on puisse com­men­cer à l’envisager avec le recul de l’historien et assez proche pour que des acteurs et des témoins puissent en parler. Bien des tra­vaux se penchent désor­mais sur elle et il est à pré­voir qu’ils seront de plus en plus nom­breux à le faire.

La période est en effet fas­ci­nante, des trans­for­ma­tions aussi pro­fondes que rapides ont lieu sur de nom­breux plans (poli­tique, éco­no­mique, social) et nous sommes amenés à leur propos à poser toutes ces ques­tions rela­tives au chan­ge­ment social que j’ai esquis­sées.

On le devine : il arrive que ces tra­vaux sus­citent de vives pas­sions et même des polé­miques. Ces chan­ge­ments ont-ils été béné­fiques ? Lesquels, le cas échéant et pour­quoi ? Les boo­mers sont-ils ou non cou­pables de ces maux dont les accusent par­fois des membres de géné­ra­tions subséquentes[2] (X, Y et Z)? Faut-il conser­ver, modi­fier, ou même abolir le modèle (éco­no­mique, poli­tique et social) construit durant ces années ? Conservateurs et pro­gres­sistes apportent et appor­te­ront, à ces ques­tions et à de nom­breuses autres, tout l’éventail des réponses qu’on peut devi­ner.

Le pro­blème et l’hypothèse de Piotte

De son côté, Piotte, à tra­vers la revue Parti pris mais aussi par ses écrits et ses actions, a été un acteur impor­tant de la Révolution Tranquille. Il sou­lève ici à son propos un pro­blème sin­gu­lier en deman­dant com­ment s’y est opéré cette muta­tion des mœurs, contem­po­raine des autres pro­fondes trans­for­ma­tions qui carac­té­risent cette période[3]. Quels liens, éven­tuel­le­ment entre­tiennent ces deux séries de trans­for­ma­tions, qu’il demande de soi­gneu­se­ment dis­tin­guer ?

Cette riche hypo­thèse de tra­vail s’avère féconde, parce qu’elle invite à ne pas confondre deux trans­for­ma­tions radi­cales contem­po­raines, celles rela­tives à la Révolution des mœurs et celles rela­tives à la Révolution tran­quille : « La pre­mière, écrit-il, relève d’un mou­ve­ment inter­na­tio­nal, tandis que la seconde est davan­tage un phé­no­mène qué­bé­cois. La révo­lu­tion des mœurs est le fait des baby-boo­mers, dont font évi­dem­ment partie les femmes, tandis que la Révolution tran­quille est animée prin­ci­pa­le­ment par des acteurs pro­ve­nant des mou­ve­ments d’Action catho­lique durant et à partir de la Deuxième Grande guerre mon­diale. » (p. 18)

Elle invite aussi à cher­cher les causes, mul­tiples, de la révo­lu­tion des mœurs, sans se conten­ter d’en faire un simple effet de la Révolution Tranquille ou, selon un schéma mar­xiste clas­sique, une trans­for­ma­tion de la super­struc­ture idéo­lo­gique expli­cable en der­nière ins­tance par l’infrastructure éco­no­mique.

L’éclairage que Piotte apporte sur cette période est encore ori­gi­nal par la part de son tra­vail qui porte sur trois revues emblé­ma­tiques de la période étu­diée : Parti pris (dont il est un des fon­da­teurs, pour les années 1960), Mainmise (pour les années 1970) et La Vie en Rose (pour les années 1980). On mesure à quel point elles accom­pagnent et par­fois annoncent des trans­for­ma­tions du sujet, du lien poli­tique et social, du rap­port à l’autorité qui des­sinent peu à peu le nouvel archi­pel des valeurs qui carac­té­risent la révo­lu­tion des mœurs, avec son rejet des valeurs reli­gieuses héri­tées du passé, sa pro­cla­ma­tion d’un cer­tain hédo­nisme, son fémi­nisme et son libé­ra­lisme, notam­ment en matière de sexua­lité.

Tout cela est pas­sion­nant et fait de ce livre une pièce impor­tante à consi­dé­rer pour plei­ne­ment appré­cier cette part spé­ci­fi­que­ment qué­bé­coise de ce grand bouillon­ne­ment amorcé dans les démo­cra­ties occi­den­tales durant les Trente Glorieuses et qui s’est pour­suivi encore quelques années après elles.

