Une crise systémique globale et durable

Mis en ligne le 14 mai 2008

1. Comment inter­pré­tez-vous les chan­ge­ments inter­ve­nus depuis 25 années passés dans le sys­tème finan­cier ? Comment doit-on appré­cier la crise actuelle à la lumière de ces chan­ge­ments du sys­tème finan­cier, et com­ment doit-on appré­cier ces chan­ge­ments à la lumière de la crise actuelle ?

Par Michel Husson

Les trans­for­ma­tions du sys­tème finan­cier doivent être ana­ly­sées à partir de deux ten­dances essen­tielles à l’œuvre depuis le début des années 80. La pre­mière est la hausse ten­dan­cielle du taux d’exploitation : à peu près par­tout dans le monde, la part des richesses pro­duites qui revient aux sala­riés est à la baisse, et les pays émer­gents ne font pas excep­tion à cette ten­dance. Même le FMI ou la Commission euro­péenne en font aujourd’hui le constat.

Cette baisse de la part sala­riale a permis un réta­blis­se­ment spec­ta­cu­laire du taux de profit moyen à partir du milieu des années 80. Mais, et c’est la seconde ten­dance, le taux d’accumulation a conti­nué à fluc­tuer à un niveau infé­rieur à celui d’avant-crise Autrement dit, la ponc­tion sur les salaires n’a pas été uti­li­sée pour inves­tir plus. Le « théo­rème de Schmidt » énoncé par le chan­ce­lier alle­mand Helmut Schmidt au début des années 80 (les pro­fits d’aujourd’hui sont les inves­tis­se­ments de demain et les emplois d’après- demain) n’a pas fonc­tionné.

Cette masse crois­sante de plus-value non accu­mu­lée a été prin­ci­pa­le­ment dis­tri­buée sous forme de reve­nus finan­ciers, et c’est là que se trouve la source du pro­ces­sus de finan­cia­ri­sa­tion. La dif­fé­rence entre le taux de profit et le taux d’investissement est d’ailleurs un bon indi­ca­teur du degré de finan­cia­ri­sa­tion. On peut aussi véri­fier que la montée du chô­mage et de la pré­ca­rité va de pair avec la crois­sance de la sphère finan­cière. Là encore, la raison est simple : la finance a réussi à capter la majeure partie des gains de pro­duc­ti­vi­tés au détri­ment des sala­riés, en modé­rant les salaires et en ne rédui­sant pas suf­fi­sam­ment, voire en aug­men­tant, la durée du tra­vail.

Les rap­ports entre capi­tal pro­duc­tif et capi­tal finan­cier se sont donc pro­fon­dé­ment modi­fiés et les exi­gences d’une hyper-ren­ta­bi­lité viennent, par un effet de feed­back, peser sur les condi­tions de l’exploitation. Mais on ne peut pas pour autant appli­quer au capi­ta­lisme contem­po­rain une grille de lec­ture « finan­cia­riste » qui consis­te­rait à dis­tin­guer une ten­dance auto­nome à la finan­cia­ri­sa­tion qui vien­drait para­si­ter le fonc­tion­ne­ment normal du « bon » capi­ta­lisme indus­triel. Cela revien­drait à dis­so­cier arti­fi­ciel­le­ment le rôle de la finance et celui de la lutte de classes pour le par­tage de la valeur ajou­tée. Il faut arti­cu­ler cor­rec­te­ment l’analyse des phé­no­mènes : à partir du moment où le taux de profit aug­mente grâce au recul sala­rial sans repro­duire des occa­sions d’accumulation ren­table, la finance se met à jouer un rôle fonc­tion­nel dans la repro­duc­tion en pro­cu­rant des débouches alter­na­tifs à la demande sala­riale.

