Madame la ministre Lise Thériault

 

KateJ’avoue que j’ai d’abord hésité entre le fou rire et l’étonnement. «Je suis beaucoup plus égalitaire que féministe». Mais qu’associez-vous donc au terme «égalité»  madame la ministre?

«Fais un homme de toi ma fille!»

Commençons par un univers que vous connaissez bien : l’Assemblée nationale. 27% de représentation féminine au salon bleu. Est-ce au nom de l’égalité ou du féminisme qu’il faudrait penser à des stratégies pour hausser ce pourcentage?

«En 2007, le revenu d’emploi des femmes travaillant à temps plein toute l’année correspondait à 76% de celui des hommes…» (ISQ, sept 2009) Est-ce au nom de l’égalité ou du féminisme que les femmes aspirent au même salaire?

Vous me direz peut-être que les champs d’investigation des hommes et des femmes sont distincts. Surreprésentées dans les milieux de garde, des soins, de l’enseignement. Un prolongement de la sphère privée qui traîne avec le temps. Et pourquoi  encore ce déséquilibre? Pourquoi seulement 37% des agronomes sont des femmes? 41% des comptables? 36% des chimistes? 40% des dentistes? Pourquoi les femmes représentent-elles encore les quelques 2/3 des emplois à temps partiel? (CSF 2010) Est-ce au nom de l’égalité des conditions ou du féminisme qu’il faut se poser collectivement ces questions?

Une étude du Conseil du statut de la femme révèle que sur les 100 principaux employeurs privés du Québec, la composition des conseils d’administration se chiffre à 15.8% de représentation féminine. Égalité ou féminisme?

«Le privé est politique»

Que vous ne vous intéressiez pas au «monologue du vagin», aux femmes autochtones disparues, à l’affaire Gomeshi, aux nombreux cas de harcèlement sexuel dans les domaines les plus divers, à la violence faite aux femmes,  au scandale de Val d’or avec des policiers sous votre gouverne, ceci relève davantage d’un féminisme de la différence, qui peut-être vous fait tiquer. Difficile d’être une femme en politique, je vous l’accorde.

Après Michel Foucault et les féministes de la deuxième vague (1970) Le pouvoir a subi une dégelée sémantique. Si on conceptualisait avec Weber que le pouvoir était associé aux détenteurs de capital, à une fonction prédéterminée (un pape, un président, un ministre, un PDG) à la force brute (de la force physique jusqu’aux types d’armement les plus sophistiqués) au charisme produit par tel ou tel leader, nous avons appris que ce pouvoir, loin d’être uniquement figé dans des sphères où on l’attendait, s’expatriait dans toutes les interstices des rencontres humaines. Le pouvoir «s’est infiltré  dans la chambre à coucher» n’en déplaise à feu Pierre-Eliott Trudeau.

«D’appelez-moi Lise au projet Kate»

J’ai d’abord pensé, à la lumière du projet de Yann Martel et de ses suggestions littéraires  à Stephen Harper, à vous faire parvenir l’incontournable deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Vous êtes ministre de la Condition féminine du Québec. Vous avez le devoir de connaître certains classiques. J’ai aussi pensé au très beau bouquin sur l’histoire des femmes au Québec colligé par le collectif Clio. Mais peut-être était-ce trop didactique comme premier ouvrage? Je me suis remémorée mes premiers amours en études féministes, à l’IREF, au milieu de la décennie 90. Mon conjoint de l’époque et moi élevions nos deux premières filles. Et je suis littéralement tombée en bas de ma chaise en lisant «La politique du mâle» de Kate Millett. Un ouvrage trash qui se lit comme un roman. Kate a ce côté fonceur et viril (si j’ose dire) et elle ne mâche pas ses mots. Il y a un avant Kate et un après Kate. Me croiriez-vous si je vous disais que j’ai failli me faire tatouer son nom sur l’épaule droite? Je vous propose donc, si vous l’acceptez, la lecture d’un ouvrage par mois, choisi et livré. Je tenterai de diversifier les genres. Proses, essais, poésie. Théâtre aussi. «Les fées ont soif» ne tardera pas à vous être acheminé. La BD aussi. Marjane Satrapi, mmmmm, un must. Et des films, et des entrevues, et des luttes. Savez-vous qu’un mur de femmes s’organise prochainement à Sorel contre la construction d’un pipeline? «Égalité et féminisme » dans la même phrase, comme d’un appui qui va de soi, sans hésitation.