Mais il me semble que l’intérêt de ce livre réside non seule­ment dans ce qu’il nous dit du passé, mais aussi dans ce qu’il peut nous ensei­gner sur l’avenir, sur les moyens de penser puis d’agir pour per­mettre de faire adve­nir ces chan­ge­ments sociaux que nous sommes si nom­breux à penser qu’ils sont urgents et néces­saires. De ce point de vue, je dois admettre avoir trouvé par­ti­cu­liè­re­ment ins­truc­tives les pages de la conclu­sion de son essai dans les­quelles Piotte, pre­nant du recul sur son objet, s’autorise à spé­cu­ler sur les causes et les moyens du chan­ge­ment social.

Un nou­veau type d’individu et un nou­veau type de lien social sont donc appa­rus avec les trans­for­ma­tions qui ont récem­ment marqué notre société. Comme c’est sou­vent le cas avec le chan­ge­ment social, ce qui en résulte pré­sente indis­cu­ta­ble­ment des avan­cées, mais pré­sente aussi, par­fois, des reculs et des dan­gers. La tra­di­tion héri­tée ne joue plus le rôle struc­tu­rant qu’elle jouait autre­fois, la com­mu­nauté est désor­mais com­po­sée d’individus moins soumis, sur cer­tains plans au moins, à la pres­sion qu’elle peut exer­cer.

Il en résulte ou il peut en résul­ter moins de cohé­sion sociale, moins de soli­da­rité, plus d’individualisme, plus de désar­roi et d’inquiétudes. La liberté et la soli­da­rité comme fait social, sug­gère Piotte, peuvent alors être inver­se­ment pro­por­tion­nelles. Mais il ajoute aus­si­tôt que « la culture moderne peut […] éga­le­ment engen­drer des per­son­na­li­tés fortes qui choi­sissent ration­nel­le­ment la soli­da­rité sociale, car ils ont com­pris que leur auto­no­mie et leur iden­tité même dépendent de celles des autres. » (p. xxx)

L’exemple du fémi­nisme lui semble par­ti­cu­liè­re­ment ins­pi­rant, avec ces femmes qui sont « la pre­mière géné­ra­tion de femmes de l’histoire qui ne sont pas obli­gées de vivre la vie de leurs mères et de leurs grands-mères, [et qui] béné­fi­cient même de plus de choix que leurs propres pères », de ces femmes et de leur« refus d’être défi­nies par la tra­di­tion » et qui ont « obligé leurs contem­po­rains mas­cu­lins à aller plus loin dans leurs propres rup­tures avec la tra­di­tion ». (p. xxx).

Tout n’est pas gagné, loin de là. C’est ainsi que si « les fémi­nistes ont reven­di­qué le droit de se réa­li­ser et de s’affranchir de leur dépen­dance éco­no­mique en inves­tis­sant le marché du tra­vail », en retour, « le capi­ta­lisme, dont la masse de main-d’œuvre employable et exploi­table s’élargit, s’en porte mieux ». Mais les gains obte­nus sont consi­dé­rables et dans ces jeunes familles où « des hommes acceptent aujourd’hui de s’investir de plus en plus dans le tra­vail ména­ger et l’éducation des enfants, adhé­rant à un rap­port éga­li­taire homme/​femme », on peut aper­ce­voir quelque chose de l’avenir et Piotte a raison, selon moi, d’y placer une part de ses espé­rances.

[…]

[1] La for­mule est de Lucius Cary (env. 1610 –1643). [2] Gaétan Bélanger, Les boo­mers sont-il cou­pables ? Doit-on vrai­ment sou­hai­ter qu’ils crèvent ?, M Éditeur, 2015. Le titre de ce livre fait écho à l’ouvrage d’Alain Samson : Les boo­mers fini­ront bien par crever, Transcontinental, Montréal, 2011. [3] Dans deux publi­ca­tions récentes, on aborde des ques­tions assez proches de celles qui inté­ressent Piotte, mais de manière si pro­fon­dé­ment dif­fé­rente qu’on ne peut man­quer de noter ce qui fait l’originalité de son approche. Dans : Ces valeurs dont on parle si peu. Essai sur l’état des mœurs au Québec,(Carte Blanche, 2015) le cha­noine Jacques Grand’Maison parle bien (entre autres) des trans­for­ma­tions des mœurs : mais il déploie un conser­va­tisme nos­tal­gique qui est tota­le­ment étran­ger à Piotte ; de leur côté, dans : Pratiques et dis­cours de la contre­cul­ture au Québec (Du Septentrion, 2015) Jean-Philippe Warren et Andrée Fortin n’adoptent pas la dis­tinc­tion qui est cen­trale dans la réflexion de Piotte et qui permet de ne pas se conten­ter d’une des­crip­tion de la contre-culture et de la révo­lu­tion cor­ré­la­tive des mœurs, mais de tenter de la com­prendre en ce qu’elle a de spé­ci­fique au Québec.

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