Cette approche se ren­force avec la prise en compte de la mon­dia­li­sa­tion. Dans la consti­tu­tion pro­gres­sive d’un marché mon­dial, la finance joue son rôle qui consiste à abolir, autant que faire se peut, les déli­mi­ta­tions des espaces de valo­ri­sa­tion. La grande force du capi­tal finan­cier est en effet d’ignorer les fron­tières géo­gra­phiques ou sec­to­rielles, parce qu’il s’est donné les moyens de passer très rapi­de­ment d’une zone éco­no­mique à l’autre, d’un sec­teur à l’autre : les mou­ve­ments de capi­taux peuvent désor­mais se déployer à une échelle consi­dé­ra­ble­ment élar­gie. La fonc­tion de la finance est icide durcir les lois de la concur­rence en flui­di­fiant les dépla­ce­ments du capi­tal. En para­phra­sant ce que Marx dit du tra­vail, on pour­rait avan­cer que la finance mon­dia­li­sée est le pro­ces­sus d’abstraction concrète qui soumet chaque capi­tal indi­vi­duel à une loi de la valeur dont le champ d’application s’élargit sans cesse. La carac­té­ris­tique prin­ci­pale du capi­ta­lisme contem­po­rain ne réside donc pas dans l’opposition entre un capi­tal finan­cier et un capi­tal pro­duc­tif, mais dans l’hyper-concurrence entre capi­taux à laquelle conduit la finan­cia­ri­sa­tion.

2. D’habitude les mar­xistes consi­dèrent le taux de profit comme un indice clef de la santé du capi­ta­lisme. Mais, selon cer­taines esti­ma­tions, l’augmentation des taux d’exploitation a engen­dré un impor­tant réta­blis­se­ment des taux de profit depuis les années 80. Etes-vous d’accord avec cette inter­pré­ta­tion ?

L’analyse de la crise actuelle doit effec­ti­ve­ment partir de l’évolution du taux de profit. Après les réces­sions géné­ra­li­sées de 1974-1975 et de 1980-1982, une nou­velle phase s’est ouverte dans le fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme que l’on peut qua­li­fier par com­mo­dité de néo­li­bé­rale. Le début des années 80 cor­res­pond à un véri­table tour­nant qui enclenche une ten­dance fon­da­men­tale à la hausse du taux d’exploitation qui conduit à une élé­va­tion conti­nue du taux de profit. Pour un mar­xiste habi­tué à la baisse ten­dan­cielle du taux de profit, ce ren­ver­se­ment de ten­dance peut être trou­blant. On peut certes tenter d’échapper à cette dif­fi­culté en cher­chant à mon­trer que le taux de profit, cor­rec­te­ment mesuré, aurait malgré tout ten­dance à bais­ser. Mais ces ten­ta­tives ne sont pas théo­ri­que­ment fon­dées et, sans avoir ici le temps de le mon­trer en détail, je pense que l’exposé tra­di­tion­nel de la baisse ten­dan­cielle est erro­née .

Il est sans doute plus inté­res­ser d’insister sur cette carac­té­ris­tique fon­da­men­tale de la phase néo­li­bé­rale, rela­ti­ve­ment inédite dans l’histoire du capi­ta­lisme : le réta­blis­se­ment du taux de profit n’a pas conduit à une aug­men­ta­tion simul­ta­née du taux d’accumulation. Ce der­nier, au-delà des fluc­tua­tions (et à l’exception de l’épisode de la « Nouvelle éco­no­mie » aux Etats-Unis reste à un niveau rela­ti­ve­ment bas. Si l’on rai­sonne à partir des sché­mas mar­xistes de la repro­duc­tion, on se trouve face à un pro­blème de réa­li­sa­tion, puisque ni la demande sala­riale, ni la plus-value accu­mu­lée ne pro­gressent au même rythme que le pro­duit social. La solu­tion à cette dif­fi­culté repose sur le recy­clage de la plus-value non accu­mu­lée, qui s’effectue à tra­vers la finan­cia­ri­sa­tion de l’économie. Ce rapide survol conduit donc à insis­ter à nou­veau sur ces deux thèses essen­tielles : la pre­mière est que la finan­cia­ri­sa­tion n’est pas un fac­teur auto­nome mais qu’elle est le com­plé­ment logique de la baisse de la part sala­riale et de la raré­fac­tion des occa­sions d’investissement suf­fi­sam­ment ren­tables. La seconde est que la montée des inéga­li­tés sociales (à l’intérieur de chaque pays et entre zones de l’économie mon­diale) est un trait consti­tu­tif du fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme contem­po­rain.

3. Les crises finan­cières entraînent par­fois, mais pas tou­jours, des crises dans la pro­duc­tion et les échanges. La crise finan­cière actuelle sur­vient à un moment où les taux de profit sont en géné­ral élevés. Pensez-vous qu’elle entraî­nera malgré tout une crise grave dans la sphère pro­duc­tive et des échanges, et com­ment ?

