La Révolution des mœurs

revolution-moeursPréface de Normand Baillargeon au livre de Jean-Marc Piotte : La Révolution des mœurs. Comment les baby-boomeurs ont changé le Québec.

Le changement social est une réalité infiniment complexe, mais elle est aussi d’une si grande importance et d’un si grand intérêt, tant théorique que pratique, qu’on n’a depuis toujours cessé d’y revenir.

Il est le sujet du livre que vous allez lire et on me permettra donc de toucher d’abord un mot de ce formidable enjeu.

Une vaste problématique

On distinguera commodément de nombreuses sous-questions qui constituent le problème du changement social.

L’une d’elles serait de savoir si le changement est souhaitable — ou du moins quel type de changement social, le cas échéant, est souhaitable.

Dès l’origine, Platon, aussitôt après avoir mentalement construit une cité idéale (ce qu’il fait, on s’en souviendra, dans La République) nous met en garde contre tout changement apporté à cet idéal, qui ne pourra selon lui qu’être un dépérissement, amenant progressivement la cité parfaite dirigée par philosophes-rois (ou reines…) à se muer en timocratie, régime fondé sur la recherche des honneurs et sur le prestige; puis en oligarchie, qui est le règne de l’argent; puis en démocratie, qui donne le pouvoir à la foule; enfin, en tyrannie, qui donne tout le pouvoir à l’arbitraire d’un seul.

Parmi ces gens qu’on appelle des conservateurs politiques, il en est, aujourd’hui encore, qui adoptent une position assez proche de celle de Platon, en ce sens qu’ils et elles se méfient a priori du changement et pensent que le fardeau de la preuve revient à qui souhaite qu’on apporte des changements à des modes de vie, à des institutions, ou à des pratiques qui ont été éprouvées par le temps. Si un changement n’est pas nécessaire, diront ces conservateurs en reprenant une formule célèbre, alors il est nécessaire de ne pas changer[1].

On le voit : la question du changement social engage une certaine philosophie de l’histoire et une vision de l’aventure humaine. Les défenseurs du progrès, surtout dans la forme que cette idée a prise depuis Les Lumières, adoptent sur ces plans des conceptions bien différentes des conservateurs et arrivent à des positions dramatiquement différentes. Délibérément tournés vers l’avenir, ces penseurs le voient comme une progressive et peut-être même infinie amélioration de la condition humaine, rendue possible notamment par l’accroissement du savoir, par le déploiement de la raison, par la science et par les technologies qui en résultent.

Un autre ensemble de question que nous pose le changement social ne concerne plus cette fois sa valeur, son sens ou sa désirabilité, mais bien son origine. Comment une société change-t-elle? Quelles forces la mettent alors en branle? Les réponses à ces questions intéressent tant les conservateurs, qui veulent limiter le changement, que les partisans du progrès, qui espérent l’accélérer.

Dans les pages qui suivent, Piotte se penche sur les changements survenus au Québec durant cette période appelée Révolution Tranquille.

La Révolution Tranquille et celle des moeurs

La Révolution Tranquille est tout à la fois assez éloignée de nous pour qu’on puisse commencer à l’envisager avec le recul de l’historien et assez proche pour que des acteurs et des témoins puissent en parler. Bien des travaux se penchent désormais sur elle et il est à prévoir qu’ils seront de plus en plus nombreux à le faire.

La période est en effet fascinante, des transformations aussi profondes que rapides ont lieu sur de nombreux plans (politique, économique, social) et nous sommes amenés à leur propos à poser toutes ces questions relatives au changement social que j’ai esquissées.

On le devine : il arrive que ces travaux suscitent de vives passions et même des polémiques. Ces changements ont-ils été bénéfiques? Lesquels, le cas échéant et pourquoi? Les boomers sont-ils ou non coupables de ces maux dont les accusent parfois des membres de générations subséquentes[2] (X, Y et Z)? Faut-il conserver, modifier, ou même abolir le modèle (économique, politique et social) construit durant ces années? Conservateurs et progressistes apportent et apporteront, à ces questions et à de nombreuses autres, tout l’éventail des réponses qu’on peut deviner.

Le problème et l’hypothèse de Piotte

De son côté, Piotte, à travers la revue Parti pris mais aussi par ses écrits et ses actions, a été un acteur important de la Révolution Tranquille. Il soulève ici à son propos un problème singulier en demandant comment s’y est opéré cette mutation des mœurs, contemporaine des autres profondes transformations qui caractérisent cette période[3]. Quels liens, éventuellement entretiennent ces deux séries de transformations, qu’il demande de soigneusement distinguer?

Cette riche hypothèse de travail s’avère féconde, parce qu’elle invite à ne pas confondre deux transformations radicales contemporaines, celles relatives à la Révolution des mœurs et celles relatives à la Révolution tranquille: «La première, écrit-il, relève d’un mouvement international, tandis que la seconde est davantage un phénomène québécois. La révolution des mœurs est le fait des baby-boomers, dont font évidemment partie les femmes, tandis que la Révolution tranquille est animée principalement par des acteurs provenant des mouvements d’Action catholique durant et à partir de la Deuxième Grande guerre mondiale. » (p. 18)

Elle invite aussi à chercher les causes, multiples, de la révolution des mœurs, sans se contenter d’en faire un simple effet de la Révolution Tranquille ou, selon un schéma marxiste classique, une transformation de la superstructure idéologique explicable en dernière instance par l’infrastructure économique.

