Lettre dédiée à 

Madame la ministre Lise Thériault

Par Mis en ligne le 04 mars 2016

KateJ’avoue que j’ai d’abord hésité entre le fou rire et l’étonnement. « Je suis beau­coup plus éga­li­taire que fémi­niste ». Mais qu’associez-vous donc au terme « éga­lité » madame la ministre ?

« Fais un homme de toi ma fille ! »

Commençons par un uni­vers que vous connais­sez bien : l’Assemblée natio­nale. 27% de repré­sen­ta­tion fémi­nine au salon bleu. Est-ce au nom de l’égalité ou du fémi­nisme qu’il fau­drait penser à des stra­té­gies pour haus­ser ce pour­cen­tage ?

« En 2007, le revenu d’emploi des femmes tra­vaillant à temps plein toute l’année cor­res­pon­dait à 76% de celui des hommes…» (ISQ, sept 2009) Est-ce au nom de l’égalité ou du fémi­nisme que les femmes aspirent au même salaire ?

Vous me direz peut-être que les champs d’investigation des hommes et des femmes sont dis­tincts. Surreprésentées dans les milieux de garde, des soins, de l’enseignement. Un pro­lon­ge­ment de la sphère privée qui traîne avec le temps. Et pour­quoi encore ce dés­équi­libre ? Pourquoi seule­ment 37% des agro­nomes sont des femmes ? 41% des comp­tables ? 36% des chi­mistes ? 40% des den­tistes ? Pourquoi les femmes repré­sentent-elles encore les quelques 2/3 des emplois à temps par­tiel ? (CSF 2010) Est-ce au nom de l’égalité des condi­tions ou du fémi­nisme qu’il faut se poser col­lec­ti­ve­ment ces ques­tions ?

Une étude du Conseil du statut de la femme révèle que sur les 100 prin­ci­paux employeurs privés du Québec, la com­po­si­tion des conseils d’administration se chiffre à 15.8% de repré­sen­ta­tion fémi­nine. Égalité ou fémi­nisme ?

« Le privé est poli­tique »

Que vous ne vous inté­res­siez pas au « mono­logue du vagin », aux femmes autoch­tones dis­pa­rues, à l’affaire Gomeshi, aux nom­breux cas de har­cè­le­ment sexuel dans les domaines les plus divers, à la vio­lence faite aux femmes, au scan­dale de Val d’or avec des poli­ciers sous votre gou­verne, ceci relève davan­tage d’un fémi­nisme de la dif­fé­rence, qui peut-être vous fait tiquer. Difficile d’être une femme en poli­tique, je vous l’accorde.

Après Michel Foucault et les fémi­nistes de la deuxième vague (1970) Le pou­voir a subi une dége­lée séman­tique. Si on concep­tua­li­sait avec Weber que le pou­voir était asso­cié aux déten­teurs de capi­tal, à une fonc­tion pré­dé­ter­mi­née (un pape, un pré­sident, un ministre, un PDG) à la force brute (de la force phy­sique jusqu’aux types d’armement les plus sophis­ti­qués) au cha­risme pro­duit par tel ou tel leader, nous avons appris que ce pou­voir, loin d’être uni­que­ment figé dans des sphères où on l’attendait, s’expatriait dans toutes les inter­stices des ren­contres humaines. Le pou­voir « s’est infil­tré dans la chambre à cou­cher » n’en déplaise à feu Pierre-Eliott Trudeau.

« D’appelez-moi Lise au projet Kate »

J’ai d’abord pensé, à la lumière du projet de Yann Martel et de ses sug­ges­tions lit­té­raires à Stephen Harper, à vous faire par­ve­nir l’incontournable deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Vous êtes ministre de la Condition fémi­nine du Québec. Vous avez le devoir de connaître cer­tains clas­siques. J’ai aussi pensé au très beau bou­quin sur l’histoire des femmes au Québec col­ligé par le col­lec­tif Clio. Mais peut-être était-ce trop didac­tique comme pre­mier ouvrage ? Je me suis remé­mo­rée mes pre­miers amours en études fémi­nistes, à l’IREF, au milieu de la décen­nie 90. Mon conjoint de l’époque et moi éle­vions nos deux pre­mières filles. Et je suis lit­té­ra­le­ment tombée en bas de ma chaise en lisant « La poli­tique du mâle » de Kate Millett. Un ouvrage trash qui se lit comme un roman. Kate a ce côté fon­ceur et viril (si j’ose dire) et elle ne mâche pas ses mots. Il y a un avant Kate et un après Kate. Me croi­riez-vous si je vous disais que j’ai failli me faire tatouer son nom sur l’épaule droite ? Je vous pro­pose donc, si vous l’acceptez, la lec­ture d’un ouvrage par mois, choisi et livré. Je ten­te­rai de diver­si­fier les genres. Proses, essais, poésie. Théâtre aussi. « Les fées ont soif » ne tar­dera pas à vous être ache­miné. La BD aussi. Marjane Satrapi, mmmmm, un must. Et des films, et des entre­vues, et des luttes. Savez-vous qu’un mur de femmes s’organise pro­chai­ne­ment à Sorel contre la construc­tion d’un pipe­line ? « Égalité et fémi­nisme » dans la même phrase, comme d’un appui qui va de soi, sans hési­ta­tion.

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