La crise actuelle n’est pas seule­ment une crise finan­cière parce qu’elle remet en cause le mode de crois­sance aux Etats-Unis et la confi­gu­ra­tion de l’économie mon­diale. Aux Etats-Unis, la crois­sance était fondée sur le dyna­misme de la consom­ma­tion entre­tenu par une baisse conti­nue du taux d’épargne des ménages. Il s’agit en quelque sorte d’une crois­sance à crédit qui sup­pose l’afflux de capi­taux en pro­ve­nance du reste du monde pour finan­cer le défi­cit com­mer­cial qui résulte d’un manque d’épargne interne. A cela s’ajoute le défi­cit bud­gé­taire, qui s’explique notam­ment par le coût de l’intervention en Irak. Ce modèle repose donc sur un double dés­équi­libre, interne et externe. Dans les deux cas, la finance joue un rôle essen­tiel dans la ges­tion de ce dés­équi­libre : à l’intérieur, c’est elle qui a rendu pos­sible la crois­sance de l’endettement, notam­ment sur le marché hypo­thé­caire ; à l’extérieur elle a pour fonc­tion d’assurer l’équilibre de la balance des paie­ments. La crise actuelle remet en cause ce régime d’accumulation : l’endettement des ménages est doré­na­vant bloqué, et les entrées de capi­taux ne sont plus garan­ties. Par consé­quent, la crise finan­cière va pro­ba­ble­ment se tra­duire par une réces­sion aux Etats-Unis, et en tout cas par un ralen­tis­se­ment durable de la crois­sance.

Ce ralen­tis­se­ment va-t-il se trans­mettre au reste de l’économie mon­diale ? On dis­cute aujourd’hui de la thèse du « décou­plage » selon laquelle la crois­sance des pays émer­gents pour­rait conti­nuer à sou­te­nir la demande mon­diale, de telle sorte que la réper­cus­sion serait limi­tée. Mais c’est ne pas tenir compte de l’imbrication de l’économie mon­diale qui concerne aussi les rap­ports entre Europe et Etats-Unis, ou entre la Chine et le reste de l’Asie. La dépen­dance à l’égard des expor­ta­tions vers les Etats-Unis ne peut être mesu­rée sim­ple­ment par la part qu’elles occupent dans les expor­ta­tions totales de la Chine : ce serait sous-esti­mer les rela­tions croi­sées entre la Chine et d’autres pays d’Asie. En Europe aussi, la crois­sance éco­no­mique va ralen­tir, pour trois rai­sons : le taux de change très élevé de l’euro par rap­port au dollar, le prix des matières pre­mières impor­tées, et des poli­tiques éco­no­miques défa­vo­rables à la crois­sance et à l’emploi. Enfin, la crise peut favo­ri­ser une crois­sance éco­no­mique plus auto­cen­trée de la Chine qui rédui­rait sa contri­bu­tion au com­merce mon­dial.

4. Le sec­teur finan­cier se nour­rit de plus en plus des reve­nus indi­vi­duels plutôt que des tran­sac­tions d’affaires. Quelles sont les consé­quences de ce fait pour l’impact de la crise actuelle sur les ménages popu­laires ?

La grande ques­tion qui se pose est de savoir sur quelles couches sociales va être reporté le far­deau de la crise. La réponse dif­fère selon les diverses zones de l’économie mon­diale, et on peut poin­ter ici les prin­ci­pales ten­dances. Aux Etats-Unis, il va de soi que la crise hypo­thé­caire est en train de plon­ger un grand nombre de ménages dans la misère. Dans de nom­breux pays en déve­lop­pe­ment, la hausse du prix des biens ali­men­taires a déjà fait brus­que­ment aug­men­ter le nombre de per­sonnes tou­chées par la mal­nu­tri­tion, voire par la famine : on paie ici les poli­tiques agri­coles néo­li­bé­rales qui ont pri­vi­lé­gié les expor­ta­tions et détruit l’agriculture tra­di­tion­nelle. En Europe, la poli­tique moné­taire res­tric­tive de la Banque cen­trale vise à repor­ter sur le pou­voir d’achat des sala­riés l’impact de la hausse du prix des matières pre­mières.