L’éclairage que Piotte apporte sur cette période est encore original par la part de son travail qui porte sur trois revues emblématiques de la période étudiée : Parti pris (dont il est un des fondateurs, pour les années 1960), Mainmise (pour les années 1970) et La Vie en Rose (pour les années 1980). On mesure à quel point elles accompagnent et parfois annoncent des transformations du sujet, du lien politique et social, du rapport à l’autorité qui dessinent peu à peu le nouvel archipel des valeurs qui caractérisent la révolution des mœurs, avec son rejet des valeurs religieuses héritées du passé, sa proclamation d’un certain hédonisme, son féminisme et son libéralisme, notamment en matière de sexualité.

Tout cela est passionnant et fait de ce livre une pièce importante à considérer pour pleinement apprécier cette part spécifiquement québécoise de ce grand bouillonnement amorcé dans les démocraties occidentales durant les Trente Glorieuses et qui s’est poursuivi encore quelques années après elles.

Mais il me semble que l’intérêt de ce livre réside non seulement dans ce qu’il nous dit du passé, mais aussi dans ce qu’il peut nous enseigner sur l’avenir, sur les moyens de penser puis d’agir pour permettre de faire advenir ces changements sociaux que nous sommes si nombreux à penser qu’ils sont urgents et nécessaires. De ce point de vue, je dois admettre avoir trouvé particulièrement instructives les pages de la conclusion de son essai dans lesquelles Piotte, prenant du recul sur son objet, s’autorise à spéculer sur les causes et les moyens du changement social.

Un nouveau type d’individu et un nouveau type de lien social sont donc apparus avec les transformations qui ont récemment marqué notre société. Comme c’est souvent le cas avec le changement social, ce qui en résulte présente indiscutablement des avancées, mais présente aussi, parfois, des reculs et des dangers. La tradition héritée ne joue plus le rôle structurant qu’elle jouait autrefois, la communauté est désormais composée d’individus moins soumis, sur certains plans au moins, à la pression qu’elle peut exercer.

Il en résulte ou il peut en résulter moins de cohésion sociale, moins de solidarité, plus d’individualisme, plus de désarroi et d’inquiétudes. La liberté et la solidarité comme fait social, suggère Piotte, peuvent alors être inversement proportionnelles. Mais il ajoute aussitôt que «la culture moderne peut […] également engendrer des personnalités fortes qui choisissent rationnellement la solidarité sociale, car ils ont compris que leur autonomie et leur identité même dépendent de celles des autres.» (p. xxx)

L’exemple du féminisme lui semble particulièrement inspirant, avec ces femmes qui sont « la première génération de femmes de l’histoire qui ne sont pas obligées de vivre la vie de leurs mères et de leurs grands-mères, [et qui] bénéficient même de plus de choix que leurs propres pères», de ces femmes et de leur« refus d’être définies par la tradition» et qui ont « obligé leurs contemporains masculins à aller plus loin dans leurs propres ruptures avec la tradition». (p. xxx).

Tout n’est pas gagné, loin de là. C’est ainsi que si «les féministes ont revendiqué le droit de se réaliser et de s’affranchir de leur dépendance économique en investissant le marché du travail», en retour, « le capitalisme, dont la masse de main-d’œuvre employable et exploitable s’élargit, s’en porte mieux». Mais les gains obtenus sont considérables et dans ces jeunes familles où «des hommes acceptent aujourd’hui de s’investir de plus en plus dans le travail ménager et l’éducation des enfants, adhérant à un rapport égalitaire homme/femme», on peut apercevoir quelque chose de l’avenir et Piotte a raison, selon moi, d’y placer une part de ses espérances.

 

[…]

 

[1] La formule est de Lucius Cary (env. 1610 –1643).

[2] Gaétan Bélanger, Les boomers sont-il coupables ? Doit-on vraiment souhaiter qu’ils crèvent ?, M Éditeur, 2015. Le titre de ce livre fait écho à l’ouvrage d’Alain Samson : Les boomers finiront bien par crever, Transcontinental, Montréal, 2011.

[3] Dans deux publications récentes, on aborde des questions assez proches de celles qui intéressent Piotte, mais de manière si profondément différente qu’on ne peut manquer de noter ce qui fait l’originalité de son approche. Dans : Ces valeurs dont on parle si peu. Essai sur l’état des mœurs au Québec,(Carte Blanche, 2015) le chanoine Jacques Grand’Maison parle bien (entre autres) des transformations des mœurs : mais il déploie un conservatisme nostalgique qui est totalement étranger à Piotte ; de leur côté, dans : Pratiques et discours de la contreculture au Québec (Du Septentrion, 2015) Jean-Philippe Warren et Andrée Fortin n’adoptent pas la distinction qui est centrale dans la réflexion de Piotte et qui permet de ne pas se contenter d’une description de la contre-culture et de la révolution corrélative des mœurs, mais de tenter de la comprendre en ce qu’elle a de spécifique au Québec.