La morale impla­cable du capi­ta­lisme veut que ce soit les tra­vailleurs qui aient aussi à payer les pots cassés des dérives du sys­tème. Pour épon­ger les pertes, il va fal­loir assai­nir l’économie sur leur dos en frei­nant la crois­sance, en aug­men­tant les taux d’intérêt, et en pre­nant pré­texte des per­tur­ba­tions actuelles de l’économie mon­diale pour bais­ser encore les salaires du plus grand nombre. Selon le der­nier rap­port de l’Organisation Internationale du Travail, la tour­mente finan­cière pour­rait, conduire à une hausse de 5 mil­lions du nombre de chô­meurs dans le monde en 2008, une année « char­gée de contrastes et d’incertitudes » comme l’exprime en termes choi­sis son direc­teur géné­ral.

Si ces ten­dances s’accentuent, elles ne pour­ront qu’aggraver les effets réces­sifs de la crise en bri­dant la demande. En sens inverse, cette remarque permet de sou­li­gner que l’issue de la crise est une ques­tion émi­nem­ment sociale. Partout dans le monde, la tran­si­tion vers un mode de crois­sance moins chao­tique néces­si­te­rait une autre répar­ti­tion des reve­nus plus éga­li­taire qui per­met­trait de réduire le flux de liqui­di­tés à l’origine des crises finan­cières récur­rentes, de faire bais­ser l’intensité du com­merce inter­na­tio­nal (et aussi, soit dit en pas­sant, les émis­sions de CO2) et de mieux répondre aux besoins sociaux. Le cas des Etats-Unis est presque cari­ca­tu­ral, compte tenu d’un degré extra­or­di­naire d’inégalité dans la répar­ti­tion. Depuis 15 ans, seuls les 10 ou 20 % les plus riches de la popu­la­tion ont pro­fité de la crois­sance et se sont lancé dans une fré­né­sie de consom­ma­tion. Pour retrou­ver un mode de crois­sance sta­bi­lisé, il fau­drait pro­cé­der à une redis­tri­bu­tion radi­cale des reve­nus, et là encore, on retrouve la ques­tion sociale.

5. Comment conce­vez-vous la situa­tion actuelle du capi­ta­lisme ? Est-ce qu’il reste enlisé dans une « tur­bu­lence glo­bale » qui trouve son ori­gine dans les années 70 ? Ou bien a-t-il mis en place un nou­veau modèle d’expansion géné­ra­li­sée ?

Si l’on fait réfé­rence à la théo­rie des ondes longues d’Ernest Mandel, on se trouve face à une confi­gu­ra­tion ambi­va­lente. D’un côté, on pour­rait dire que le capi­ta­lisme a réussi puisqu’il a retrouvé un niveau élevé de ren­ta­bi­lité et la phase actuelle pour­rait alors être carac­té­ri­sée comme expan­sive. Mais si l’on prend comme cri­tère le taux d’accumulation (« la loi et les Prophètes ») on pour­rait au contraire parler d’un enli­se­ment dans la phase réces­sive et d’une perte de dyna­misme. A cela il faut évi­dem­ment ajou­ter deux élé­ments d’ordre éco­no­mique : l’instabilité spé­ci­fique créée par le poids de la finance avec une série de crises à répé­ti­tion, et le dés­équi­libre fon­da­men­tal que le défi­cit com­mer­cial des Etats-Unis intro­duit dans la confi­gu­ra­tion actuelle de l’économie mon­diale.

Cette ambi­va­lence fon­da­men­tale le symp­tôme d’une crise sys­té­mique qui, elle aussi, est sans équi­valent dans l’histoire du capi­ta­lisme, et se situe à un niveau plus pro­fond met­tant en cause les res­sorts essen­tiels de ce mode de pro­duc­tion. La source de cette crise est l’écart crois­sant qui existe entre les besoins sociaux de l’humanité et le mode de satis­fac­tion capi­ta­liste. La demande sociale se porte sur des mar­chan­dises qui ne sont pas sus­cep­tibles d’être pro­duites avec le maxi­mum de ren­ta­bi­lité. Cet écart se creuse selon deux dimen­sions prin­ci­pales. La pre­mière, dans les pays déve­lop­pés, est le dépla­ce­ment de la demande des biens manu­fac­tu­riers (à forte pro­duc­ti­vité) vers des ser­vices aux­quels sont asso­ciés de moindres gains de pro­duc­ti­vité et donc de moindres pers­pec­tives de profit. Aucun débou­ché n’a pris le relais à une échelle suf­fi­sante pour jouer le même rôle que l’industrie auto­mo­bile durant la phase « for­diste » pré­cé­dente. La seconde dimen­sion est géoé­co­no­mique et résulte de la mon­dia­li­sa­tion : celle- ci tend à créer un marché mon­dial, autre­ment dit un espace élargi de valo­ri­sa­tion. Les moindres niveaux de pro­duc­ti­vité des sec­teurs les moins avan­cés sont direc­te­ment confron­tés à des exi­gences de ren­ta­bi­lité ali­gnées sur les per­for­mances des pays ou des entre­prises les plus per­for­mantes. Il en résulte un effet d’éviction (crow­ding out) qui fait qu’un cer­tain nombre de pro­duc­tions et donc de besoins sociaux qu’elles pour­raient satis­faire, ne sont plus éli­gibles compte tenu des cri­tères d’hyper-rentabilité aux­quels elles se trouvent confron­tées.

Dans ces condi­tions, la repro­duc­tion du sys­tème passe par un double mou­ve­ment, d’extension du domaine de la mar­chan­dise et de refus de répondre aux besoins non ren­tables. Le capi­ta­lisme contem­po­rain est donc un « pur capi­ta­lisme » en ce sens qu’il a réuni les condi­tions qu’il reven­dique lui- même pour un fonc­tion­ne­ment opti­mal de son point de vue. Plutôt qu’une amé­lio­ra­tion du bien-être social, la concur­rence pure et par­faite, débar­ras­sée des régle­men­ta­tions, rigi­di­tés et autres dis­tor­sions, fait appa­raître une absence totale de légi­ti­mité, puisque la régres­sion sociale est expli­ci­te­ment reven­di­quée comme la prin­ci­pale condi­tion de réus­site du sys­tème.

6. Depuis les années 70 au moins, le point de vue le plus cou­rant parmi les mar­xistes est que les Etats-Unis sont en train de perdre leur posi­tion hégé­mo­nique. Croyez-vous que l’hégémonie des Etats-Unis soit vrai­ment remise en cause ? Ou qu’elle le sera dans un avenir pro­chain ? Cet affai­blis­se­ment va-t-il engen­drer des dés­équi­libres et des crises dans le sys­tème ?

L’hégémonie des Etats-Unis avait ceci de para­doxal qu’elle repo­sait, depuis deux décen­nies, sur l’importation et non sur l’exportation de capi­taux, contrai­re­ment à toutes les défi­ni­tions clas­siques de l’impérialisme. Aucun autre pays n’aurait pu se per­mettre un tel défi­cit com­mer­cial sans se heur­ter à une crise de la mon­naie, et c’est bien la posi­tion de puis­sance domi­nante qui a permis aux Etats-Unis, sur la der­nière période, de lais­ser bais­ser le cours du dollar. On peut donc parler de la « baisse impé­riale du dollar » en ce sens que, sur la période récente, la force des Etats-Unis s’est mesu­rée à la fai­blesse de leur mon­naie. Outre le fait que le dollar fonc­tion­nait comme mon­naie mon­diale, il y avait dans cette situa­tion des déter­mi­na­tions plus objec­tives : la sta­bi­lité des pla­ce­ments offerts, notam­ment les bons du Trésor, et les ren­de­ments relatifs.Mais l’afflux per­ma­nent de capi­taux pou­vait s’expliquer aussi, à partir du milieu des années 90, par l’accélération des gains de pro­duc­ti­vité aux Etats-Unis. Ce phé­no­mène sem­blait mar­quer la réaf­fir­ma­tion de la supré­ma­tie des Etats-Unis dans la sphère pro­duc­tive elle-même, comme lieu dyna­mique d’innovation et donc de ren­ta­bi­lité. Il était au fon­de­ment de la « nou­velle éco­no­mie » et à l’essor bour­sier qui l’a accom­pa­gnée. C’est pour­quoi la ques­tion de savoir si le bond en avant de la pro­duc­ti­vité consti­tuait la base maté­rielle d’une nou­velle phase expan­sive ou un cycle­high tech est abso­lu­ment déci­sive. Dans le pre­mier cas en effet, les fon­de­ments de l’hégémonie des Etats-Unis seraient renou­ve­lés sur la base d’une avance pro­duc­tive objec­tive. Avec le recul du temps, les faits semblent désor­mais confir­mer la thèse du cycle­high tech. La pro­duc­ti­vité horaire du tra­vail aux Etats- Unis a en effet ralenti au cours des der­nières années et est reve­nue à un taux de crois­sance infé­rieur à 2 %, com­pa­rable à celui qui a pré­valu durant les trois décen­nies pré­cé­dant lanou­velle éco­no­mie. Celle- ci appa­raît alors comme une paren­thèse renouant pro­vi­soi­re­ment avec le rythme de la phase expan­sive qui s’était ache­vée en 1967.

7. Pensez-vous que les dis­cus­sions des der­nières années sur la montée des pays « BRIC » (Brésil, Russie, Inde, Chine) – et peut-être d’autres comme la Corée du Sud, le Mexique ou l’Afrique du sud – soient une ques­tion du jour­na­lisme super­fi­ciel ? Ou qu’elles reflètent un chan­ge­ment réel des rap­ports de forces capi­ta­listes à l’échelle mon­diale ?

La montée des pays émer­gents repré­sente mani­fes­te­ment une inflexion majeure dans la confi­gu­ra­tion de l’économie mon­diale. On peut la repé­rer objec­ti­ve­ment par les taux de crois­sance rela­tifs des dif­fé­rentes régions du monde. Mais le chan­ge­ment le plus spec­ta­cu­laire concerne l’inversion des flux de capi­taux, autre­ment dit le fait que les pays émer­gents sont deve­nus des créan­ciers nets. Le sau­ve­tage récent de banques des pays les plus riches par des fonds sou­ve­rains de pays du Sud en est la mani­fes­ta­tion la plus spec­ta­cu­laire. On peut parler ici d’un « effet boo­me­rang » de la mon­dia­li­sa­tion qui met en cause la notion clas­sique d’impérialiste sans parler des théo­ries mains­tream. Cela dit, il sub­siste évi­dem­ment d’immenses zones de dépen­dance « clas­sique ».

Cette confi­gu­ra­tion nou­velle fait peser des incer­ti­tudes quant à sa sou­te­na­bi­lité à moyen terme. Elle repose en effet sur les excé­dents com­mer­ciaux réa­li­sés par les pays émer­gents et qui sont , pour cer­tains d’entre eux, gon­flés encore par la hausse des prix des matières pre­mières. La contre­par­tie prin­ci­pale de ces excé­dents se trouve du côté du défi­cit des Etats-Unis qui a besoin d’une entrée régu­lière de capi­taux. Mais avec la réces­sion et la baisse des taux d’intérêt, la dépré­cia­tion conti­nue du dollar, les capi­taux ne sont pas vrai­ment inci­tés à se placer aux Etats-Unis. Aujourd’hui, ce sont en fait les Banques cen­trales des pays émer­gents qui financent le défi­cit US et il s’agit donc d’un choix pure­ment poli­tique qui n’a pas de raison de se main­te­nir éter­nel­le­ment. Objectivement, les banques cen­trales auraient inté­rêt à déte­nir des avoirs en euros plutôt qu’en dol­lars ou au moins un mix mieux équi­li­bré entre les deux. Si on regarde main­te­nant le ver­sant pro­duc­tif, la contre­par­tie des excé­dents des pays émer­gents se trouve dans une extra­ver­sion de leurs éco­no­mies qui implique un blo­cage de la demande interne et, pour la majo­rité de la popu­la­tion, une pro­gres­sion du pou­voir d’achat bien infé­rieure à la crois­sance de l’économie. Ce schéma n’est pas tenable et il va inévi­ta­ble­ment conduire à des luttes sociales sus­cep­tibles de débou­cher, un peu à l’image de la Corée du Sud, sur un mode de crois­sance plus auto­cen­tré, et donc sur une réduc­tion des excé­dents. Mais c’est une pers­pec­tive de moyen terme qui n’est pas une solu­tion immé­diate à la crise. C’est pour­quoi l’économie mon­diale est entrée pour un temps indé­ter­miné dans une période d’approfondissement des guerres com­mer­ciales et des contra­dic­tions inter-capi­ta­listes qui est lourde de menaces.

8. Pensez-vous que les désordres éco­no­miques actuels vont évo­luer de façon à pro­vo­quer des crises éco­no­miques dans les pays « BRIC » ? Comment appré­ciez-vous la pro­ba­bi­lité que l’afflux énorme vers les Etats-Unis de capi­taux en pro­ve­nance d’Asie et des pays expor­ta­teurs de pétrole va seta­rir, et qu’on assis­tera par consé­quent à un déclin désas­treux du dollar ? A l’occasion des désordres actuels ? Ou dans les années à venir ?

Le dollar a déjà atteint un mini­mum his­to­rique et, comme son sort dépend aujourd’hui du com­por­te­ment des Banques cen­trales des pays à excé­dent, il peut dif­fi­ci­le­ment des­cendre plus bas. On ne peut donc comp­ter sur une dépré­cia­tion sup­plé­men­taire du dollar pour équi­li­brer la balance des paie­ments des Etats-Unis. Il faudra sans doute une dose de réces­sion mais sur­tout un ralen­tis­se­ment durable de la crois­sance. De ce point de vue, le prin­ci­pal résul­tat de la crise des­sub­primes est sans doute d’avoir mis un point final défi­ni­tif au mode de crois­sance des Etats-Unis mis en place à l’époque de Reagan. Ensuite, plutôt qu’un exer­cice de pure pros­pec­tive, il est sans doute plus sti­mu­lant de réflé­chir sur les coor­don­nées d’une confi­gu­ra­tion plus équi­li­brée de l’économie mon­diale. Le moyen de dégon­fler la sphère des échanges mon­dia­li­sés et de résor­ber les dés­équi­libres mon­diaux, est au fond par­tout le même : il consis­te­rait à recen­trer l’activité éco­no­mique sur la demande inté­rieure, autre­ment dit sur la satis­fac­tion des besoins sociaux. Mais cette voie implique une remise en cause radi­cale des ten­dances actuelles de ce « pur capi­ta­lisme », et même une réces­sion ne suf­fi­rait sans doute pas à enclen­cher une telle réorien­ta­tion. La réac­tion spon­ta­née de défense des inté­rêts sociaux du capi­ta­lisme va aller en sens contraire, tant il est dif­fi­cile de la part des pos­sé­dants de renon­cer aux sommes consi­dé­rables qu’ils extorquent, au-delà de toute mesure, aux sala­riés du monde entier.

Admettons malgré tout que cette année soit mar­quée par un ralen­tis­se­ment très inégal de l’économie mon­diale, qui ne se trans­forme pas en réces­sion géné­ra­li­sée. Même dans ce cas de figure, 2008 va mon­trer à quel point le fra­gile équi­libre de l’économie mon­diale est peu « sou­te­nable » et se trouve aujourd’hui au bord de la rup­ture. Comme on vient de le voir, les Etats-Unis pour­ront dif­fi­ci­le­ment conti­nuer à faire finan­cer par le reste du monde un défi­cit com­mer­cial abys­sal ou espé­rer le réduire grâce à la chute sans fin du dollar, sans que cela fasse écla­ter de nou­velles ten­sions avec la Chine et l’Europe. Les dys­fonc­tion­ne­ments struc­tu­rels de l’Union euro­péenne vont eux aussi appa­raître dans toute leur clarté. Enfin, le mode de crois­sance des pays émer­gents, qui misent tout sur les expor­ta­tions, va éga­le­ment mon­trer ses limites.

2008 va ainsi per­mettre de com­prendre le contenu social de la confi­gu­ra­tion actuelle de l’économie mon­diale : ses dés­équi­libres ren­voient au carac­tère pro­fon­dé­ment inéga­li­taire des arran­ge­ments sociaux qui la sous-tendent. Au-delà des dif­fé­rences évi­dentes qui existent entre les Etats-Unis, la Chine et l’Europe, ces trois grands pôles ont un trait fon­da­men­tal en commun qui est la baisse régu­lière de la part des richesses qui revient à ceux qui la pro­duisent. C’est cette ten­dance qui crée le sur­en­det­te­ment et le défi­cit aux Etats-Unis, le chô­mage en Europe, ainsi que la prio­rité aux expor­ta­tions et la sur­ac­cu­mu­la­tion en Chine.

L’autre morale que l’on pour­rait tirer de cette his­toire est que la légi­ti­mité du capi­ta­lisme est aujourd’hui pro­fon­dé­ment atteinte. Les succès qu’il enre­gistre sont direc­te­ment pro­por­tion­nels aux régres­sions sociales qu’il par­vient à impo­ser, sans com­pen­sa­tion ni contre­par­tie. Même si les rap­ports de force sont en sa faveur, une chose au moins devrait être claire : les pro­jets visant à régu­ler, dis­ci­pli­ner ou huma­ni­ser un tel sys­tème relèvent dans le contexte actuel d’une pure utopie, au mau­vais sens du terme.


Source : Hussonet

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